Après l’orage, l’impossible retour au monde d’avant
La fin provisoire de la canicule ne doit pas effacer son brutal enseignement : le monde où l’on ne pouvait pas mourir de chaud dans l’un des pays les plus riches du monde ne reviendra plus. Le temps est venu du deuil, de la colère et de l’action.
Joseph Confavreux et Jade Lindgaard
28 juin 2026 à 08h39 https://www.mediapart.fr/journal/france/280626/apres-l-orage-l-impossible-retour-au-monde-d-avant
Enfin la pluie. Et avec elle l’oubli ?
Les averses orageuses et les masses d’air plus fraîches qui doivent s’étendre vers l’intérieur du pays pendant le week-end vont aussi faire pleuvoir un sentiment de soulagement et l’envie de tourner la page.
Enfin finie, la canicule ! La communauté nationale pourrait s’imaginer reprendre une activité normale : travail, famille, vacances, campagne électorale. Mais ce serait une grave erreur. Le temps du monde d’avant où l’on ne pouvait pas mourir de chaud dans l’un des pays les plus riches du monde ne reviendra plus.

La canicule de juin 2026 en France est historique par sa brutalité et son ampleur ; mais elle constitue aussi notre nouvelle normalité. Il est vital qu’un réveil collectif succède à nos nuits sans sommeil : nous sommes entré·es dans le dur de la mutation climatique. Et c’est horrible.
Alors dansons sous la pluie quelques heures, mais gardons bien en tête que le temps est au deuil, à la colère et à l’action.
Marquer le deuil
Ne pas oublier ces deux frères de 2 et 4 ans morts de déshydratation dans une voiture garée dans l’allée d’un pavillon de Carpentras (Vaucluse). Ni cet enfant de 3 ans mort dans le Val-d’Oise après avoir suffoqué dans un véhicule, bloqué par la « sécurité enfant ».
Ne pas oublier les plus de cinquante personnes qui se sont noyées en une semaine en tentant d’échapper à la chaleur : deux jeunes gens de 23 ans sur le lac d’Annecy (Haute-Savoie), un petit garçon de 6 ans à Bègles Plage (Gironde), un jeune joueur de Ligue 2 à Caluire-et-Cuire dans le Rhône, un père de famille de 50 ansdans la Sarthe à l’issue d’un pique-nique.
La Fête de la musique du 21 juin ressemblait à une apocalypse joyeuse.
Se souvenir de Daniel S., mort pendant la première vague de chaleur, fin mai, d’une hyperthermie dans la Drôme, après avoir travaillé toute la journée sur un toit. Penser à cette personne âgée en Gironde morte à son domicile dès le premier jour de la canicule, suivie de trois autres dans le Pas-de-Calais.
En 2003, il avait fallu attendre des mois pour établir un bilan de 15 000 personnes, majoritairement de plus de 65 ans, mortes seules pendant la vague de chaleur. Des milliers de personnes aussi en 2022, comme en 2025. La chaleur prend au minimumla vie de près de 5 400 personnes par an en France selon une étude d’Oxfam.

Se souvenir d’Eden, 18 ans, qui habite dans les bâtiments surchauffés du Crous de Nanterre et n’a pas les moyens de s’acheter un ventilateur d’appoint. Des infirmières de la clinique Saint-Grégoire, à Rennes (Ille-et-Vilaine), qui ont été victimes d’hyperthermie et ont dû être perfusées.
Ou encore des enseignant·es accrochant des couvertures de survie sur les fenêtres des écoles et se mettant collectivement en grève après avoir dû accueillir des enfants dans des conditions indignes. Au point que lorsque le ministre de l’éducation nationale a décidé de maintenir les épreuves du brevet, la secrétaire générale du Snes-FSU s’est demandé si c’était « de l’inconscience ou de la provocation ».
Ne pas oublier non plus les centaines de poissons morts de chaleur dans un étang des Côtes-d’Armor. Ni ces animaux crevant par milliers dans les élevages de notre malbouffe industrielle.
Garder en mémoire qu’on a aussi parfois ri pendant cette canicule. Quand le président de la République a posté sur le réseau social X qu’il fallait penser à boire de l’eau. En dansant, le 21 juin, pendant la Fête de la musique qui ressemblait à une apocalypse joyeuse.
En s’étonnant, devant l’aire de jeux de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) pendant la nuit la plus chaude de l’histoire du Grand Paris, quand des petit·es en folie glissaient en se trémoussant sur un toboggan mouillé, en pleine nuit, et qu’une question taraudait alors une petite fille qui avait rarement eu le droit de veiller aussi tard : « C’est quand l’heure des monstres ? » Ces façons de ne pas désespérer d’un monde qui se dérobe sont aussi des points d’appui pour en bâtir un qui puisse demeurer habitable.
L’arme des urnes : punir et surveiller
Le premier échelon du réveil collectif a les urnes pour arme, alors que nous ne sommes plus qu’à quelques mois d’un scrutin décisif. Le Rassemblement national (RN), qui tente aujourd’hui de faire oublier des décennies de déni climatique, doit être rejeté non seulement au nom de son héritage xénophobe, mais aussi de son ADN antiécologique.
Le centre de droite qui gouverne la France depuis dix ans, et ose encore faire étalage de son autosatisfaction alors que le pays suffoque, après avoir jeté à la poubelle toute politique climatique ambitieuse, ne mérite plus que mépris et moquerie.
L’action publique dispose d’une multitude de plans, applicables sans délais, pour inverser la tendance mortifère.
Mais, à moins d’un an de l’élection présidentielle, c’est en réalité tout·e candidat·e qui refusera de construire son programme pour répondre à ces drames qui devrait subir trois gestes politiques pratiqués pendant des siècles et trop longtemps tombés en désuétude : la destitution, l’ostracisme et la damnatio memoriae (l’effacement de la mémoire collective).
Des procédures qu’il serait légitime d’étendre aux ministres qui refusent d’envisager un « congé climatique » lorsque la température au travail devient insupportable ; aux architectes qui ont continué de construire des bâtiments indigents et interdisent d’y ajouter des stores ou des volets ; aux recteurs et rectrices qui ont refusé de fermer les établissements scolaires pour éviter que la vie économique ne ralentisse ; aux préfets et préfètes qui n’ont pas anticipé sur l’engorgement des hôpitaux et traquent les moments festifs ; aux décideurs économiques qui sont prêt·es à nous faire cramer pour ne pas menacer les dividendes.
Des solutions sur la table
Le second échelon du réveil collectif nécessite de rouvrir quelques cartons et d’appliquer certains rapports. L’action publique, dont les déficiences sont aujourd’hui si apparentes, dispose d’une multitude de plans, applicables sans délais, pour inverser la tendance mortifère.
Certains entrent même dans le cadre mainstream de l’aménagement de l’économie et auraient pu amorcer la mutation nécessaire sans attendre le grand soir. Le rapport de l’économiste Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz, remis à Élisabeth Borne en mai 2023, expliquait déjà qu’il ne servait à rien de « retarder les efforts »au nom de la maîtrise de la dette publique, car « ce ne pourrait qu’accroître le coût pour les finances publiques et l’effort nécessaire les années suivantes » pour atteindre nos objectifs climatiques.
La Convention citoyenne pour le climat, dont les conclusions avaient été largement démolies par le gouvernement de Jean Castex avant de finir ratatinées dans une loi au rabais, dressait un panorama très complet des actions à mener en urgence pour mettre en œuvre une politique climatique digne de ce nom.
Les rapports du secrétariat général à la planification écologique avaient eux aussi balisé en long, en large et en travers les scénarios d’action possibles pour décarboner le pays dans les transports, les logements, l’agriculture, l’industrie, la consommation, ainsi que pour protéger la biodiversité – avant que ce secrétariat ne soit débranché par Gabriel Attal puis François Bayrou.

Sous ses dehors idéalistes, voire utopiques, la feuille de route proposée par le Laboratoire sur les inégalités mondiales pour décarboner l’économie, tout en réduisant les inégalités, se fonde sur un diagnostic d’une précision chirurgicale sur la distribution des richesses dans le monde.
Son dispositif phare de « Fonds pour la justice mondiale », financé par la taxation des milliardaires, a aussi le mérite de rappeler une évidence : bien que le « Titanic » climatique concerne toute la planète, nous ne sommes pas toutes et tous sur le même bateau. La lutte contre le désastre écologique n’a de sens et ne peut être efficace que si elle est étroitement corrélée à une redistribution massive des richesses accumulées, à la hauteur du vertige inégalitaire actuel.
La raison de l’utopie
Le « cercle de la raison » qui prétendrait exclure certaines des nombreuses propositions aujourd’hui sur la table doit faire face à une situation de plus en plus visible : le réel n’est plus ce qu’il était. En conséquence, « l’utopie » non plus. Plus encore aujourd’hui qu’hier, c’est la réalité qui est invivable et l’utopie qui est la seule voie raisonnable.
Dans un monde où l’homme le plus riche du monde lève des milliards de dollars pour financer la colonisation de la planète Mars, les coordonnées du réel s’inversent. « Si la dystopie radicale est possible, comme on le voit avec Trump, Elon Musk et cet alliage entre l’épistémologie politique archaïque et les nouvelles technologies cybernétiques, alors il n’y a qu’une utopie des corps vivants qui pourra nous sortir de là où nous sommes », expliquait récemment à Mediapartle philosophe Paul B. Preciado. Autrement dit, « l’utopie est plus nécessaire que jamais, parce qu’elle est totalement possible. L’utopie dans le sens d’une radicalité dans les projets de transformation planétaire ».
Les dinosaures aussi pensaient qu’ils avaient le temps.
Slogan de manifestations pour le climat
À partir de là, on peut effectivement inverser les termes du débat et réconcilier pragmatisme et radicalité. Pourquoi ne serait-il pas possible de cesser de payer son loyer si son logement dépasse 33 °C et que le propriétaire n’a pas engagé de travaux de rénovation énergétique ?
Oui, EDF fait bien de débloquer 80 millions d’euros pour équiper rapidement les écoles de « solution de rafraîchissement ». Mais dans le nouveau monde dans lequel nous sommes collectivement projeté·es, ne faut-il pas aussi réquisitionner les superprofits de TotalEnergies pour végétaliser l’ensemble des écoles et collèges de France ? Et taxer beaucoup plus les Gafam et leurs data centers énergivores pour rénover et isoler thermiquement toutes les passoires et bouilloires thermiques du territoire ?
À LIRE AUSSIFace à la canicule, le déni par l’adaptation
24 juin 2026
Afin que ces solutions d’urgence ne soient pas réduites à un impératif d’adaptation au rabais, continuant de soumettre nos vies aux logiques du capital, le troisième étage du réveil collectif consiste à faire mentir un vieil adage : celui du professeur de littérature états-unien Fredric Jameson, selon qui il serait plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme.
Comment y parvenir quand il n’a jamais été aussi évident que l’humanité était au bord du précipice ? En réalité, les chemins de traverse, zones de résistance, stratégies de sabotage et désirs de soulèvements contre le système extractiviste, colonial et patriarcal n’ont peut-être jamais été aussi vivaces, pugnaces et créatifs qu’aujourd’hui.
Il existe une pluralité « de chemins pouvant contribuer à bâtir une société plus libre et épanouissante, plus respectueuse de la planète », tels qu’ils sont, par exemple, recensés dans un ambitieux ouvrage consacré aux mondes post-capitalistes paru récemment.
Comme on pouvait le lire dans les manifestations climat de ces dernières années : « Les dinosaures aussi pensaient qu’ils avaient le temps. »
Joseph Confavreux et Jade Lindgaard
D’une canicule à l’autre, de 2003 à 2026 : la prise de conscience inachevée en France d’une catastrophe sanitaire et climatique

Par Sylvie Lecherbonnier, Violaine Morin, Stéphanie Pierre et Camille StromboniPublié le 28 juin 2026 à 05h00, modifié le 28 juin 2026 à 10h58
Récit
En 2003, une vague de chaleur inédite frappe la France en plein mois d’août, alors que le gouvernement est en vacances. Elle fera 15 000 morts. Si ce choc sanitaire a transformé le système d’alerte et la prise en charge des maladies liées à la chaleur, la France n’en a pas tiré de leçons quant à sa nécessaire adaptation au changement climatique.
Vingt heures, lundi 11 août 2003. La chaleur écrase la France depuis une semaine, il fait 35 °C à l’ombre à Paris, et la température ne redescend plus beaucoup la nuit. Les hôpitaux sont débordés et les pompes funèbres ne vont pas tarder, elles aussi, à alerter : on leur amène des morts par centaines, en majorité des personnes âgées. Apparaît alors, au journal télévisé de TF1, une image qui incarnera la gestion politique de cette crise : le ministre de la santé, Jean-François Mattei, en polo noir froissé, est interrogé en duplex depuis le jardin arboré de sa résidence du Var. Tout le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin est en vacances : seule Roselyne Bachelot, la ministre de l’écologie, a été renvoyée à Paris le même jour.
Un polo peut-il suffire à décrédibiliser l’action gouvernementale ? L’image frappe en tout cas la presse, qui note le décalage entre l’allure décontractée du ministre et le fait que, depuis la fin de la semaine précédente, les médecins alertent sur l’engorgement des services d’urgence. « On n’a jamais vu ça ! », s’est écrié Patrick Pelloux, président de l’Association des médecins urgentistes hospitaliers de France, qui parle d’« hécatombe » dans l’édition du dimanche du Parisien. « Les plus fragiles tombent comme des mouches, ajoute-t-il, et les autorités sanitaires, direction générale de la santé [DGS] en tête, ne prennent pas la mesure de la gravité de ce qui se passe. » L’opposition, emmenée par le premier secrétaire du Parti socialiste, François Hollande, tape à bras raccourci, accusant le gouvernement d’être « passif et inerte ».

Jean-François Mattei, ministre de la santé, visite le SAMU de Paris, le 17 août 2003. THOMAS COEX/AFP

Au cours de la semaine, les pompes funèbres générales comptent 37 % de surmortalité par rapport à la même période en 2002. Le 15 août, jour férié qui tombe un vendredi, plusieurs communes, dont Paris, autoriseront exceptionnellement les inhumations pour désengorger les salons funéraires. La France est « en état de choc sanitaire », affiche la manchette du Monde le même jour. La canicule de l’été 2003 aura fait 15 000 morts, dont 87 % avaient plus de 70 ans, une surmortalité de 75 % par rapport aux années précédentes.
« Dramatiquement absent »
Très vite, donc, il faut trouver des coupables et si ce n’est le polo lui-même, c’est sans doute celui qui le porte. « Nous n’avons pas eu les informations et les signaux d’alerte que nous aurions dû avoir », se défend Jean-François Mattei, le 18 août 2003, sur RTL. Un désaveu pour son directeur général de la santé, Lucien Abenhaïm, qui lui remet sa démission le même jour. « Dans les épisodes de ce type, il faut un responsable et j’étais tout désigné, juge l’ancien ministre aujourd’hui. Nous n’étions absolument pas préparés à cela, et nous avons réagi dans l’urgence. Avoir très chaud n’avait jamais été un cataclysme. »
Dans les semaines et les mois qui suivent, la canicule devient un scandale d’Etat sur lequel il faut faire la lumière : le Parlement monte une commission d’enquête présidée par un ancien ministre de la santé, le socialiste Claude Evin. « C’est l’une des fonctions du politique que de gérer l’inattendu. Or, en la circonstance, le politique a été dramatiquement absent », insistera le rapport d’enquête, qui fait également ressortir les dysfonctionnements de la chaîne d’alerte.
Ainsi, « la direction générale de la santé a eu connaissance de plusieurs cas de décès par hyperthermie, entre le 6 et le 8 août, relève-t-on dans les mêmes pages. Cette accumulation de signes n’a apparemment pas inquiété outre mesure les services de la DGS, qui doivent pourtant interpréter les phénomènes qui touchent à l’état sanitaire de la population et en aviser le cabinet de leur ministre de tutelle. » Pire, selon le même texte, « à aucun moment, le système de diffusion des alertes “DGS-Urgent” ne sera activé pour sensibiliser les médecins libéraux au risque lié aux fortes chaleurs ».

Les responsables politiques auditionnés continuent de souligner le caractère inédit de l’événement climatique : « Aucun de nous n’a jamais imaginé qu’une catastrophe de cette nature pouvait se produire dans notre pays, affirme le ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, lors de son audition devant la commission d’enquête, le 17 décembre 2003. D’ailleurs, si cela avait été imaginé, il existerait depuis bien longtemps un plan canicule comme il existe un plan grand froid. » La surmortalité a surtout touché les plus de 75 ans : l’accent est mis sur la nécessaire protection des seniors. Le « manque de réflexion sur la place des personnes âgées dans notre société » et leur isolement sont mis en avant par les parlementaires.
Culture du risque sanitaire
Sur le plan sanitaire, la canicule de 2003 marque un tournant, d’abord parce que le corps médical prend conscience de sa méconnaissance des pathologies liées à la canicule, considérées jusque là comme un problème de « pays chauds ». « On a découvert que la chaleur pouvait tuer en quelques jours, avec des déshydratations aiguës que nous n’imaginions même pas possibles en France », témoigne l’urgentiste François Braun, devenu plus tard l’un des ministres de la santé de l’ère Macron, qui officiait alors à l’hôpital de Verdun (Meuse).
Aujourd’hui, les maladies liées à l’extrême chaleur sont enseignées dans les cursus de médecine, mais en 2003, « au niveau médical, on partait sur des bases complètement fausses », se souvient Patrick Pelloux. Et de citer cet article de recherche, tiré de l’expérience d’une canicule à Chicago (Illinois, Etats-Unis), qui dominait alors dans les cercles de médecins : selon cette publication, le facteur de décès lors d’une canicule est l’humidité de l’air… Des conclusions totalement démenties depuis. « On n’en était pas du tout aux méthodes actuelles de refroidissement des gens pour traiter l’hyperthermie maligne », résume le médecin, qui rappelle que l’épisode de 2003 est devenu, dans la culture de santé publique, un « cas d’école de la gestion de crise ».


Une culture du risque sanitaire s’est forgée sur ce traumatisme. Un plan national canicule est désormais mis en place chaque année entre le 1er juin et le 15 septembre pour prévenir les conséquences d’une vague de chaleur et les systèmes de veille ont été perfectionnés. En 2004, Météo-France a ajouté les fortes chaleurs aux paramètres de vigilance qui prenaient déjà en compte le vent, la pluie, la neige, le verglas, les avalanches et les orages. La canicule connaît désormais, elle aussi, quatre niveaux d’alerte : vert, jaune, orange, rouge.
« L’épisode de l’été 2003 nous a conduits à construire avec les autorités sanitaires cet indicateur biométéorologique variable selon les départements, explique Raphaëlle Kounkou-Arnaud, cheffe du département des missions institutionnelles de Météo-France. Il s’agit de prévenir des vagues de chaleur qui ont un impact sur la santé de la population. » Les critères retenus, qui n’ont évolué qu’à la marge en vingt ans, tiennent compte de la sensibilité locale à la canicule, en s’appuyant sur les événements passés, les conséquences observées et le niveau d’acclimatation du département.
« Bâtiments anciens »
Un système d’alerte « canicule et santé », piloté par l’agence Santé publique France, a également vu le jour. Dès l’alerte canicule (niveau orange), les préfets des départements concernés doivent enclencher le plan Orsec, l’organisation de la réponse de la sécurité civile aux vagues de chaleur. La prise en compte du grand âge, elle aussi, a évolué : une salle rafraîchie est désormais obligatoire dans les Ehpad, qui ont formalisé des protocoles de crise.
Mais si le système d’alerte et de surveillance est devenu plus performant, les difficultés structurelles du système hospitalier montrent que toutes les leçons sont loin d’avoir été tirées. La question du manque de lits s’exacerbe dans ces périodes où les besoins explosent. Sans parler du bâti hospitalier lui-même : peu de chiffres précis existent, mais le ministère de la santé avance celui de 40 % des hôpitaux rénovés depuis 2003. Si les blocs opératoires, la réanimation, les soins intensifs, les équipements d’imagerie sont le plus souvent climatisés, de nombreux étages de l’hôpital ne le sont pas et le chantier des travaux d’isolation reste immense, dans un parc datant en grande partie des années 1960 ou 1970.
« D’un côté, l’hôpital a changé : on est préparés, on anticipe l’impact des hospitalisations dues à la chaleur, on est entraînés à gérer des situations sanitaires exceptionnelles avec beaucoup plus de réactivité, reprend Thierry Godeau, praticien à l’hôpital de La Rochelle et ancien président de la conférence des présidents de commission médicale des centres hospitaliers. De l’autre, on est toujours confrontés, aujourd’hui, à des bâtiments anciens, très difficiles à rafraîchir, et à des services qui ne sont pas adaptés à la chaleur, à des chambres qui dépassent 30 °C… Ce qui nous laisse assez démunis pour assurer une bonne prise en charge. »

Une tente réfrigérée de 54 m² pouvant accueillir 40 corps, installée à Longjumeau (Essonne), le 13 août 2003. JOEL ROBINE/AFP

Une autre prise de conscience, en revanche, n’aura pas lieu en 2003 : celle du changement climatique, et de la multiplication à venir des épisodes caniculaires. « A l’époque, la canicule est un événement perçu comme exceptionnel, au même titre qu’un tsunami ou l’éruption d’un volcan », se souvient Roselyne Bachelot, qui rappelle avoir déclaré qu’« à la fin du siècle, l’été 2003 nous paraîtra frais ». « J’ai été moquée par tous les journalistes de la Terre », précise-t-elle. Déjà, des données existaient.
« Je passe pour une emmerdeuse »
« Le second rapport du GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat], en 1995, concluait à une influence discernable des activités humaines sur le climat, souligne la climatologue Valérie Masson-Delmotte. En 2001, un autre rapport du groupement montrait la dangerosité de la chaleur pour la santé et le lien entre le réchauffement et l’intensification des fortes chaleurs. »
Mais, en 2003, le GIEC est encore mal identifié et la place des experts est « extrêmement faible », se souvient Corinne Lepage, ancienne ministre de l’environnement des gouvernements Juppé (1995-1997), qui présidait à l’époque l’association Cap21 et enseigne aujourd’hui la justice climatique à Sciences Po. « Pour moi, à ce moment-là, il est évident que ce qui est en train d’arriver est l’illustration du réchauffement climatique », poursuit l’ancienne ministre, qui signe dans Le Monde du 14 août 2003 un texte intitulé : « Ecologie : la révolution ou la mort ». A-t-elle eu le sentiment d’être écoutée ? « Pas tellement, comme d’habitude, ironise-t-elle. A l’époque, je passe pour une emmerdeuse. »
Les deux anciennes ministres Corinne Lepage et Roselyne Bachelot tombent cependant d’accord : l’hécatombe parmi les personnes âgées a « fait écran » à la question climatique, selon le mot de Roselyne Bachelot. La crise sanitaire, d’une brutalité sans précédent, a « absorbé tout le reste », abonde Corinne Lepage : « On s’est concentrés sur les effets et pas sur les causes. »
Vingt-trois ans après la canicule de 2003, des choses ont tout de même bougé, juge Valérie Masson-Delmotte : « On a mieux compris à quel point il faut se préparer à des événements climatiques inédits par leur intensité et leur durée. » Des canicules plus fréquentes, qui ont lieu désormais dès la fin du printemps, favorisent une « prise de conscience du grand public » quant à leur « dangerosité », pour les personnes âgées mais aussi pour le reste de la population, espère la climatologue. « La vague de mai a tué des sportifs amateurs, a priori en bonne santé, de jeunes ouvriers sur les chantiers ou des ados qui cherchaient à se rafraîchir dans des lieux non prévus pour la baignade », énumère-t-elle.

Le chantier de l’adaptation, pour autant, reste très embryonnaire. « Nos infrastructures, nos aménagements, nos écosystèmes ont été pensés pour un climat qui n’existe plus, conclut Valérie Masson-Delmotte. Nous faisons l’expérience cuisante du décalage entre les besoins d’adaptation et les efforts réellement mis en œuvre. »
Sylvie LecherbonnierViolaine MorinStéphanie PierreCamille Stromboni
Canicule : gouverner c’est prévoir
BILLET DE BLOG 29 JUIN 2026
Médecin au Samu 93 Abonné·e de Mediapart https://blogs.mediapart.fr/christophe-prudhomme/blog/290626/canicule-gouverner-c-est-prevoir?utm_source=quotidienne-20260704-201658&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260704-201658&M_BT=115359655566
Depuis la canicule de 2023, 23 ans ont passé. Une journée dite de solidarité pour financer l’autonomie des personnes âgées et handicapées a été imposée. A quoi a servi cet argent ?
Alors que la ministre de la Santé, il y a une semaine expliquait que nous étions prêts en cas d’épisode de canicule, elle a été obligée de rectifier rapidement son discours. Une fois la situation prévisible installée, tous ses collègues du gouvernement se sont alors précipités dans les médias pour vanter leurs actions. Puis est venue la ministre de la Transition écologique qui a provoqué un faux débat autour des climatiseurs. Nous pouvons nous demander si cette sortie n’a pas été programmée pour faire le buzz et éviter ainsi de mettre sur la table la vraie question qui est celle de la transition écologique.
Car, dans l’urgence, faute de mieux, les climatiseurs et tous les petits moyens disponibles pour diminuer la température dans des locaux inadaptés sont indispensables. Alors fermons le banc et posons les vraies questions.
Depuis la canicule de 2023, 23 ans ont passé. Une journée dite de solidarité pour financer l’autonomie des personnes âgées et handicapées a été imposée. A quoi a servi cet argent ? Car la très grande majorité des personnes âgées et handicapées restent à domicile et sont très nombreuses à vivre dans des bouilloires thermiques. Si des salles réfrigérées ont été installées dans les EHPAD, rien n’a été fait pour les aider à adapter leurs logements. Comment parler alors d’autonomie et de maintien à domicile ?
Quant aux hôpitaux, la situation est catastrophique. Après la crise COVID, les beaux parleurs sont venus nous vanter les milliards d’investissement du Ségur de la santé. Mais, face aux retards accumulés depuis trop longtemps, ces sommes ont à peine permis de maintenir en état de fonctionnement l’existant. Pire encore, les nouvelles constructions ne prennent pas en compte la réalité des contraintes climatiques, comme à Nantes où le nouvel hôpital sera en zone inondable avec seulement 50 % de locaux climatisés ou rafraîchis.
Le constat est sans appel, les gouvernements qui se sont succédés depuis plus de 20 ans n’ont pas fait une priorité de l’adaptation aux changements climatiques. Nous savons ce qu’il faut faire mais cela nécessite un véritable plan incluant une programmation dans le temps, des moyens organisationnels et surtout financiers. Or les sommes en jeu sont très importantes et nécessitent des choix clairs. Il n’est plus possible de continuer à offrir chaque année plus de 200 milliards d’aides aux entreprises et d’augmenter encore les budgets militaires au détriment de ceux des services publics, dont les deux principaux, celui de la santé et de l’éducation, sont à l’agonie. Sans changement de cap rapide, il sera bientôt trop tard pour éviter des catastrophes. La solution est simple et il va falloir avoir le courage de la mettre en œuvre : il s’agit d’aller chercher l’argent là où il est, c’est-à-dire chez les milliardaires, très souvent climato-sceptiques, dont la richesse est passée entre 2003 et aujourd’hui de 1 400 milliards à 16 100 milliards de dollars en 2025, soit une multiplication par près de 12 !
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