Pourquoi la police tue-t-elle proportionnellement plus de personnes issues de l’immigration ?
Les étrangers, immigrés et descendants d’immigrés ont 9 fois plus de risques d’être tués par la police en France. Une étude explore les circonstances des homicides policiers et les facteurs d’un éventuel biais racial.
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Bien que le ministère de l’Intérieur et les syndicats professionnels refusent de l’entendre, la police tue. Cela fait même partie de ses prérogatives. Et savoir comment la police emploie ses armes létales, mais aussi encadrer et limiter cet usage sont des impératifs démocratiques.
Le gouvernement a pourtant promu une présomption de légitime défense pour un policier ou un gendarme faisant usage de son arme à feu. Dénoncée comme un « permis de tuer », elle a été approuvée par l’Assemblée le 7 juillet, avec les voix du Rassemblement national, malgré une pétition à plus de 730 000 signatures.
L’insuffisance du contrôle de l’action des forces de l’ordre françaises, le manque d’indépendance des enquêtes sur les blessures et les morts qu’elles provoquent sont connus. Le travail des chercheurs est ainsi compliqué par la « faible qualité des données sur les homicides policiers », selon les termes du politologue Paul Le Derff.
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« Les violences policières doivent être reconnues, jugées et condamnées »
Le chercheur à Sciences Po Bordeaux s’est attelé à une question épineuse : « Qui la police tue-t-elle ? », en tâchant de caractériser « l’origine migratoire des victimes d’interventions policières mortelles » – titre et sous-titre de l’article qui rend compte de ses travaux1. Dit plus frontalement : des biais raciaux déterminent-ils ces interventions ?
L’exemple des Etats-Unis
Pour répondre, il faut affronter plusieurs défis méthodologiques. Paul Le Derff passe en revue les travaux menés dès les années 1970 aux Etats-Unis, où il est établi que les Noirs (et les personnes non-blanches en général) sont « davantage tués par la police proportionnellement à leur poids démographique ».
En 1982, une étude avait indiqué qu’à infractions équivalentes, les Noirs étaient six fois plus la cible de tirs et trois fois plus susceptibles d’être tués que les Blancs. D’autres, en rapportant les chiffres au taux de criminalité supérieur de cette population plutôt qu’à son poids démographique, concluaient au contraire à une indiscrimination des tirs mortels.
Au-delà du choix d’un de ces deux points de référence, les circonstances des tirs mortels – lieu, contexte, comportement de la victime, etc. – ont-elles des vertus explicatives ? En intégrant 65 paramètres de ce type, une étude de 2019, a conclu que « les Afro-Américains présentent un risque relativement plus faible, toutes choses égales par ailleurs, d’être visés par des tirs policiers que les Blancs ».
Mais la méthodologie employée a fait l’objet de vives critiques, et d’autres approches, prenant en compte les caractéristiques sociales et économiques des zones concernées, ont confirmé une nette surmortalité dans les quartiers pauvres à forte population afro-américaine.
Neuf fois plus de risques d’être tué
Ces contradictions ont incité à chercher les facteurs pertinents davantage dans les taux de contact de la police avec les diverses populations que dans les circonstances des interventions. C’est-à-dire « en mettant davantage l’accent sur les dimensions écologiques du travail des policiers [au sens de contextuelles, NDLR] plutôt que sur les comportements individuels des agents », écrit Paul Le Derff.
Armé de ces enseignements pour aborder le terrain français – où les décès à la suite d’interventions policières sont moins souvent dus à des armes à feu et moins bien recensés –, le politologue a élaboré un dispositif pour identifier les décès, déterminer l’origine migratoire et établir une typologie des 488 interventions policières mortelles entre 1990 et 2020 en France.
Plus des deux tiers des victimes d’homicides policiers sont issues de l’immigration
Disparités entre les victimes d’interventions policières mortelles (1990-2020) et la composition démographique de la population en France

Source : Paul Le Derff / diverses sources médiatiques et administratives
© Alternatives Économiques
La première observation, brute, est « qu’une personne étrangère, immigrée ou descendante d’immigrés présente un risque de mourir à la suite d’une intervention policière 9 fois plus élevé qu’un individu sans lien avec l’immigration ». Ceci quels que soient les types d’intervention, mais avec de fortes variations selon ceux-ci.
Les écarts les plus marqués concernent les interpellations et les fuites mortelles (un tiers des victimes) : dans ces situations, les probabilités que les victimes soient étrangères, immigrées ou descendantes d’immigrés sont respectivement de 75 % et 88 %. Et cela « n’est sans doute pas étranger aux politiques discriminatoires de contrôle au faciès », avance le politologue.
Les interpellations et les fuites sont particulièrement mortelles pour les personnes issues de l’immigration
Répartition des victimes selon leur lien avec l’immigration et le type d’intervention policière mortelle

NB : L’origine de 144 des 488 victimes sur la période n’a pas été identifiée.
Source : Paul Le Derff / diverses sources médiatiques et administratives
© Alternatives Économiques
Le biais des contrôles et des interpellations
Les discriminations se situeraient donc « davantage au niveau des pratiques de contrôle et de gestion de la clientèle policière qu’au niveau de l’usage de la force létale au sens strict ». Comme aux Etats-Unis, les disparités s’expliquent « principalement par les différences dans les taux de contact – qui la police surveille, contrôle et interpelle – que par des biais dans l’usage de la force une fois le contact établi ». Le biais racial, sinon raciste, agirait donc en amont…
« La police française ne semble pas tant faire un usage différencié de la force létale selon les populations que les contrôler et les interpeller inégalement, quelles qu’en soient les raisons, ce qui conduit mécaniquement à les tuer plus fréquemment », résume Paul Le Derff.
Le ciblage des populations racisées devrait malheureusement perdurer voire s’accentuer. Adoptée le 21 juillet, la loi Ripost étend le dispositif des amendes forfaitaires délictuelles (AFD), dont le caractère discriminatoire est bien établi. La défenseure des droits Claire Hédon, arrivée au terme de son mandat le 21 juillet, a regretté qu’il « vise en premier des populations déjà vulnérables »2.
La multiverbalisation par les AFD, également éreintée par la Cour des comptes en avril dernier, complète une politique systémique de contrôles au faciès pour laquelle la France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme en juin 2025. De la loi sur la présomption de légitime défense, on peut attendre une hausse du nombre de tués par la police.
Dans une tribune signée avec l’économiste Simon Varaine, Paul Le Derff rappelle en effet le précédent de la loi de sécurité publique (2017) : cet « assouplissement du cadre légal et réglementaire a entraîné une hausse significative du nombre de tirs policiers mortels ». Il faudra à nouveau compter les morts, et la part de non-Blancs parmi eux.
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