Santé mentale : les jeunes femmes et les adolescentes en souffrance
Stéphanie Lavaud
Au cours de ces dernières années, de nombreuses études ont mis en évidence une dégradation de l’état de santé mentale de la population, en premier lieu celui des jeunes et des adolescents. La France ne déroge pas à la règle, les données épidémiologiques publiées ces dernières semaines n’en finissent plus de corroborer cette détérioration progressive.
Les résultats de différentes enquêtes ont montré une augmentation de la prévalence des syndromes dépressifs chez les 15-24 ans depuis 2014, phénomène qui s’est amplifié avec la crise du Covid, ainsi qu’une augmentation des pensées suicidaires entre 2020 et 2022, plus marquée chez les jeunes de moins de 25 ans, en particulier chez les jeunes femmes [1].
Une hausse des tentatives de suicide, des gestes auto-infligés 2] et des hospitalisations pour motifs psychiatriques 2] a également été rapportée. Autant de données qui incitent à une réponse massive et rapide de la part des autorités.
Risque important de dépression chez 19 % des lycéens
Si les dernières données de Santé publique France issues notamment de l’enquête EnCLASS montrent que le bien-être et la santé mentale des jeunes, qui se dégradaient continuellement depuis 2018, s’améliorent sur certains points, des signaux persistants de souffrance psychique subsistent, concernant en particulier les jeunes filles [1].
Dans le détail, 15 % des collégiens et 20 % des lycéens déclarent ressentir un sentiment de solitude, selon les données de Santé publique France pour 2024. Un chiffre qui s’améliore par rapport aux 21 % pour les collégiens et 27 % pour les lycéens en 2022.
Ce léger mieux s’accompagne cependant d’un risque dépressif accru : 19 % des lycéens présentent un risque important de dépression, plus marqué chez les filles.
Les symptômes les plus fréquemment rapportés sont : le manque d’énergie (58 %), les difficultés de concentration (44 %) et le sentiment de découragement (42 %). Cette prévalence est en augmentation constante chez les filles depuis 2018 et chez les garçons depuis 2022.
Augmentation alarmante des tentatives de suicide chez les jeunes filles
Les indicateurs relatifs au suicide confirment la gravité de la situation. Ainsi, les pensées suicidaires au cours des 12 derniers mois concernent 25 % des lycéennes et 15 % des lycéens en 2024. Ce chiffre est en baisse de quatre points par rapport à 2022, mais le nombre de passages à l’acte augmente, lui, de deux points. Ainsi, les tentatives de suicide déclarées au cours de la vie ont augmenté entre 2022 et 2024, passant de 12,9 % à 15,1 %. Cette hausse s’observe tant chez les lycéennes (passant de 17,4 % à 19,4 %) que chez les lycéens (passant de 8,4 % à 10,6 %), et reste plus élevée chez les jeunes filles [1]
Cette vulnérabilité féminine est flagrante dans l’exploitation des données médico-administratives que vient de publier la Drees, lesquelles révèlent une progression continue des hospitalisations pour gestes auto-infligés (automutilations) chez les jeunes filles âgées de 10 à 19 ans entre 2020 et 2024 [2]. Les chiffres de 2024 confirment que cette tendance persiste et s’accentue avec une hausse de 22 % en un an chez les très jeunes filles (10-14 ans) et de 14 % chez celles de 15-19 ans.
Hausse marquée des hospitalisations pour motifs psychiatriques
Autre source, autres chiffres concordants : la prise en charge hospitalière suit une évolution particulièrement préoccupante chez les jeunes femmes, constate la Fédération Hospitalière de France (FHF) dans un rapport paru en avril dernier [3]. Depuis 2019, le nombre de prises en charge hospitalière en psychiatrie (incluant les hospitalisations et l’ambulatoire) des femmes a ainsi bondi dans les tranches d’âge les plus jeunes : en augmentation de 23 % pour les 10-14 ans, de 47 % pour les 15-19 ans et même de 49 % pour les 20-24 ans.
La hausse des hospitalisations pour tentative de suicide constitue l’indicateur le plus préoccupant. En cinq ans, elles ont augmenté de 16,6 % au niveau national. Cette progression est particulièrement marquée chez les femmes : + 25,4 % sur la période, contre + 2,5 % pour les hommes [3]
Chez les adolescentes et jeunes femmes, les chiffres des hospitalisations en lien avec une tentative de suicide atteignent des niveaux particulièrement élevés, en augmentation de 76 % pour les 20-24 ans en cinq ans et de 118 % pour les 10-14 ans sur la même période, indique la FHF.
Pression scolaire, violences sexistes et sexuelles et réseaux sociaux
Comment expliquer de tels chiffres ? Si la crise sanitaire du Covid, et les contraintes liées au confinement qui en ont découlé, notamment la solitude, a pu amplifier certaines fragilités, difficile de la rendre responsable, à elle seule, de ce mal-être tenace de la jeunesse française.
Les causes sont inévitablement multifactorielles. Y figurent les changements dans les habitudes de vie, la diminution de l’activité physique et du temps de sommeil, l’intensification de la pression scolaire ou encore l’exposition précoce et excessive aux écrans.
Pour expliquer que les jeunes filles soient sujettes à des niveaux plus élevés de plaintes psychologiques, Santé publique France évoque une sensibilité plus marquée à la pression scolaire, une exposition plus fréquente aux violences sexistes et sexuelles, notamment via les réseaux sociaux qu’elles utilisent davantage que les garçons.
Sans oublier qu’elles sont aussi plus fréquemment cyberharcelées et subissent davantage de pression sociale liée aux stéréotypes de genre, comme l’injonction à se conformer aux normes de beauté et aux idéaux corporels.
Comment agir ?
Au-delà du constat, plus ou moins alarmiste que dressent les uns et les autres, que faire concrètement pour aider les adolescents ? Pour SpF, Il est « essentiel de développer des stratégies de prévention prenant en compte les inégalités de genre, incluant le développement des compétences psychosociales, la prévention du harcèlement ainsi que la promotion d’usages numériques plus protecteurs de la santé mentale ».
De son côté, la FHF, par la voix de son président Arnaud Robinet, considère qu’« un plan d’urgence pour la santé mentale et la psychiatrie doit être mis en œuvre sans délai », rappelant parmi les actions à mettre en œuvre, le soutien aux « centres médico-psychologiques, pivot de la prise en charge psychiatrique », et la lutte contre « la crise des vocations en psychiatrie, notamment en pédopsychiatrie, qui a perdu un tiers de ses praticiens entre 2012 et 2022 ». La FHF a, par ailleurs, formulé des « propositions concrètes pour répondre à l’urgence et bâtir l’avenir de la psychiatrie ».
« La situation est grave. Ne laissons pas notre jeunesse, en particulier les jeunes filles, sombrer dans une souffrance silencieuse », a résumé Arnaud Robinet.
Etudiants, soignants, tout-venants, des ressources existent ;
- En cas d’urgence ou de danger immédiat : appeler le 15 ou le 112.
- En cas de pensées suicidaires ou d’inquiétude pour un proche : appeler le 3114, numéro national de prévention du suicide, gratuit, accessible 24h/24 et 7j/7 partout en France.
- En cas de mal-être persistant : consulter un professionnel de santé, comme le médecin traitant. Il est aussi possible de se tourner vers une Maison des Adolescents, un centre médico-psychologique proche de chez soi ou un centre de Protection maternelle et infantile.
- Avec Mon soutien psy, il est possible de bénéficier de jusqu’à 12 séances d’accompagnement psychologique par année civile chez un psychologue partenaire. Le dispositif s’adresse à toute personne dès 3 ans qui se sent angoissée, déprimée ou en situation de mal-être. Sur le même modèle, Santé Psy Étudiant propose un accompagnement psychologique réservé aux étudiants.
- Les soignants disposent aussi d’options d’aide qui leur sont dédiées.
Cet article a d’abord été publié sur Medscape édition française qui, comme JIM, fait partie du réseau professionnel Medscape.