Dominique Méda : comment travailler autrement sans abîmer le monde ? « Personne n’a envie de se lancer seul. »
Mercredi 8 juillet 2026
Sous le soleil de Platon
Par Charles PépinSuivre
Les travaux de Dominique Méda portent sur le travail, les politiques sociales, les indicateurs de richesse, les inégalités femme-homme dans l’emploi et la transition écologique. En 2010, elle fonde le Laboratoire de l’égalité professionnelle entre femmes et hommes et préside l’Institut Veblen.
Avec
- Dominique MédaSociologue, haute-fonctionnaire et philosophe française
« J’aimerais ce matin vous raconter l’histoire d’une femme qui aime son travail. Longtemps ingénieure, elle est devenue, avec le temps, manageuse d’une jolie équipe de quatre personnes. Quasiment des amis désormais. Les retrouver le matin lui met le cœur en joie. Cette qualité de relation est plus importante pour elle que son salaire, plus importante même que la reconnaissance. Le management bienveillant n’est pour elle pas une mode, pas un objet de moquerie. Juste une sagesse minimale : se réjouir du progrès des autres, considérer leurs réussites comme la sienne, déléguer non pas à contrecœur mais en aimant vraiment ça. Si je m’arrêtais là, on pourrait la croire heureuse au travail.
Pourtant, son médecin a été clair : les premiers symptômes sont là, le burn-out guette. Mais pourquoi donc ? Parce qu’elle est déchirée. D’un côté, elle aime son travail et ses collaborateurs. Mais de l’autre, elle est très sensible aux questions écologiques et se rend bien compte que son travail aboutit, in fine, à mettre en circulation sur le marché une quantité de produits dont on pourrait se passer et qui ont pour effet de contribuer à la surproduction, à la surconsommation, et par voie de conséquence au réchauffement. Ces produits sont emballés dans du plastique, contenus dans des flacons même pas rechargeables, transportés dans des camions… Elle, elle a arrêté la viande et l’avion pour donner une chance à notre planète de rester habitable, mais l’entreprise pour laquelle elle se dévoue depuis toutes ces années persiste à ne rien comprendre du virage nécessaire.
À part rappeler qu’il faut éviter d’imprimer les mails, ils ne bougent pas. Pas une oreille. Rien. Rien ne change, ni dans les emballages, ni dans les déplacements. Ni dans les pratiques, ni dans les esprits. Ils se ruinent en campagnes de pub pour rendre désirables des produits qui polluent. Le séminaire annuel de la boite a lieu à Lisbonne, à Madrid, à Milan… Et chaque fois, c’est en avion que s’y rendent les centaines de collaborateurs. Comme si le monde n’était pas en train de cramer. Même la canicule ne leur ouvre pas les yeux : ils veulent juste une clim plus performante. Alors docteur, qu’est-ce que je dois faire ? Elle ne s’attendait pas à la réponse de son médecin : démissionner ? »
Mais si on ne peut pas changer de boite, si on ne peut pas claquer sa dem’, on fait comment ?
Comment concilier motivation au travail et sensibilité écologique ?
Pour en parler dans cette émission, Charles Pépin reçoit une philosophe et sociologue du travail, professeur à l’université de Paris Dauphine, autrice récemment de Une société désirable, Comment prendre soin du monde et Le travail, pourquoi travaillons-nous ? Que de bonnes questions. Dominique Meda est Sous le soleil de Platon, et la question posée est la suivante : comment travailler pour, en même temps, prendre soin du monde ?
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Un problème de mal-être au travail
La philosophe répond à l’histoire racontée par son hôte, doit-elle démissionner ? « Ça dépend si elle a déjà essayé, comme on dit, de changer les choses de l’intérieur, c’est-à-dire d’aller voir des collègues, de leur dire ça va pas, d’essayer peut-être de faire une mini-association, d’atteindre une taille critique pour essayer de faire monter ses préoccupations. Si elle a fait ça, je pense qu’en effet, il faut qu’elle démissionne. » Elle contrebalance par le fait que le vrai problème pour elle est qu’il n’y a pas assez de place pour accueillir ces personnes, qui souhaitent que les choses changent.
La sociologue a montré dans ses recherches que les Français avaient un mal-être au travail, mais on ne peut savoir quelle est la part de conscience écologiste ici. Beaucoup déclarent craindre d’aller jusqu’à la retraite, mais on ne peut pas quantifier. « Ce qu’on dit souvent, c’est que les jeunes sont plus sensibles à cette question. Moi je pense qu’il n’y a pas que les jeunes, mais les plus vieux sont un peu plus coincés d’une certaine manière. » On sait aussi : 36 % veulent changer de travail 3 ans seulement après l’avoir pris. On commence à trouver des raisons : pour des raisons de manque de progression, d’insuffisance de reconnaissance.
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Un écart se creuse entre travail et éthique personnelle
Dominique Meda aborde également un nouvel élément que les études mettent à jour : le burn-out n’était défini qu’au travers de la quantité trop grande de travail réalisée, on sait désormais qu’il peut aussi venir du déchirement qu’on peut ressentir entre son travail et son éthique, ses principes. « Parce qu’on sait qu’en travaillant, c’est-à-dire en faisant un acte qui est quand même à la fois tout à fait nécessaire et normalement beau, eh bien on contribue à la destruction du monde. » Elle ajoute trouver effrayant que les grandes entreprises n’avancent pas plus vite dans leur transformation pour limiter les dégâts dus à l’homme, et en vient à espérer « une minicatastrophe« , à l’image des canicules qui accablent l’hexagone en ce début d’été, qui ferait « un électrochoc sur l’ensemble de la communauté ». La sociologue balaye de suite son propre espoir : « Mais finalement ce n’est pas du tout certain que ça se passe de cette manière. J’ai peur au contraire que ça fragmente.«
Car les grandes entreprises veulent continuer à faire du profit et parce qu’une reconversion des activités demande des financements conséquents, « une telle transformation à la fois de soi et de l’économie toute entière, personne n’a envie de se lancer tout seul, personne n’a envie de se lancer le premier.«
La suite à l’écoute de cettte discussion…
Pour aller plus loin :
- Une société désirable, comment prendre soin du monde ?, paru aux éditions Flammarion en do-édition avec France Culture le 2 janvier 2025.
- Le travail, pourquoi travaillons-nous ?, paru aux éditions Autrement dans la collection « Les Grands Mots, le 4 mars 2026.