Pour Emmanuel Macron, la destruction du modèle social doit survivre à son mandat
Emmanuel Macron a commandé un rapport « sur l’avenir du modèle social français » qui devra être remis en décembre 2026, au début de la campagne présidentielle. Une façon de tenter de contrôler les débats qui trahit sa vision négative de la démocratie et de faire primer les intérêts du capital au détriment de ceux de la société.
17 juillet 2026 à 07h14 https://www.mediapart.fr/journal/politique/170726/pour-emmanuel-macron-la-destruction-du-modele-social-doit-survivre-son-mandat?utm_source=quotidienne-20260719-170006&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260719-170006&M_BT=115359655566
C’estC’est parfois dans l’insignifiance que se cachent les plus grandes leçons. Dans l’indifférence générale, Emmanuel Macron a publié vendredi 10 juillet la lettre d’une « mission sur l’avenir du modèle social français » attribuée à quatre « experts ».
Personne ne lui a rien demandé. Cette décision est une décision personnelle venant d’un président qui n’a plus ni majorité parlementaire ni soutien populaire. Mais c’est une décision qui n’est pas neutre et qui en dit long sur sa conception de la démocratie.
Traditionnellement, les présidents devenus inéligibles par épuisement de leurs mandats se montrent discrets dans le cadre de la campagne présidentielle. François Mitterrand en 1995 ou Jacques Chirac en 2007 ne se sont guère montrés actifs dans les débats électoraux et ont préféré soigner, à travers des postures de sagesse, leur image pour la postérité.

Vous voulez suivre notre couverture de la politique française ?
Inscrivez-vous à la « lettre politique » et recevez notre newsletter chaque semaine.

Cette lettre de mission vient confirmer ce dont on se doutait déjà : Emmanuel Macron entend jouer un rôle direct dans cette campagne. Avec un objectif clair, qui incarne la seule cohérence de ses dix années de règne : la destruction de l’État social.
Maîtriser le récit économique de la campagne
Le rapport devra en effet être remis « d’ici à la fin de l’année »et portera notamment sur le financement du système de retraite, un sujet qui, trois ans après la dernière réforme, est déjà au centre des projets proposés par les candidates et candidats, déclarés ou non.
En décembre 2026, la campagne pour le scrutin présidentiel s’engagera : on devrait connaître les principales candidatures et les projets de chacun et chacune seront en voie de finalisation. Un tel rapport publié à un tel moment n’est donc pas neutre.
Au contraire, Emmanuel Macron entend, avec ce document possédant un statut de « production d’experts », définir des « scénarios » capables de décrire ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Autrement dit, il a vocation à encadrer, par une rationalité de façade, le débat public.
Sauf qu’il y a un vice caché dans ce bel édifice : ce cadre en théorie scientifique est le produit de l’idéologie du président sortant.
À LIRE AUSSIFiscalité : le grand vertige de la non-imposition des hauts patrimoines
18 juin 2026
L’économie n’est pas une science dure, ni même une science humaine, c’est une discipline politique largement descriptive. Sa prédictibilité est donc parfaite parce que son discours est circulaire : l’idéologie des experts et expertes assure la publication d’un rapport sur mesure pour justifier l’idéologie de ceux qui les ont nommés.
La lettre de mission est un petit bijou de cette tautologie idéologique : l’objectif de la mission est « d’éclairer le débat public » sur « l’équilibre à trouver entre préservation de notre compétitivité, le renforcement du pouvoir d’achat tiré du travail et le financement des besoins de notre système de protection sociale ». En cela, le texte exclut d’emblée toute réflexion ambitieuse en encadrant les besoins sociaux par ceux du capital.
Il place le financement de l’État social comme un élément parasite de la vie économique, agissant en prédateur du profit et des revenus du travail. Et oppose en cela l’intérêt du citoyen et celui du consommateur. Bref, il pose la destruction de l’État social comme une condition à la bonne marche de l’économie française.
Les quatre experts et expertes qui devront confirmer l’idéologie ont un profil idéal pour cette tâche. L’économiste Hippolyte d’Albis est un membre du Cercle des économistes, le club de la pensée néolibérale française. Il sera accompagné d’une autre économiste, Alexandra Roulet, ancienne conseillère d’Emmanuel Macron et d’Élisabeth Borne de juin 2022 à septembre 2023, c’est-à-dire au moment même du débat sur la dernière réforme des retraites.
Elle côtoyait sans doute Marianne Kermoal-Berthomé, elle aussi conseillère d’Élisabeth Borne au même moment. Enfin, Pierre Ricordeau représentera la Caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades) qu’il préside, et dont la fonction principale est de conformer le modèle social français aux désirs des marchés financiers.
Ce quatuor, constitué de têtes certes bien faites, est aussi la garantie que les solutions resteront dans un cadre très acceptable pour l’Élysée et, plus largement, pour les capitalistes français. Les solutions proposées seront donc celles d’une classe dont les intérêts sont représentés par Emmanuel Macron depuis 2017.
Deux quinquennats de destruction de l’État social
Car, en cherchant à « éclairer le débat » de cette façon biaisée, le président de la République confirme à la fois le cœur de son action politique et sa conception de la démocratie. Depuis son arrivée au pouvoir, il s’est acharné à défendre les intérêts du capital en détricotant les protections sociales.
Dès l’automne 2017, les ordonnances Macron achevaient les réformes du marché du travail du quinquennat Hollande. Une réforme fiscale majeure s’est mise en place avec le budget 2018, qui réduisait à 30 % la taxation sur le capital quand l’impôt sur les revenus du travail peut aller jusqu’à 45 %.
Cela s’est accompagné d’une pression croissante sur le système social. Outre l’austérité dans le domaine de la santé, les cotisations maladie et chômage des personnes salariées ont été supprimées au nom du « pouvoir d’achat », mais, ce faisant, le financement de la Sécurité sociale dépend désormais exclusivement de l’État et des entreprises, ce qui, sous Emmanuel Macron, représente les deux faces d’un même pouvoir.
À LIRE AUSSI« Le bilan Macron : moins de chômeurs, plus de pauvres » 5 mai 2026
La croissance française de 2023 et 2024 révisée à la hausse, pas le bilan du macronisme 5 juin 2026
Sans surprise, donc, l’assurance-chômage a subi, à partir de 2021, une longue série de réformes visant à réduire les droits des chômeurs et des chômeuses. En parallèle, l’austérité revenait dans la santé après la pandémie de covid-19.
Puis est venu le temps des réformes des retraites. Emmanuel Macron en a imposé deux. La première, la « retraite par points », qui permettait d’ajuster les revenus des personnes retraitées à l’équilibre du système, a été abandonnée durant la crise sanitaire. Mais, trois ans plus tard, Emmanuel Macron est revenu à la charge et a imposé une réforme paramétrique repoussant l’âge légal de départ à la retraite à 64 ans.
Toutes ces politiques peuvent se cacher derrière de bons sentiments et la volonté affichée de « sauvegarder notre modèle social ». Mais il s’agit, en réalité, de dégager de la marge de manœuvre pour soutenir le capital avec des baisses d’impôts sur les entreprises, qui se sont poursuivies autant que se sont développés divers soutiens de l’État au capital.
Ainsi, la destruction de l’État social par Emmanuel Macron est le reflet du développement de l’« État-capital » chargé d’assurer le taux de profit.
Le cadre défini par la lettre de mission publiée le 9 juillet est la traduction littérale de cette politique et ne vise qu’à justifier la poursuite, après la présidentielle 2027, de la politique défendue pendant dix ans par Emmanuel Macron.
L’ambition de la mission est donc claire : continuer d’identifier la politique raisonnable et « scientifique » avec celle qui défend les intérêts du capital. Et, ce faisant, réduire le champ de la démocratie, c’est-à-dire encadrer le choix démocratique dans cette contrainte économique. On comprend alors fort bien pourquoi il fallait disposer de ce rapport pour « éclairer » la campagne présidentielle.
L’idéologie économique avant tout
Car, pour Emmanuel Macron, la démocratie ne doit jamais être un obstacle à son idéologie économique. Là encore, ses deux quinquennats le prouvent avec éclat. Les manifestations contre les réformes qu’il a menées ont été ignorées avec mépris, et avec elles les réserves des parlementaires.
C’est ce que prouvent les deux adoptions, par le biais de l’article 49-3 de la Constitution, des réformes des retraites. Son usage en mars 2023 était un crachat au visage des centaines de milliers de personnes qui s’étaient mobiliséescontre cette loi dans toute la France.
Mais celui de 2020 est encore plus révélateur. Le 29 février 2020, le covid commence sa propagation en France et a déjà tué lourdement en Italie. Un conseil des ministres extraordinaire est convoqué, à l’issue duquel le premier ministre de l’époque, Édouard Philippe, annonce à l’Assemblée l’usage de l’article 49-3 pour l’adoption de la réforme des retraites. Un 49-3 de confort visant non pas à adopter le texte (le gouvernement dispose alors d’une confortable majorité parlementaire), mais à accélérer la procédure pour réduire les débats.
Telle est la conception de la démocratie des « centristes » à la Emmanuel Macron : aucun obstacle ne peut non seulement empêcher, mais même freiner les politiques économiques qu’il a choisies. Et même lorsqu’il doit prendre en compte la rue comme lors de la révolte des Gilets jaunes, il n’est jamais question de revenir en arrière ou de freiner le rythme de ravage de l’État social.
Lorsque la politique consiste à transférer des ressources du système social vers le capital pour produire une croissance quasi nulle, l’effet sur la société est désastreux.
Emmanuel Macron a souvent varié, durant ses deux mandats, sur de nombreux sujets, mais jamais sur le cœur de son projet : le soutien au taux de profit du capital français par la répression sociale.
Même lorsque, comme c’est le cas depuis 2024, il n’a plus de majorité parlementaire et peu de marge de manœuvre, Emmanuel Macron s’efforce, par la mise en place de premiers ministres conformes à son idéologie, de sacraliser et de sécuriser cette politique. Et cela, quelles que soient les circonstances.
Ainsi, le gouvernement Lecornu a déjà gelé cette année, au total, près de 11 milliards d’euros de crédits, notamment sur la Sécurité sociale. Ces mesures se font sans passage par le Parlement, grâce à des décrets pris en toute autonomie. Quant au budget 2027, qui sera sans doute révisé après l’élection, il promet là aussi une austérité sévère sur le domaine social.
Selon le « tiré à part » révélé jeudi 16 juillet par Politico, c’est-à-dire selon la première étape du parcours de la loi de finances, seuls les crédits de la défense augmenteraient en volume, tandis que les budgets de l’emploi et de la Sécurité sociale baisseraient en valeur. Là encore, c’est le gouvernement nommé par Emmanuel Macron, qui ne tire sa légitimité que de lui, qui est à la manœuvre et donne le ton.
Contrôler le débat pour éviter le bilan
Pour le président de la République, aucune défaite électorale, ni manifestation ou bilan désastreux, ne doit empêcher sa politique économique de s’imposer. C’est que, pour lui, l’intérêt du capital qui caractérise cette politique est supérieur à tous les autres et, en particulier, à ceux de la société.
Car cette politique économique qu’il présente à chaque intervention comme un « succès » est un désastre pour le pays. Sa promesse de relèvement de la croissance s’achève sur une croissance structurellement scotchée sous 1 %. Le gouvernement Lecornu a même revu à la baisse la prévision de 2026, à seulement 0,7 %.
Lorsque la politique consiste à transférer des ressources du système social vers le capital pour produire une croissance quasi nulle, l’effet sur la société est désastreux.
Récemment, l’Insee a confirmé que le taux de pauvreté, conçu comme le taux de personnes ayant un niveau de vie inférieur à 60 % du niveau médian, était encore, en 2024, à son plus haut niveau depuis 1996 – 15,4 % de la population, soit 9,8 millions de personnes concernées.
En parallèle, les inégalités sociales sont au plus haut, ce qui traduit concrètement ces transferts du travail vers le capital, et les salaires réels, eux, restent sous leur niveau de 2021. Certes, le niveau de vie s’est redressé en 2024, mais c’est en grande partie grâce à ce qu’il reste des politiques de redistribution. C’est-à-dire ce qui sera visé par la poursuite de la politique engagée depuis 2017.
Un vrai débat démocratique viendrait demander des comptes à une telle politique et explorerait les moyens de sortir d’une telle logique, où une croissance de quelques dixièmes de points se paye par la destruction des solidarités et des vies concrètes de millions de Français et de Françaises.
À LIRE AUSSIMoulin à la Banque de France : Macron opère une mise sous tutelle effrénée des postes clés
6 mai 2026
Mais Emmanuel Macron préfère modeler le débat et s’assurer du contrôle de certaines institutions, comme la Cour des comptes et la Banque de France, pour encadrer les futures décisions dans une « rationalité » qui prend, de plus en plus, les allures de l’absurdité.
En réalité, en créant cette mission, le président de la République montre qu’il entend verrouiller le débat économique et faire perdurer sa politique au-delà de sa propre présence au sein du palais présidentiel. Il n’est pas le seul.
Les économistes orthodoxes multiplient les mises en garde contre une éventuelle « crise de la dette » qui frapperait la France si l’on s’avisait de quitter les rives de leur raison, à l’image de la tribune publiée le 15 juillet par Olivier Blanchard dans Le Monde.
Si l’extrême droite arrive au pouvoir, elle trouvera à sa disposition des arguments pour poursuivre cette politique en l’intensifiant. Les menées d’Emmanuel Macron prouvent que l’exercice démocratique n’est plus qu’une forme de mal nécessaire pour le capital. Il faut donc de plus en plusvider la démocratie de son sens pour la réduire au choix des gestionnaires d’une politique désastreuse et néfaste, mais que l’on cherche à rendre indiscutable.
Derrière le rôle de défenseur des valeurs démocratiques dans lequel il aime se draper à l’étranger, Emmanuel Macron est d’abord le fossoyeur de la démocratie française.