Paris : des centres de santé font payer pour obtenir un rendez-vous plus rapidement
Quentin Haroche
24 juillet 2026 https://www.jim.fr/viewarticle/paris-des-centres-santé-font-payer-obtenir-rendez-vous-2026a1000oyo
Contre 30 euros, le groupe Celsius Santé promet de pouvoir obtenir une consultation en moins de 24 heures dans ses centres de santé. Un système de coupe-file qui suscite la polémique.
On le sait, les délais pour obtenir un rendez-vous chez un médecin libéral sont de plus en plus longs. Même chez les médecins généralistes, chez lesquels le délai médian pour obtenir un rendez-vous n’est que de trois jours, il faut attendre au moins une semaine pour obtenir un rendez-vous dans 35 % des cas, selon la dernière « carte de France de l’accès aux soins », publiée par la fondation Jean Jaurès en mai dernier.
Une mauvaise nouvelle pour les patients, mais aussi une aubaine pour certains investisseurs du monde de la santé. Créé en 2024, le groupe Celsius Santé a ainsi décidé de capitaliser sur ces délais d’attente en créant un système de coupe-file au sein des deux centres de santé qu’il gère à Paris, l’un dans le IIIèmearrondissement, l’autre dans le IXème. Les patients peuvent ainsi payer 30 euros en échange de la garantie d’obtenir un rendez-vous médical en moins de 24 heures et que leur prise en charge, imagerie et tests biologiques compris, prenne moins d’une heure.
« Votre santé n’attend pas » peut-on lire sur le site du groupe. « Ce tarif fixe de 30 euros est facturé au patient en cas de consultation réalisée. Cette offre de services est indépendante des soins/consultations médicales que vous recevrez, les frais de services étant distincts des honoraires médicaux ». Ce forfait de 30 euros n’est donc pris en charge ni par l’Assurance Maladie, ni, a priori, par les complémentaires santé.
« Les médecins libéraux ne sont pas des rabatteurs » rappelle le Dr Marty
L’idée de faire payer des patients pour qu’ils soient pris en charge plus rapidement fait grincer des dents chez certains observateurs, qui s’offusquent de voir la médecine réduite au rang d’un service comme un autre (des systèmes de coupe-file similaires existent dans les musées ou les parcs d’attractions) et surtout s’inquiètent que cela crée une rupture d’égalité dans l’accès aux soins (égalité qui est malheureusement déjà très théorique).
Alors que ce système semble remporter un certain succès (ouverts depuis moins d’un an, les deux centres de santé du groupe ont déjà enregistré plus de 20 000 consultations), l’UFML a ainsi publié ce jeudi un communiqué pour le dénoncer. « Les fondateurs des centres Celsius qui n’ont aucune connaissance médicale, se servent des difficultés d’accès aux soins pour gagner de l’argent sans rien faire, en laissant la responsabilité aux médecins qui y travaillent » dénonce ainsi le Dr Jérôme Marty, président du syndicat. « L’UFML rappelle que les médecins libéraux sont des professions indépendantes qui n’ont pas vocation à être des rabatteurs pour entrepreneurs sans scrupule ».
Le généraliste reproche au gouvernement et à la CNAM de laisser perdurer ce système et prévient que le modèle créé par Celsius Santé pourrait créer des émules. « C’est tout à fait clair : chaque médecin libéral peut, au vu de cette autorisation latente, mettre en place le même système sur tout le territoire et garantir à chaque patient la possibilité d’une consultation dans les 24h, service facturé 30 euros en sus du tarif de la consultation » écrit le Dr Marty. « Les médecins libéraux pourraient s’interroger sur la construction ainsi faite d’une inégalité ».
Lucie Castets dénonce un « système de santé à deux vitesses »
Alors que le groupe Celsius Santé souhaite ouvrir un nouveau centre de santé dans le XIIèmearrondissement, la controverse a pris un versant politique. La maire de l’arrondissement, Lucie Castets, a demandé que l’autorisation d’ouverture de ce centre soit suspendue, le temps d’une enquête de l’Agence régionale de santé d’Ile-de-France et de la direction générale de la répression des fraudes. Elle a ainsi fait adopter une résolution en ce sens par le Conseil de Paris, résolution qui dénonce le projet de « financiarisation de la santé » porté par ce système de « coupe-file ».
« Ce projet porte de nombreux risques, il illustre un phénomène que nous devons combattre collectivement : l’installation d’un système de santé à deux vitesses, une santé pour celles et ceux qui peuvent payer et une autre pour les autres, une santé où l’on ne soigne plus selon les besoins mais selon les moyens, une santé où la rapidité d’accès devient un privilège » commente celle qui fut candidate pour devenir Premier ministre en 2024. Pour améliorer l’accès aux soins dans la capitale, l’édile préconise de miser davantage sur les centres de santé associatifs à but non lucratif.
Face à cette polémique, le groupe Celsius Santé rappelle que ses centres de santé sont conventionnés en secteur 1 et pratiquent le tiers payant intégral, là où 80 % des spécialistes et 30 % des généralistes libéraux parisiens pratiquent des dépassements d’honoraires. « Notre modèle est innovant, il est normal qu’il suscite de l’incompréhension » commente auprès du Parisien Gaspard Mille, cofondateur de Celsius Santé. « Les patients qui le souhaitent peuvent avoir accès à une prise en charge rapide et un suivi, avec notamment des prélèvements ou des radios si nécessaire sur place, mais c’est une offre de service additionnelle et optionnelle qui découle d’un constat initial de temps d’attente trop long pour les soins non programmés en ville et aux urgences hospitalières. Nous nous positionnons en relais ». L’entrepreneur a invité Lucie Castets à venir visiter l’un des deux centres de santé du groupe… sans lui faire payer de supplément.