« Nous sommes coincés dans une dystopie climatique, un scénario de comédie noire, où le grotesque le dispute à la farce orwellienne »
Chronique
Stéphane FoucartJournaliste au service Planète
Alors que les canicules se succèdent, le débat public ne relève souvent que du simple affichage. Les décisions récentes de l’exécutif – fonds vert amputé, passoires thermiques remises sur le marché… – témoignent du déni qui règne dans une large partie du monde politique, estime Stéphane Foucart, journaliste au service Planète, dans sa chronique.
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Dans le sillage de la troisième vague de chaleur qui s’abat sur la France, le sentiment qui domine reste celui de l’incrédulité devant l’étendue du désastre. La brutalité de ses effets sur les corps, les écosystèmes, les infrastructures ou l’agriculture n’a pas vraiment dissipé le déni qui règne dans une large part du monde politique.
L’heure n’est certes plus à l’affirmation décomplexée du « scepticisme », mais l’accord avec le consensus scientifique, affirmé ici ou là depuis que le mercure s’emballe, n’est souvent qu’un simple affichage, une façade de carton-pâte.
Au-delà des polémiques sur la climatisation ou sur le bilan des morts, le débat politique semble se tenir dans un monde parallèle. La simple mise en regard des conséquences de la canicule avec les projets structurants de l’exécutif liés au climat produit un choc de sidération et d’irréalité. Nous ne sommes plus seulement coincés dans une dystopie climatique, mais aussi dans un scénario de comédie noire, où le grotesque le dispute à la farce orwellienne.
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On le voit : avec le réchauffement, la qualité de l’habitat et l’aménagement urbain deviennent cruciaux. Du 22 au 28 juin, la canicule a doublé la mortalité à domicile. Quel signal adresser aux propriétaires bailleurs ? Le gouvernement Lecornu dépose, le 24 juin, un projet de loi qui doit remettre 700 000 passoires thermiques sur le marché locatif.
Tranquille désinvolture
Une semaine plus tard, Matignon dissout le groupement d’intérêt public Europe des projets architecturaux et urbains, chargé de piloter plus de 200 projets de recherche destinés à adapter le bâti et les territoires au climat de demain. Un millier de scientifiques, d’élus, d’architectes, de géographes et d’anciens ministres protestent, sans entamer la tranquille désinvolture de l’exécutif, qui biffe d’un trait de plume la structure interministérielle.
En région, ce sont les conseils d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement, chargés d’aider les particuliers et les collectivités à relever les défis climatiques et environnementaux, qui sont menacés par une réforme de leur financement. Deux d’entre eux ont déjà été liquidés. Quant au fonds vert, destiné à financer l’adaptation des collectivités territoriales, il est amputé des deux tiers.

Les logements et les villes chauffent, les arbres, eux, brûlent. Réponse : planter plus d’arbres, bien sûr ! Mais le plan d’Emmanuel Macron pour le renouvellement forestier, lancé en 2022 (« Planter 1 milliard d’arbres en dix ans »), subventionne les coupes rases sur de vieilles forêts diversifiées, et leur remplacement par des quasi-monocultures de résineux, hautement inflammables. Les experts – y compris ceux qui sont consultés par le gouvernement –, les ONG et la Cour des comptes ont tous alerté sur ces risques. En vain. Un peu partout en France, de l’argent public contribue à vulnérabiliser les territoires au risque d’incendie.
On le sait aussi, la complexité des paysages et le bocage sont des puits de carbone en même temps que des éléments de résilience climatique. Sur ce point, l’action de l’exécutif a été couronnée par un doublement du rythme de destruction des haies depuis 2017, avec plus de 20 000 kilomètres de linéaire qui disparaissent chaque année, comme le note le Haut Conseil pour le climat dans son dernier rapport, publié en juillet. La réponse à ce qui est unanimement considéré comme un échec est un décret entré en vigueur en juin : simplifier les autorisations de destruction du bocage.
Vulnérabilité aux chocs
Tout semble à l’avenant. Les élevages hors-sol enregistrent des surmortalités parfois considérables depuis le début de la canicule, au point que, dans le Grand Ouest, les équarrisseurs ne peuvent plus faire face. Les lois agricoles successives favorisent depuis deux ans l’ultraconcentration de la production animale, et renforcent non seulement ses émissions mais aussi sa vulnérabilité aux chocs – des exploitations plus petites et plus nombreuses demeurant un gage de résilience.
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C’est sans doute sur la question agricole au sens large que les objectifs affichés divergent le plus radicalement des moyens mis en œuvre pour les atteindre. Il existe ainsi un large consensus pour dire que l’agroécologie est l’un des leviers d’adaptation de l’agriculture au réchauffement. Or, non seulement l’agriculture biologique n’a pas augmenté ces dernières années, contrairement aux ambitions de la stratégie nationale bas carbone, mais la France est le seul grand pays agricole européen à avoir perdu des surfaces conduites en agriculture biologique. L’Hexagone était le premier pays de l’Union européenne pour ce qui est du nombre d’hectares bio ; il a été devancé par l’Espagne en 2023.
Devant son incapacité à atteindre les objectifs de la stratégie nationale bas carbone (désormais hors d’atteinte), le gouvernement tient le cap : à Bruxelles, Paris s’oppose à la Commission européenne pour que les aides à l’agriculture biologique ne soient pas inscrites dans la prochaine politique agricole commune. « La stratégie française de développement de la bio n’a pas fonctionné, mais la France semble vouloir y entraîner toute l’Europe », résume la Fédération nationale d’agriculture biologique.
L’exécutif n’est, au demeurant, pas isolé dans ce déni de facto du risque climatique. Le Sénat tient la corde. Devant le constat d’une pénurie rampante de la ressource hydrique, ses élus ont ainsi voté sans trembler, le 3 juillet, la destruction pure et simple des principes qui fondent les instances de la démocratie locale de l’eau, au bénéfice de quelques irrigants.
On voit aujourd’hui la clientèle de certains supermarchés en venir aux mains pour emporter les derniers ventilateurs en rayon : que se passera-t-il quand c’est l’eau qui viendra à manquer ? Il se trouvera alors, sans doute, quelqu’un pour demander : « Qui aurait pu prédire ? » Or l’avenir n’est pas seulement prévisible ; il est en train d’être écrit.
Stéphane Foucart (Journaliste au service Planète)
*En pleine canicule, les climatologues atterrés par le « déni de responsabilité » des politiques face au changement climatique
Valérie Masson-Delmotte, Jean Jouzel ou Christophe Cassou regrettent que les alertes formulées depuis des années par la communauté scientifique sur les conséquences du réchauffement climatique n’aient pas davantage été prises au sérieux.
Par Audrey Garric et Raphaëlle Besse Desmoulières
Publié le 23 juin 2026 à 16h00, modifié le 23 juin 2026 à 16h05 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/06/23/en-pleine-canicule-les-climatologues-atterres-par-le-deni-de-responsabilite-des-politiques-face-au-changement-climatique_6709864_3244.html
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Depuis plusieurs jours, comme lors des dernières vagues de chaleur, la climatologue Valérie Masson-Delmotte ressent une grande lassitude. De la colère aussi, à force de répéter les mêmes faits scientifiques depuis des années ; de marteler l’urgence à se préparer au climat d’aujourd’hui et à celui de demain ; et d’observer, canicule après canicule, une« impréparation », une « improvisation », un « bricolage » pour limiter la surchauffe, causant des souffrances aux personnes vulnérables et des perturbations dans les écoles ou les transports.
Son collègue Jean Jouzel va dans le même sens, lui qui se dit « énervé » et « déçu ». « Il faut prendre ça au sérieux »,plaide l’ancien vice-président du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et, à ce titre, Prix Nobel de la paix en 2007.
Tout aussi exceptionnelle soit-elle, la vague de chaleur qui frappe actuellement la France entre dans les scénarios envisagés par les projections climatiques. Depuis plusieurs décennies, les chercheurs le rabâchent : le changement climatique d’origine anthropique – principalement causé par l’utilisation d’énergies fossiles – augmente la fréquence, l’intensité et la durée de ces événements extrêmes. Pourtant, Valérie Masson-Delmotte n’a pas entendu de responsable gouvernemental « capable de lier » cette vague au réchauffement dû aux émissions de gaz à effet de serre.
« On rogne sur les moyens »
A chaque surchauffe, le même mécanisme se met en place : de la sidération, puis de l’oubli. « Quand la crise est passée, on passe à autre chose sans mettre en place les changements structurels nécessaires. Pire, on rogne sur les moyens », regrette l’ex-coprésidente du groupe 1 du GIEC, également membre du Haut Conseil pour le climat.
Juste après la canicule de mai, le gouvernement a par exemple gelé une partie du fonds vert, déjà fortement raboté depuis deux ans alors qu’il permet aux communes de s’adapter au réchauffement. Aux yeux de Valérie Masson-Delmotte, la gestion de crise est devenue le modus operandi, plutôt que la mise en place d’actions concrètes préventives avec des budgets. « Il y a un manque criant de courage et de sens des responsabilités », juge-t-elle.
Une carence que dénonce également avec force Christophe Cassou. Le directeur de recherche (CNRS) à l’Ecole normale supérieure explique avoir été « sidéré » par l’absence de réponse du gouvernement lors de la canicule de mai, et le « semblant de mesures » prises la semaine du 15 juin, avec des actions pour les logements « déjà prévues ». « Il va faire 26 ou 27 degrés au plus bas la nuit à Paris, 40 degrés en journée un peu partout en France, et pourtant cela n’occasionne pas de sursaut des politiques. Il y a un déni de responsabilité très puissant », lance-t-il, soulignant plus largement la faiblesse des discours et des propositions de tous les partis politiques.
« Trop peu d’élus sont réellement conscients de ce qu’il y a dans les rapports du GIEC ou du Haut Conseil pour le climat », déplore également Jean-Pascal van Ypersele, professeur émérite à l’Université catholique de Louvain, en Belgique.
Le problème ne date pas d’aujourd’hui. Jean Jouzel appelle à replacer « l’inaction sur les trente dernières années ». Et de citer les renoncements qui ont succédé aux sursauts, que ce soit sous Nicolas Sarkozy après le Grenelle de l’environnement en 2007, sous François Hollande après l’accord de Paris en 2015, ou sous Emmanuel Macron, après la convention citoyenne pour le climat de 2019. Le « qui aurait pu prédire » la crise climatique ?, lâché par le président de la République le 31 décembre 2022, lui est cependant resté en travers de la gorge.
Attaques climatosceptiques
Christophe Cassou appelle à « politiser les canicules », dénonçant la « banalisation » des morts de la chaleur, l’« impensé total » de la sobriété, et surtout, l’« illusion » que l’on peut s’adapter à des niveaux de réchauffement élevés « sans casse ». L’adaptation sera un échec sans réduction des émissions, qui implique une transformation profonde de la société, rappelle-t-il. « Nous, les climatologues, on a fait attention à ne pas être trop catastrophistes pour encourager l’action, mais le compte à rebours est en train de se rapprocher de zéro, met également en garde Davide Faranda, directeur de recherche au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement. Ce que l’on connaît du paysage français n’est pas adapté à la survenue des températures à 43 ou 44 degrés pendant un mois d’été tous les jours. »
Les attaques climatosceptiques et les insultes qui vont avec, aussi, fatiguent Valérie Masson-Delmotte. Nombre de ses posts sur les réseaux sociaux engrangent leur lot de déni. En ce moment, c’est la canicule de 1976 qui est régulièrement avancée pour minimiser la gravité de celle actuelle. « Cette année-là, les villes du Nord avaient franchi les 35 degrés, désormais, c’est 40 degrés. Ce seuil, aujourd’hui dans notre quotidien, était rarissime avant 1980 », rappelle-t-elle.
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Pour autant, Jean Jouzel ne veut pas baisser les bras. Pour lui, il faut continuer de témoigner et d’informer, malgré les difficultés. « + 1,5 °C c’est terminé, + 2 °C, ça va être difficile, mais ça reste possible, souligne le climatologue de 79 ans, en référence aux deux objectifs de l’accord de Paris sur le climat. Si on ne se bat pas, on n’y arrivera pas. » Jean-Pascal van Ypersele veut aussi rester « combatif ». Face au backlash environnemental, l’ancien vice-président du GIEC appelle à la « résistance » car, selon lui, cette « lame de fond n’est pas universelle ». Il en est persuadé : « Le meilleur cadeau que l’on pourrait faire au lobby des énergies fossiles, ce serait d’être découragés. »