L’identité, un thème à haut risque pour la gauche
Analyse
Avec le concept de « nouvelle France », Jean-Luc Mélenchon a placé la question identitaire au cœur de la campagne présidentielle de la gauche. Avec le risque de légitimer le discours de l’extrême droite.
Publié le 03 juillet 2026 à 11h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/03/l-identite-un-theme-a-haut-risque-pour-la-gauche_6719036_3232.html?lmd_medium=al&lmd_campaign=envoye-par-appli&lmd_creation=ios&lmd_source=mail
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Est-ce un signe des temps ? Mardi 30 juin, Olivier Faure, le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), a étrenné un nouveau concept dans le débat public, celui d’une « France vivante », évoquant un « pays métissé », « multiculturel »,« plurireligieux ». Avant lui, Raphaël Glucksmann (Place publique) avait exhibé sa « fierté d’être français », tandis que Jean-Luc Mélenchon, lui, a placé sa « nouvelle France » au cœur du logiciel « insoumis », depuis plusieurs mois.
Chacun à sa façon, ces trois personnalités de gauche ont mis la question de l’identité dans le débat de ce début de campagne présidentielle. Un thème inhabituel pour cette famille politique.
Historiquement, la gauche a toujours préféré les questions sociales aux thématiques identitaires, craignant de faire le jeu de l’extrême droite. Quand elle s’y est essayée, le résultat n’a pas toujours été probant. Ainsi, le virage du PS vers l’antiracisme, qui avait abouti à la création de SOS Racisme en 1984, s’était montré « déceptif, car cela n’a pas changé la société française », se souvient Saïd Benmouffok, conseiller à la Mairie de Paris et adhérent à Place publique. Dans les années 1990, ce fils d’immigrés algériens, qui vivait à Mantes-la-Jolie (Yvelines), ne « voulai[t] pas en entendre parler », car « c’était une façon condescendante de parler des jeunes de banlieue ».
Mais l’époque a changé, et l’identité est aujourd’hui l’un des clivages les plus profonds dans la société française.
La « conscience de classe » s’est peu à peu diluée, y compris à gauche. « On se définit désormais par son mode de vie, son genre, ses origines, sa religion, moins par son appartenance sociologique », comme le souligne le politologue Jean-Yves Dormagen, fondateur de l’institut Cluster 17. L’identité est d’autant plus polarisante qu’elle ne supporte aucun compromis. Si le phénomène est présent partout, la question est particulièrement prégnante en France, où « aucune société n’a vécu des mutations aussi importantes avec, d’un seul coup, des gens qui s’installent dans un pays qui a décolonisé », détaillait l’historien Pascal Blanchard au Monde en avril. L’extrême droite, qui souffle depuis longtemps sur les braises de la « France éternelle », l’a parfaitement compris.
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Le premier à avoir saisi cette mutation sociologique s’appelle Jean-Luc Mélenchon. Lui n’a eu qu’à puiser dans son histoire personnelle, celle d’un fils de pieds-noirs élevé au Maroc. Lors de la campagne des municipales, il a raconté comment il s’était fait traiter de « bougnoule » à son arrivée dans l’Hexagone.
Son cheminement a également été théorique et électoral. Tout se cristallise en 2017, lorsqu’il constate qu’il lui manque 600 000 voix pour accéder au second tour. Il voit alors dans les banlieues un vivier d’électeurs potentiels. En parallèle, il se plonge dans les travaux de Chantal Mouffe et d’Ernesto Laclau, deux théoriciens postmarxistes du populisme de gauche.
Concept flou, manœuvre habile
Dans La Guerre des identités (La Découverte, 2015), Ernesto Laclau « théorise que la classe sociale n’est plus le cadre de mobilisation adéquate à la fin du XXe siècle », rappelle Saïd Benmouffok. Il faut la remplacer par l’agrégation de groupes ayant des demandes particulières (minorités, travailleurs précaires, jeunes qui subissent des contrôles au faciès…), autour d’un « mot d’ordre » ou d’une « incarnation ». Ce sera « l’insoumission » et Jean-Luc Mélenchon.
Le quadruple candidat à la présidentielle, originellement biberonné à un universalisme intransigeant, complète ce corpus par le poète et philosophe martiniquais Edouard Glissant, auquel il emprunte la « créolisation ».
Il s’agit de dépasser les questions ethniques pour que la République redevienne un creuset où se mélangent et s’associent les citoyens aux origines et identités différentes, et de créer quelque chose de neuf. Mais, lors de la présidentielle de 2022, ça ne prend pas. Trop intello, trop impalpable.

Elle sera remplacée par la « nouvelle France ». Concept flou, c’est aussi une manœuvre habile : sa définition est évolutive, en fonction du moment. Quand il exalte la jeunesse, les quartiers populaires, ou quand il évoque par provocation le « grand remplacement », opposant un miroir au slogan popularisé par l’extrême droite, Jean-Luc Mélenchon active sa dimension « conflictuelle ».
A contrario, quand il est accusé de « racialisme », ou de braconner « sur le terrain de l’extrême droite », comme l’a regretté Olivier Faure le 30 juin, il s’offusque et active sa nature « descriptive ». La « nouvelle France » n’est alors que le constat d’une société qui change, d’une génération qui remplace l’autre. Il retourne le stigmate et prétend avoir tendu un « piège » à ses adversaires.
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Critique à l’égard de la « nouvelle France », le PS a, lui aussi, compris qu’il fallait répondre à ces questions. Dans son projet politique, entériné le 25 juin par les militants, le parti à la rose propose d’« affronter le “trou mémoriel” laissé par notre histoire coloniale », qui a nourri « un ressentiment chez ceux qui, descendants des colonisés, voient leurs histoires effacées de la mémoire collective ». Cette dimension coloniale, le PS l’a rajoutée par rapport à sa version initiale du texte, qui se contentait de propos généraux sur l’immigration.
Signe qu’il n’est pas encore à l’aise sur ces sujets, le parti à la rose se sent obligé de préciser qu’il refuse aussi bien une « France identitaire » qu’une « France communautariste », sans vraiment définir de modèle. Quant à l’eurodéputé Raphaël Glucksmann, il préfère lier l’identité française au patriotisme de gauche, dans la droite ligne de Jean Jaurès. Peut-être par prudence, car, tous le savent, aller sur ce terrain comporte un risque : faire le jeu de l’adversaire, l’extrême droite, et légitimer ses propositions.
*Jean-Luc Mélenchon, avec la « nouvelle France », s’empare du terrain de l’identité pour contrer l’extrême droite
En vue de la présidentielle de 2027, le probable candidat de LFI tisse un récit national en miroir. Si celui-ci est plus audible dans une gauche qui a déserté la question, il interroge sur son potentiel de fracturation.
Par Julie Carriat et Sandrine Cassini
Publié le 27 décembre 2025 à 06h00, modifié le 27 décembre 2025 à 10h12 https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/12/27/comment-jean-luc-melenchon-avec-la-nouvelle-france-s-empare-du-terrain-de-l-identite_6659538_823448.html
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Dimanche 18 novembre 2018, Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). Dix-huit mois après l’élection d’Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, qui a raté la marche du second tour à « 600 000 voix près », participe aux premières « rencontres nationales des quartiers populaires ». Aux acteurs de ces quartiers, il proclame : « Je n’ai pas peur, je n’ai pas honte de le dire : ce que vous voyez là, c’est la nouvelle France. » Ce jour-là, le leader de La France insoumise (LFI) vient d’étrenner un nouveau concept politique.
Depuis, le slogan a pris de l’ampleur dans le logiciel idéologique « insoumis ». En 2024, la campagne des européennes, marquée par la dénonciation de la guerre à Gaza par la juriste franco-palestinienne Rima Hassan, se clôt sur ce thème. « Cette nouvelle France, c’est nous, les bigarrés, les mélangés qui refusons absolument le venin qui leur permet de rester au pouvoir – la division du peuple par le racisme », carillonne Jean-Luc Mélenchon, en meeting à Lyon, le 6 juin. Au soir du vote, il précise une géographie, celle des « grands ensembles urbains ».
Cette « nouvelle France », le leader « insoumis » compte en faire une arme dans la bataille contre l’extrême droite lors de l’élection présidentielle de 2027. « Il y a deux visions, celle de la droite et de l’extrême droite, qui conduit droit dans des affrontements ; face à cela, nous offrons une vision optimiste, positive de l’histoire en disant qu’il y a un débouché pacifique », assume l’eurodéputé LFI Younous Omarjee.
Pour Jean-Luc Mélenchon, c’est une manière de s’approprier le thème de l’identité nationale, dans une période où les droites ont accaparé la question en renouant avec l’idée barrésienne d’une France éternelle, attaquée et en déclin. L’ancien sénateur crée un récit en miroir – antiraciste, décolonial. De la même manière que le concept de créolisation, emprunté au penseur martiniquais Edouard Glissant (1928-2011), lui a permis de faire campagne contre Eric Zemmour et sa reprise, dans son discours, du « grand remplacement », en 2021 et 2022.
Le 30 octobre, après l’adoption à l’Assemblée nationale d’une résolution du Rassemblement national visant à dénoncer les accords franco-algériens de 1968, cet effet de miroir était particulièrement visible. En disant la douleur de « nous (…) Français nés au Maghreb, que ce soit au Maroc, en Algérie ou en Tunisie et qui y avons encore et des amis et nos tombes », il inversait presque mot pour mot le discours sur l’identité nationale prononcé en 1899 par Maurice Barrès, sur « La terre et les morts ». Et assumait de s’adresser à deux France à réconcilier, « vous la France de toujours et la nouvelle France, pour vous dire à quel point il est urgent de tourner la page de la violence ».
Des défauts symétriques
Jean-Luc Mélenchon, qui, dès sa première campagne de 2012, défend le « métissage » comme une chance, revendique désormais, c’est classique pour un candidat, d’incarner la France, ou plutôt une France. Ce faisant, il porte une partie de l’héritage socialiste autour de l’identité, comme le remarque le politiste Vincent Martigny. « Dans la créolisation, on entend la gauche socialiste des années 1970 et 1980 qui défendait alors le droit à la différence, une sorte de multiculturalisme qui ne dit pas son nom. En 2007, Ségolène Royal avait elle aussi choisi de s’inscrire dans cette ligne, en faisant campagne sur la France métissée », remarque l’auteur de Dire la France. Culture(s) et identités nationales, 1981-1995 (Presses de Sciences Po, 2016).
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Sévère, le député (Debout !) de la Somme, François Ruffin, voit lui aussi cette parenté dans son livre : « Son mentor, François Mitterrand, avait glissé sans trop de douleur du combat social, économique, vers celui des valeurs. Mélenchon fait de même quarante ans plus tard. »
De son côté, le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), Olivier Faure, aimerait ne pas laisser au tribun le monopole des discours de gauche sur l’identité. Le PS a longtemps préféré se taire sur ces questions inflammables. Le projet – avorté – de François Hollande d’instaurer la déchéance de nationalité pour les binationaux condamnés pour terrorisme à la suite des attentats du 13 novembre 2015 a laissé des traces. « Le piège, c’est d’avoir laissé la droite et la droite extrême s’engouffrer dans une vision identitaire de la France. C’était une erreur de ne pas avoir su répondre à cette question », reconnaît Olivier Faure, qui était prêt à participer au débat sur l’identité nationale que voulait lancer François Bayrou en février.
Olivier Faure a demandé à l’ancien député et sénateur Gaëtan Gorce de réfléchir à la question. Ce dernier, s’il juge intéressant l’apport de Jean-Luc Mélenchon, estime que la « nouvelle France » a des défauts symétriques à ceux de la « France éternelle » défendue en face : « Le récit national, ce n’est pas ressusciter une France passée – comme le font droite et extrême droite – ou inventer une “nouvelle France”, mais parler de la France, ce que la gauche ne faisait plus, en lui faisant prendre conscience d’elle-même, retrouver confiance. »
Un concept et une stratégie
A gauche, le concept de Jean-Luc Mélenchon provoque deux réactions, pas forcément antagonistes. Beaucoup y voient une forme de lieu commun habillé d’un terme un peu pompeux. « Il se borne à constater ce qui est : la France est un pays métissé. Il y a plus d’enfants issus de l’immigration qui vivent en ville », analyse un ancien allié, le député socialiste du Val-d’Oise Emmanuel Maurel. « Le danger est que la France désindustrialisée, des zones rurales, sans immigration, se sente visée… et que, plutôt que de combattre le “grand remplacement”, cela revienne à le nourrir », met en garde le député (L’Après, ex- « insoumis ») de Seine-Saint-Denis Alexis Corbière, qui pense l’exercice « périlleux ». « Tout cela peut se retourner comme un gant », ajoute-t-il.
En effet, le potentiel de fracturation du concept interroge. Dans son dernier livre, Itinéraire. Ma France en entier, pas à moitié (Les Liens qui libèrent, 2024), François Ruffin estime que cette nouvelle France, « en creux, ça s’oppose à la “vieille France” des campagnes, racistes, colonialistes ». « Notre gauche rassemblait le peuple sur une base de classe, d’intérêts matériels, les “travailleurs”. Aujourd’hui, lui divise le peuple sur une base géographique », voire « ethno-géographique ».
Pour François Ruffin, Mélenchon fait du « néo-Terra Nova », du nom de ce groupe de réflexion proche du PS qui recommandait de forger une nouvelle coalition à partir de minorités plurielles, en 2011. Pour Raquel Garrido, ancienne avocate de Jean-Luc Mélenchon, ex-députée LFI désormais en rupture avec lui, ce dernier se fourvoie. « Il n’y a pas de président de la “nouvelle France”. Cette fonction n’existe pas. Se contenter d’être le porte-voix d’une “nouvelle France” montre que l’objectif de Jean-Luc Mélenchon n’est pas de présider la France, mais de rassembler un secteur électoral, dans la défaite », estime-t-elle.
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La nouvelle France n’est pas qu’un concept, c’est aussi une stratégie, si l’on pense aux propos du fondateur de LFI en marge d’une manifestation, en septembre 2024 à Paris. A une militante, il lançait : « Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires, tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps. »
Montée de la religiosité
La « nouvelle France », c’est aussi, pour l’ancien « laïcard », une nouvelle manière d’aborder le fait religieux. Au fil des années, Jean-Luc Mélenchon a amendé sa définition de la laïcité dans un sens plus protecteur des pratiques individuelles, à l’heure où les musulmans sont la cible d’une opération de stigmatisation massive à la droite du champ politique. « J’ai renoncé à une forme d’anticléricalisme grossier duquel je veux m’excuser auprès de ceux que j’ai pu blesser dans le passé », a-t-il affirmé le 6 décembre devant la commission d’enquête parlementaire sur les liens entre partis politiques et islamisme.
Ses détracteurs l’accusent d’accompagner, de manière opportuniste, la montée de la religiosité dans les quartiers et chez les jeunes, à l’heure où l’ancien sénateur défend « le droit pour les parents de transmettre leur foi à leurs enfants », comme il le dit dans un entretien à la plateforme multimédia maison, L’Insoumission.
Au fil des discours et à mesure que l’élection présidentielle se rapproche, le concept a évolué : d’appel aux quartiers, la « nouvelle France » épouse désormais une démographie plus vaste, « un changement démographique, culturel des modes de vie, du rapport au monde et à la mondialisation. C’est aussi un changement sociologique au niveau des forces du travail », comme l’explique Younous Omarjee. Elle compose un nouveau peuple de gauche – féminisé, racisé, précarisé.
Et dans le programme de LFI, au chapitre consacré à la « nouvelle France », on peut lire cet aphorisme, inspiré de Tocqueville : « Chaque génération est un peuple nouveau. » Ou la nouveauté dans ce qu’elle a de plus immuable : le renouvellement des générations. Le concept offre à Jean-Luc Mélenchon un slogan pratique pour la campagne présidentielle, pour élargir à volonté et à partir de sa base son discours et sa cible.
Sandrine Cassini