Depuis 2003 la France n’en a pas tiré de leçons quant à sa nécessaire adaptation au changement climatique.

D’une canicule à l’autre, de 2003 à 2026 : la prise de conscience inachevée en France d’une catastrophe sanitaire et climatique

Par  et Publié le 28 juin 2026 à 05h00, modifié le 28 juin 2026 à 10h58

https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/06/28/d-une-canicule-a-l-autre-de-2003-a-2026-la-prise-de-conscience-inachevee-d-une-catastrophe-sanitaire-et-climatique_6716518_3224.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20260628&lmd_link=tempsforts-btn&M_BT=53496897516380

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Récit

En 2003, une vague de chaleur inédite frappe la France en plein mois d’août, alors que le gouvernement est en vacances. Elle fera 15 000 morts. Si ce choc sanitaire a transformé le système d’alerte et la prise en charge des maladies liées à la chaleur, la France n’en a pas tiré de leçons quant à sa nécessaire adaptation au changement climatique.

Vingt heures, lundi 11 août 2003. La chaleur écrase la France depuis une semaine, il fait 35 °C à l’ombre à Paris, et la température ne redescend plus beaucoup la nuit. Les hôpitaux sont débordés et les pompes funèbres ne vont pas tarder, elles aussi, à alerter : on leur amène des morts par centaines, en majorité des personnes âgées. Apparaît alors, au journal télévisé de TF1, une image qui incarnera la gestion politique de cette crise : le ministre de la santé, Jean-François Mattei, en polo noir froissé, est interrogé en duplex depuis le jardin arboré de sa résidence du Var. Tout le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin est en vacances : seule Roselyne Bachelot, la ministre de l’écologie, a été renvoyée à Paris le même jour.

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Un polo peut-il suffire à décrédibiliser l’action gouvernementale ? L’image frappe en tout cas la presse, qui note le décalage entre l’allure décontractée du ministre et le fait que, depuis la fin de la semaine précédente, les médecins alertent sur l’engorgement des services d’urgence. « On n’a jamais vu ça ! », s’est écrié Patrick Pelloux, président de l’Association des médecins urgentistes hospitaliers de France, qui parle d’« hécatombe » dans l’édition du dimanche du Parisien« Les plus fragiles tombent comme des mouches, ajoute-t-il, et les autorités sanitaires, direction générale de la santé [DGS] en tête, ne prennent pas la mesure de la gravité de ce qui se passe. » L’opposition, emmenée par le premier secrétaire du Parti socialiste, François Hollande, tape à bras raccourci, accusant le gouvernement d’être « passif et inerte ».


Jean-François Mattei, ministre de la santé, visite le SAMU de Paris, le 17 août 2003.  THOMAS COEX/AFP
Dans l’entrepôt des pompes funèbres générales, à Saint-Maur-des-Fossésd (Val-de-Marne), le 21 août 2003. JOEL ROBINE/AFP

Au cours de la semaine, les pompes funèbres générales comptent 37 % de surmortalité par rapport à la même période en 2002. Le 15 août, jour férié qui tombe un vendredi, plusieurs communes, dont Paris, autoriseront exceptionnellement les inhumations pour désengorger les salons funéraires. La France est « en état de choc sanitaire », affiche la manchette du Monde le même jour. La canicule de l’été 2003 aura fait 15 000 morts, dont 87 % avaient plus de 70 ans, une surmortalité de 75 % par rapport aux années précédentes.

« Dramatiquement absent »

Très vite, donc, il faut trouver des coupables et si ce n’est le polo lui-même, c’est sans doute celui qui le porte. « Nous n’avons pas eu les informations et les signaux d’alerte que nous aurions dû avoir », se défend Jean-François Mattei, le 18 août 2003, sur RTL. Un désaveu pour son directeur général de la santé, Lucien Abenhaïm, qui lui remet sa démission le même jour. « Dans les épisodes de ce type, il faut un responsable et j’étais tout désigné, juge l’ancien ministre aujourd’hui. Nous n’étions absolument pas préparés à cela, et nous avons réagi dans l’urgence. Avoir très chaud n’avait jamais été un cataclysme. »

Dans les semaines et les mois qui suivent, la canicule devient un scandale d’Etat sur lequel il faut faire la lumière : le Parlement monte une commission d’enquête présidée par un ancien ministre de la santé, le socialiste Claude Evin. « C’est l’une des fonctions du politique que de gérer l’inattendu. Or, en la circonstance, le politique a été dramatiquement absent », insistera le rapport d’enquête, qui fait également ressortir les dysfonctionnements de la chaîne d’alerte.

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Ainsi, « la direction générale de la santé a eu connaissance de plusieurs cas de décès par hyperthermie, entre le 6 et le 8 août, relève-t-on dans les mêmes pages. Cette accumulation de signes n’a apparemment pas inquiété outre mesure les services de la DGS, qui doivent pourtant interpréter les phénomènes qui touchent à l’état sanitaire de la population et en aviser le cabinet de leur ministre de tutelle. » Pire, selon le même texte, « à aucun moment, le système de diffusion des alertes “DGS-Urgent” ne sera activé pour sensibiliser les médecins libéraux au risque lié aux fortes chaleurs ».

Le premier ministre Jean-Pierre Raffarin, à la mairie de Combloux (Haute-Savoie), le 12 août 2003  JEAN-PIERRE CLATOT/AFP

Les responsables politiques auditionnés continuent de souligner le caractère inédit de l’événement climatique : « Aucun de nous n’a jamais imaginé qu’une catastrophe de cette nature pouvait se produire dans notre pays, affirme le ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, lors de son audition devant la commission d’enquête, le 17 décembre 2003. D’ailleurs, si cela avait été imaginé, il existerait depuis bien longtemps un plan canicule comme il existe un plan grand froid. » La surmortalité a surtout touché les plus de 75 ans : l’accent est mis sur la nécessaire protection des seniors. Le « manque de réflexion sur la place des personnes âgées dans notre société » et leur isolement sont mis en avant par les parlementaires.

Culture du risque sanitaire

Sur le plan sanitaire, la canicule de 2003 marque un tournant, d’abord parce que le corps médical prend conscience de sa méconnaissance des pathologies liées à la canicule, considérées jusque là comme un problème de « pays chauds ». « On a découvert que la chaleur pouvait tuer en quelques jours, avec des déshydratations aiguës que nous n’imaginions même pas possibles en France », témoigne l’urgentiste François Braun, devenu plus tard l’un des ministres de la santé de l’ère Macron, qui officiait alors à l’hôpital de Verdun (Meuse).

Aujourd’hui, les maladies liées à l’extrême chaleur sont enseignées dans les cursus de médecine, mais en 2003, « au niveau médical, on partait sur des bases complètement fausses », se souvient Patrick Pelloux. Et de citer cet article de recherche, tiré de l’expérience d’une canicule à Chicago (Illinois, Etats-Unis), qui dominait alors dans les cercles de médecins : selon cette publication, le facteur de décès lors d’une canicule est l’humidité de l’air… Des conclusions totalement démenties depuis. « On n’en était pas du tout aux méthodes actuelles de refroidissement des gens pour traiter l’hyperthermie maligne », résume le médecin, qui rappelle que l’épisode de 2003 est devenu, dans la culture de santé publique, un « cas d’école de la gestion de crise ».

Dans le services des urgences du centre hospitalier de Versailles, le 11 août 2003.  MARTIN BUREAU/AFP
Le lit de la Garonne, le 5 août 2003.  LIONEL BONAVENTURE/AFP

Une culture du risque sanitaire s’est forgée sur ce traumatisme. Un plan national canicule est désormais mis en place chaque année entre le 1er juin et le 15 septembre pour prévenir les conséquences d’une vague de chaleur et les systèmes de veille ont été perfectionnés. En 2004, Météo-France a ajouté les fortes chaleurs aux paramètres de vigilance qui prenaient déjà en compte le vent, la pluie, la neige, le verglas, les avalanches et les orages. La canicule connaît désormais, elle aussi, quatre niveaux d’alerte : vert, jaune, orange, rouge.

« L’épisode de l’été 2003 nous a conduits à construire avec les autorités sanitaires cet indicateur biométéorologique variable selon les départements, explique Raphaëlle Kounkou-Arnaud, cheffe du département des missions institutionnelles de Météo-France. Il s’agit de prévenir des vagues de chaleur qui ont un impact sur la santé de la population. » Les critères retenus, qui n’ont évolué qu’à la marge en vingt ans, tiennent compte de la sensibilité locale à la canicule, en s’appuyant sur les événements passés, les conséquences observées et le niveau d’acclimatation du département.

« Bâtiments anciens »

Un système d’alerte « canicule et santé », piloté par l’agence Santé publique France, a également vu le jour. Dès l’alerte canicule (niveau orange), les préfets des départements concernés doivent enclencher le plan Orsec, l’organisation de la réponse de la sécurité civile aux vagues de chaleur. La prise en compte du grand âge, elle aussi, a évolué : une salle rafraîchie est désormais obligatoire dans les Ehpad, qui ont formalisé des protocoles de crise.

Mais si le système d’alerte et de surveillance est devenu plus performant, les difficultés structurelles du système hospitalier montrent que toutes les leçons sont loin d’avoir été tirées. La question du manque de lits s’exacerbe dans ces périodes où les besoins explosent. Sans parler du bâti hospitalier lui-même : peu de chiffres précis existent, mais le ministère de la santé avance celui de 40 % des hôpitaux rénovés depuis 2003. Si les blocs opératoires, la réanimation, les soins intensifs, les équipements d’imagerie sont le plus souvent climatisés, de nombreux étages de l’hôpital ne le sont pas et le chantier des travaux d’isolation reste immense, dans un parc datant en grande partie des années 1960 ou 1970.

« D’un côté, l’hôpital a changé : on est préparés, on anticipe l’impact des hospitalisations dues à la chaleur, on est entraînés à gérer des situations sanitaires exceptionnelles avec beaucoup plus de réactivité, reprend Thierry Godeau, praticien à l’hôpital de La Rochelle et ancien président de la conférence des présidents de commission médicale des centres hospitaliers. De l’autre, on est toujours confrontés, aujourd’hui, à des bâtiments anciens, très difficiles à rafraîchir, et à des services qui ne sont pas adaptés à la chaleur, à des chambres qui dépassent 30 °C… Ce qui nous laisse assez démunis pour assurer une bonne prise en charge. »

Une tente réfrigérée de 54 m² pouvant accueillir 40 corps, installée à Longjumeau (Essonne), le 13 août 2003. JOEL ROBINE/AFP
Lits installés dans un hall réfrigéré pour pallier l’engorgement des funérariums, au marché d’intérêt national de Rungis (Val-de-Marne), le 15 août 2003.  THOMAS COEX/AFP

Une autre prise de conscience, en revanche, n’aura pas lieu en 2003 : celle du changement climatique, et de la multiplication à venir des épisodes caniculaires. « A l’époque, la canicule est un événement perçu comme exceptionnel, au même titre qu’un tsunami ou l’éruption d’un volcan », se souvient Roselyne Bachelot, qui rappelle avoir déclaré qu’« à la fin du siècle, l’été 2003 nous paraîtra frais »« J’ai été moquée par tous les journalistes de la Terre », précise-t-elle. Déjà, des données existaient.

« Je passe pour une emmerdeuse »

« Le second rapport du GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat], en 1995, concluait à une influence discernable des activités humaines sur le climat, souligne la climatologue Valérie Masson-Delmotte. En 2001, un autre rapport du groupement montrait la dangerosité de la chaleur pour la santé et le lien entre le réchauffement et l’intensification des fortes chaleurs. »

Mais, en 2003, le GIEC est encore mal identifié et la place des experts est « extrêmement faible », se souvient Corinne Lepage, ancienne ministre de l’environnement des gouvernements Juppé (1995-1997), qui présidait à l’époque l’association Cap21 et enseigne aujourd’hui la justice climatique à Sciences Po. « Pour moi, à ce moment-là, il est évident que ce qui est en train d’arriver est l’illustration du réchauffement climatique », poursuit l’ancienne ministre, qui signe dans Le Monde du 14 août 2003 un texte intitulé : « Ecologie : la révolution ou la mort ». A-t-elle eu le sentiment d’être écoutée ? « Pas tellement, comme d’habitude, ironise-t-elle. A l’époque, je passe pour une emmerdeuse. »

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Les deux anciennes ministres Corinne Lepage et Roselyne Bachelot tombent cependant d’accord : l’hécatombe parmi les personnes âgées a « fait écran » à la question climatique, selon le mot de Roselyne Bachelot. La crise sanitaire, d’une brutalité sans précédent, a « absorbé tout le reste », abonde Corinne Lepage : « On s’est concentrés sur les effets et pas sur les causes. »

Vingt-trois ans après la canicule de 2003, des choses ont tout de même bougé, juge Valérie Masson-Delmotte : « On a mieux compris à quel point il faut se préparer à des événements climatiques inédits par leur intensité et leur durée. » Des canicules plus fréquentes, qui ont lieu désormais dès la fin du printemps, favorisent une « prise de conscience du grand public » quant à leur « dangerosité », pour les personnes âgées mais aussi pour le reste de la population, espère la climatologue. « La vague de mai a tué des sportifs amateurs, a priori en bonne santé, de jeunes ouvriers sur les chantiers ou des ados qui cherchaient à se rafraîchir dans des lieux non prévus pour la baignade », énumère-t-elle.

Le service d’accueil des urgences du CHU de Bordeaux, le 11 août 2003.  PATRICK BERNARD/AFP

Le chantier de l’adaptation, pour autant, reste très embryonnaire. « Nos infrastructures, nos aménagements, nos écosystèmes ont été pensés pour un climat qui n’existe plus, conclut Valérie Masson-Delmotte. Nous faisons l’expérience cuisante du décalage entre les besoins d’adaptation et les efforts réellement mis en œuvre. »

Sylvie LecherbonnierViolaine MorinStéphanie PierreCamille Stromboni

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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