Les villes françaises marquent de vert.

La canicule révèle le cruel manque d’arbres des grandes villes

Les villes françaises manquent de vert : au plus fort de la canicule, fin juin, c’est dans les rues les moins végétalisées qu’il a fait le plus chaud. C’est ce que montre une série de cartes réalisées par un chercheur en planification urbaine, que publie « Mediapart ».

Amélie Poinssot

11 juillet 2026 à 18h22 https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/110726/la-canicule-revele-le-cruel-manque-d-arbres-des-grandes-villes?utm_source=quotidienne-20260713-183517&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260713-183517&M_BT=115359655566

Que

Que disent les canicules de cet été 2026 de notre modèle urbain ? Où les grandes villes françaises auraient-elles besoin de planter des arbres pour affronter les futures vagues de chaleur ? Leur géographie est-elle comparable à celle d’autres villes européennes ?

En pleine canicule, en zone urbaine, c’est dans les quartiers les moins végétalisés qu’il a fait le plus chaud. Une géographie qui recoupe celle des revenus : plus un ménage est aisé, plus grande est la probabilité que des arbres se trouvent à proximité de son logement. C’est ce que montre une série de cartes réalisées par le scientifique australien Thami Croeser, sur la base de températures relevées pendant le pic de la canicule, dans la semaine du 22 au 28 juin (lire en boîte noire).

Rattaché au centre de recherches urbaines de l’Institut royal de technologie de Melbourne (RMIT), ce spécialiste des arbres en ville, convaincu que les espaces verts « ne suffisent pas face aux vagues de chaleur », cherche à identifier « ce qui nous protège le plus »« Paris possède de très beaux parcs, dit-il à MediapartMais est-ce que ses bâtiments sont bien protégés pour faire face aux températures extrêmes C’est cela que j’ai cherché à voir en lançant cette cartographie. Et j’ai été surpris du résultat : la capitale française n’est pas bien couverte, et les autres grandes villes ne font pas beaucoup mieux. »

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Un jeune homme au pied de Notre-Dame-de-la-Garde à Marseille, le 1er juillet 2026.  © Photo Edwige Lamy / Divergence

À l’intérieur d’une même agglomération, les variations de température sont grandes d’un coin de rue à un autre, et elles sont fortement corrélées aux revenus des habitant·es. « Plus vous êtes riche, plus vous habitez des espaces bénéficiant d’une plus grande fraîcheur », poursuit Thami Croeser.

Mais si la présence d’un parc à 300 mètres de chez soi peut être très bénéfique pour s’y réfugier en cas de canicule, elle n’a pas d’influence sur la température de son logement. Ce qui importe, c’est la proximité des arbres avec l’endroit qu’on habite : l’ombre qu’ils peuvent apporter et l’humidification de l’air, par l’effet de leur transpiration, y font naturellement baisser le thermomètre.

Jusqu’à dix degrés de moins

En 2023, une étude scientifique internationale montrait que sur une surface urbaine couverte à 30 % de canopée – c’est-à-dire par la cime des arbres –, la température pouvait baisser de 0,4 degré par rapport à une surface non arborée. L’équipe conduite par la chercheuse espagnole Tamara Iungman concluait qu’adapter les villes européennes aux canicules en les recouvrant à 30 % d’arbres, contre 15 % pour la moyenne actuelle, pourrait réduire les morts liées à la chaleur de près de 40 %. 

Les villes françaises sont très loin de cette proportion, et d’un quartier à l’autre, les habitant·es ne vivent pas de la même manière les épisodes de canicule. À partir de différents jeux de données sur les surfaces de canopée vues du ciel, les températures au sol et sur les toitures mesurées au pic de la canicule de juin (la température de l’air que nous ressentons lui est inférieure de quelques degrés mais suit les mêmes variations), et les revenus à Lyon (Rhône), Marseille (Bouches-du-Rhône), Toulouse (Haute-Garonne), Nice (Alpes-Maritimes) et Paris, Thami Croeser établit que les quartiers considérés comme « correctement ombragés » apparaissent de 4 à 10 degrés plus frais que les points chauds.

Pour parvenir à cette cartographie éloquente, ce scientifique a fait le choix de mesurer la place des arbres dans un rayon de 60 mètres autour de chaque bâtiment, et d’y calculer leur proportion : y trouve-t-on le seuil de 30 % de canopée considéré comme nécessaire à un rafraîchissement de la température ?

Si l’indicateur a ses limites (nous le verrons plus loin), il a l’avantage de fournir un outil de comparaison d’une ville à l’autre. Et c’est Paris qui apparaît comme la plus mal lotie : à peine plus de 4 % des bâtiments de la capitale bénéficient de 30 % de canopée, alors qu’au total, plus de 12 % de la surface de Paris est couverte d’arbres. À noter que Paris figure dans le top 5 des métropoles européennes les plus mortelles en cas de canicule, d’après une étude scientifique publiée en 2023.

Nice, en revanche, apporte davantage de surface arborée à proximité des habitations : environ 40 % des bâtiments bénéficient de 30 % de canopée.

À Lyon et Toulouse, 16 % des bâtiments atteignent le seuil, et moins de 13 % à Marseille.

Ailleurs en Europe, des villes assurent un couvert arboré bien mieux réparti que dans l’Hexagone. C’est le cas des villes allemandes, qui présentent le meilleur ratio : Cologne et Hambourg atteignent respectivement 46 % et 44 % de bâtiments protégés par au moins 30 % de canopée, Munich 27 %, Berlin 20 %. Le sud du continent, en revanche, a l’horizon beaucoup moins vert. Porto n’a que 6 % de bâtiments autour desquels se trouvent 30 % de canopée, Athènes 2,5 %.

Cette géographie de la proximité des arbres se superpose en outre, dans les villes françaises, à celle des divisions sociales. C’est particulièrement visible à Marseille, qui comprend une partie du parc national des Calanques mais où la végétation est quasiment absente en cœur de ville. Le nord de la cité phocéenne concentre les quartiers minéralisés et populaires, tandis que s’étalent côté sud, dans les beaux quartiers de la colline Périer et du Roucas-Blanc, les espaces verts privés de riches résidences fermées.

À Paris en revanche, si les riches arrondissements du sud-ouest sont bien dotés en arbres, le centre ne l’est pas du tout, et une partie du nord-est, plus populaire, bénéficie d’une végétalisation plutôt favorable.

À quel point les températures varient-elles entre ces différents quartiers lors de fortes chaleurs ? Quelle que soit la ville étudiée, les quartiers les moins arborés sont les plus chauds, mais une fois les données agrégées, le lien entre surface de canopée, niveaux de revenu et températures s’avère plus ou moins fort.

Selon les calculs de Thami Croeser, c’est à Marseille et à Nice que les inégalités climatiques sont les plus marquées : la relation entre quartiers les plus pauvres et températures les plus élevées y est la plus serrée. Le taux de corrélation y est d’environ − 0,5 (si la corrélation était parfaite, le taux serait égal à − 1). À Paris et à Lyon, ce ratio s’établit à environ − 0,3. Autrement dit, hauts niveaux de revenus et températures plus fraîches y sont également corrélés, mais dans une moindre mesure. 

Le sociologue et cartographe Cédric Rossi, qui avait contribué il y a trois ans à une première cartographie, dans Mediapart, des espaces verts et des endroits les plus chauds de trois grandes villes françaises sur la base de températures relevées en août 2022, salue dans ce nouveau travail l’apport d’un indicateur qu’il n’avait lui-même pas pris en compte : la distance entre les habitations et les arbres. « Mais il est difficile de dire que l’influence des arbres va jusqu’à 60 mètres de distance », nuance le chercheur, membre du collectif Démocratiser la politique.

Quoi qu’il en soit, les deux jeux de cartes se recoupent : les records de températures de la dernière semaine de juin correspondent, dans les grandes largeurs, aux zones déjà surexposées aux fortes chaleurs de l’été 2022.

Et ils ont tous deux leurs limites : « La vision méta qu’apportent ces cartes ne tient pas compte de la morphologie des villes, ni des vents dominants, qui peuvent apporter de la fraîcheur, poursuit Cédric Rossi. Les rues étroites des villes chaudes, par exemple, permettent le maintien de l’ombre une grande partie de la journée. »

Les choix des arbres

Bertrand Thuillier, qui travaille pour le laboratoire de recherche privé Lumia à Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes) et qui a mis au point l’outil de l’Ademe pour aider à sélectionner le bon arbre à planter au bon endroit, souligne, lui aussi, l’intérêt de ces nouvelles cartes. « Elles permettent de montrer que si certaines villes font désormais des efforts, toutes ne sont pas logées à la même enseigne : on voit les endroits où il y a un déficit de végétation et où le risque de surchauffe est le plus important. »

Mais il faut, là aussi, nuancer. « Si Paris présente un seuil de canopée à proximité des habitations plus mauvais qu’à Marseille, en réalité, la surface totale prise par les cimes y est nettement supérieure. À l’inverse, la métropole lyonnaise [où 180 000 arbres et arbustes ont été plantés ces dernières années – ndlr] présente une surface arborée plus faible, mais mieux placée par rapport aux bâtiments, et les rues y sont plus végétalisées qu’ailleursLes effets sont par ailleurs variables d’une essence à l’autre ; les palmiers de Nice, qui ne sont pas des arbres, ont par exemple une ombre très limitée, alors qu’un chêne peut avoir jusqu’à 700 mètres carrés de surface foliaire. Enfin, au-delà de 30 °C, le phénomène de transpiration des arbres disparaît. La plupart d’entre eux n’ont alors plus de pouvoir rafraîchissant»

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Si l’on veut mieux protéger les villes contre les vagues de chaleur, il faut donc une approche plus fine. L’influence des arbres sur la température de nos rues et de nos logements dépend par ailleurs de plusieurs facteurs, pas tous détectables avec les images satellites : leur hauteur, la densité de leur feuillage, la portée de leur ombre, leur accès à l’eau…

Et leur impact est plus important s’ils sont plusieurs au même endroit que s’ils sont isolés. « L’arbre tout seul ne fait pas grand-chose. Il a besoin de manger, il a besoin d’interactions avec d’autres plantes pour résister aux maladies… Ce sont plutôt des écosystèmes qu’il faut favoriser, avec beaucoup d’espèces différentes et beaucoup de liens entre elles, afin de former des tissus solides », nous disait la chercheuse Nathalie Machon au début de la canicule.

Mieux protéger les villes suppose, enfin, des politiques de long terme qui ne doivent plus attendre, soulignent les scientifiques interrogé·es par Mediapart. Car les arbres urbains ne permettent pas seulement d’adapter nos lieux de vie avec des « solutions basées sur la nature » plutôt que des climatiseurs. Ils agissent, aussi, sur l’atténuation du changement climatique. Or planter un arbre ne produit pas d’ombre significative avant au moins une quinzaine d’années.

Amélie Poinssot

Commentaire Dr Jean Scheffer:

j’arrive de Barcelone et j’ai été frappé par les allées ombragées des grandes et petite avenues. Le déficit de canope est bien moindre qu’à Paris et à Lyon: 69% versus 95 et 84%.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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