La pauvreté reste au plus haut, les inégalités atteignent un nouveau record
Selon l’Insee, le taux de pauvreté s’est maintenu en 2024 à 15,4 %, le plus élevé de ces trente dernières années. Si l’ensemble des catégories de revenus ont vu leur niveau de vie augmenter, l’écart entre les plus pauvres et les plus aisés continue de se creuser.
Par Claire Ané
Publié le 09 juillet 2026 à 20h59, modifié le 10 juillet 2026 à 08h51 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/07/09/la-pauvrete-reste-au-plus-haut-les-inegalites-atteignent-un-nouveau-record_6722140_3224.html?srsltid=AfmBOorCsHuxSELNr4aSpU5qTFHNiTz9rcxLyxQ8H1vehI4vnalskqW2
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La publication de l’Insee, jeudi 9 juillet, était attendue, après une année 2023 marquée par un taux de pauvreté et des inégalités au plus haut en trente années de mesure. Les données 2024 ne sont pas vraiment rassurantes. Certes, le niveau de vie a progressé pour toutes les catégories de revenus, après avoir baissé en 2023 pour les 30 % de personnes les plus modestes. Mais cette progression n’a pas permis de faire refluer le taux de pauvreté : « [Ce dernier] se stabilise à 15,4 %, son plus haut niveau depuis trente ans, souligne Emilie Raynaud, responsable de la division revenus des ménages à l’Insee. Quant aux inégalités, elles ont atteint leur maximum depuis 1996, en raison de la hausse des revenus des plus aisés. »
Le niveau de vie médian a progressé plus vite que les années précédentes, et plus vite que l’inflation : il a atteint 2 228 euros par mois pour une personne seule, soit une hausse de 1,8 % en euros constants. Cela s’explique par plusieurs raisons : le taux d’emploi a atteint son plus haut niveau depuis 1975, tandis que le taux de chômage demeurait à 7,4 % ; les salaires ont augmenté, le smic, les pensions de retraite et les prestations sociales ont été revalorisés en se basant sur l’inflation élevée de l’année précédente ; les revenus des placements financiers ont également augmenté.
Cette hausse a automatiquement entraîné celle du seuil de pauvreté (fixé à 60 % du niveau de vie médian), qui est passé de 1 288 euros par mois pour une personne seule à 1 337 euros. Comme les personnes en dessous du seuil ont vu leur niveau de vie s’améliorer au même rythme, elles sont restées aussi nombreuses qu’en 2023, c’est-à-dire 9,8 millions, et leur part s’est maintenue, représentant 15,4 % de la population résidant en logement ordinaire en France métropolitaine. Cette même année 2023 avait vu 650 000 personnes basculer dans la pauvreté, dont le taux avait augmenté de 0,9 %, notamment du fait de l’arrêt des aides exceptionnelles décidées en 2022.
Ces chiffres ne reflètent pas complètement la réalité, puisqu’ils n’incluent pas les personnes pauvres vivant outre-mer, en institution (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, foyers de jeunes travailleurs…), à la rue, ou encore dans un ménage dont la personne de référence est étudiante.
Cette stabilité globale observée en 2024 masque des disparités : le taux de pauvreté des chômeurs se maintient (à 36,1 %), celui des familles monoparentales diminue légèrement (34 %, soit − 0,3 point), celui des retraités un peu plus nettement, rejoignant celui des actifs (10,4 %) ; le phénomène des travailleurs pauvres progresse (8,5 % sont concernés, contre 8,3 % en 2023), tandis que la pauvreté des enfants continue de s’aggraver (22,4 %, contre 21,9 %).
Surtout, l’intensité de la pauvreté (mesurée par l’écart entre le niveau de vie médian des personnes pauvres et le seuil de pauvreté) augmente de 0,5 point, à 19,7 %. « Cela montre que les plus pauvres parmi les plus pauvres bénéficient moins de la hausse des niveaux de vie », relève le sociologue Nicolas Duvoux, qui préside le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté (CNLE), organe consultatif auprès du premier ministre.
Hausse des revenus du patrimoine
A l’autre bout du spectre, le niveau de vie des plus aisés a continué d’augmenter, soutenu par la revalorisation des pensions de retraite et la hausse des revenus du patrimoine. « L’année a été marquée par un versement record de dividendes, y compris à l’échelle internationale. On peut aussi émettre l’hypothèse que certains contribuables ont anticipé l’entrée en vigueur de la contribution différentielle sur les hauts revenus, avec un versement accru de dividendes », explique Emilie Raynaud.
« Comme les riches s’enrichissent plus vite que les pauvres, la dynamique des inégalités progresse par le haut », décrypte Nicolas Duvoux. Deux des principaux indicateurs d’inégalités ont ainsi poursuivi leur hausse, atteignant leur maximum depuis 1996 : l’indice de Gini (mesure de l’inégalité dans la répartition d’une variable, ici les revenus) s’est élevé à 0,302, au-delà de son plus haut de 2011 ; les 20 % les plus aisés ont perçu 38,5 % du total des niveaux de vie, soit 4,6 fois plus que les 20 % les plus pauvres, qui se sont partagé 8,4 % du total.
Pour Nicolas Duvoux, « il est très inquiétant que la pauvreté se soit stabilisée à un niveau record, malgré une conjoncture qui restait favorable en 2024. A quoi faut-il s’attendre pour les années 2025 et 2026, quand tout laisse à penser que la conjoncture s’est retournée ? » Olivier Noblecourt, président du collectif Alerte, qui fédère les principales associations de solidarité, pense avoir une partie de la réponse : « Plus de 1,2 million de personnes ont basculé dans la pauvreté entre 2017 et 2024, et les associations constatent que les conditions de vie des plus vulnérables se sont dégradées depuis, en termes de surendettement, d’accès aux droits, à la santé, au logement et à l’hébergement d’urgence. »
Lire le décryptage | De premières pistes pour définir la stratégie nationale de réduction de la pauvreté
MM. Duvoux et Noblecourt exhortent le gouvernement « à faire de la lutte contre la pauvreté une priorité ». Sollicité, le ministre du travail et des solidarités, Jean-Pierre Farandou, rappelle par écrit les mesures prises depuis 2025 : mise en œuvre de la solidarité à la source, revalorisation de la prime d’activité pour les travailleurs modestes, projet de créer en 2027 un compte social unique. Il cite aussi le travail engagé avec le CNLE depuis l’été 2025, afin de construire une trajectoire de réduction de la pauvreté d’ici dix ans, et de mieux prendre en compte ses aspects multifactoriels. Le ministre précise que « les conclusions de cette mission, comme celles de l’évaluation du pacte des solidarités, sont attendues pour l’automne et serviront à renforcer l’efficacité de la politique de lutte contre la pauvreté ».