Le Samu social de Paris en grève contre la suppression de 1 200 nuitées en hôtels sociaux
Les équipes chargées de l’hébergement d’urgence en Île-de-France ont entamé une grève mardi 23 juin. En cause, la décision de réduire drastiquement les places dans les hôtels sociaux de la région, qui concernerait 1 200 personnes.
23 juin 2026 à 19h27 https://www.mediapart.fr/journal/france/230626/le-samu-social-de-paris-en-greve-contre-la-suppression-de-1-200-nuitees-en-hotels-sociaux?utm_source=quotidienne-20260623-190010&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260623-190010&M_BT=115359655566
EnEn Île-de-France, le dispositif d’hébergement d’urgence pour les personnes sans domicile est dans une situation de saturation systémique et croissante. Lors du recensement annuel de la nuit de la solidarité, mené en janvier 2026, les services de la mairie de Paris ont recensé 3 857 personnes sans abri ce soir-là, dont 700 enfants.
Dans ce contexte, une annonce faite par la direction du Samu social de Paris – qui gère le dispositif d’hébergement dans la capitale – début juin a mis le feu aux poudres : environ 1 200 personnes vont perdre leur place d’hébergement le prochain semestre.
L’annonce a été faite aux équipes du 115 lors d’un webinaire organisé par la direction des services. Mediapart a pu se procurer le support de cette réunion qui détaille ces nouvelles dispositions. Le Samu social constate un dépassement du plafond annuel de 17 177 nuitées journalières fixé par les services de l’État.
Au premier semestre de l’année, il a été dépassé de 327 nuitées par jour en moyenne. Cela s’explique en grande partie par le déclenchement du plan grand froid, qui augmente le nombre de places du dispositif pendant l’hiver. Mais cela n’a pas été accompagné de l’augmentation du plafond annuel.

Le piquet de grève au Samu social de Paris, le 23 juin 2026. © Photo Névil Gagnepain pour Mediapart
Pour rentrer dans les clous, la direction demande donc de réduire la voilure de 861 nuitées journalières au second semestre, par rapport aux objectifs annuels. « Si on fait le delta de la moyenne sur le premier semestre par rapport à ce qu’ils demandent pour le second, on arrive environ à 1 200 nuitées de moins par jour, constate Jordan Bernard, secrétaire général de la CGT du Samu social 75. Ce qui signifie que 1 200 personnes vont devoir quitter d’une manière ou d’une autre les hôtels. Et qu’une grande partie va se retrouver à la rue. »
Les travailleurs et travailleuses du 115 s’étaient déjà mobilisé·es en décembre 2025 pour dénoncer la dégradation rampante de leurs conditions de travail et de la prise en charge des personnes sans domicile.
La saturation du dispositif pousse le Samu social à mettre en place des critères de priorisation des personnes très restrictifs. Et contraires au Code de l’action sociale et des familles, qui indique que l’accès à l’hébergement d’urgence doit être « inconditionnel ». L’écrasante majorité des appels à l’aide au 115 reste lettre morte.
À la suite de ces nouvelles annonces, la CGT Samu social 75 a envoyé, le 10 juin, un mail à la direction du Samu social pour signaler l’existence d’un « danger grave et imminent ». Elle y pointe notamment des risques psychosociaux pour les équipes du 115 et « le risque d’augmentation de détresse aiguë, de passage à l’acte suicidaire chez les personnes hébergées ».
En l’absence de réponse à la hauteur de la part de la direction, les travailleurs et travailleuses du Samu social ont une nouvelle fois décidé de débrayer mardi 23 juin. Une grève très suivie dans le service, puisque la plateforme d’appel du 115 était à l’arrêt complet à la mi-journée.
« Ce que vous vivez, c’est la traduction d’un système sous tension structurelle », reconnaît le Samu social auprès de ses équipes dans le document interne, présenté lors du webinaire. Mais cet argument ne suffit pas à calmer la grogne.
Des conséquences concrètes sur les conditions de travail
Outre le problème systémique, les grévistes dénoncent une organisation du travail défaillante, des réorganisations internes des services et des processus faits sans concertation avec les équipes, qui cristallisent les problèmes.
« Cette réunion a été vécue par les équipes avec une violence inouïe. On nous a imposé des décisions que la direction a prises en amont et que l’on a reçues comme des injonctions à appliquer sur-le-champ », se souvient Cynthia*, une écoutante sociale – agente de la plateforme téléphonique du 115 –, présente ce jour-là.
Dans un mail envoyé le lendemain à la direction du Samu social, les écoutant·es dénoncent les conséquences concrètes de cette situation sur leurs conditions de travail : « Un[e] écoutant[e] a exercé son droit de retrait, estimant que les conditions de travail pouvaient représenter un danger pour sa santé. Par ailleurs, plusieurs écoutant[e]s ont dû solliciter des arrêts de travail récents en raison de l’impact psychologique de cette dégradation », décrivent-ils et elles.
Pour cause, ces travailleurs et travailleuses sont en première ligne face aux personnes hébergées ou qui ont besoin de l’être, puisque ils et elles les ont au téléphone quotidiennement. Voilà plusieurs mois que les agent·es alertent face à des conditions de travail et d’accompagnement des ménages qui se dégradent. « Mais on n’est pas entendus », souffle Cynthia.
Alors cette annonce de fermetures de places, c’est la goutte de trop. « On a commencé à informer les gens que leur prise en charge se termine et que c’est une remise en rue brute, sans qu’ils soient préparés psychologiquement ou qu’ils voient une assistante sociale », s’insurge Suzie*.
Nous refusons que les agent·es du Samu social deviennent les gestionnaires de la pénurie organisée par l’État.
La CGT Samu social 75, dans son préavis de grève
« On sait comment ils réagissent à ces annonces d’une grande violence », assure l’écoutante sociale. « On se retrouve face à de la détresse à foison, abonde sa collègue Cynthia. Des pensées suicidaires, des crises de larmes, des supplications, énormément de colère… », égrène-t-elle, et d’ajouter : « On essaie de tenir des personnes au téléphone par peur qu’elles passent à l’acte. »
« Nous refusons que les agent·es du Samu social deviennent les gestionnaires de la pénurie organisée par l’État, dénonce la CGT dans son préavis de grève. De voir notre santé, nos conditions de travail et le sens de nos missions sacrifiés pour mettre en œuvre des politiques de gestion de la pénurie que nous n’avons ni décidées ni les moyens de rendre humainement acceptables. »
L’époque où le président Macron fraîchement élu pour son premier mandat promettait qu’il n’y aurait plus de femmes et d’hommes à la rue dans le pays paraît bien loin. Depuis, le législateur a notamment promulgué la loi Kasbarian en 2023, qui a fortement augmenté les expulsions locatives des ménages les plus précaires, qui viennent pour partie s’ajouter à la file d’attente sans fin du 115.
Les écoutant·es du Samu social se retrouvent bien démuni·es face à la crise. « On est à la fois l’oreille de la rue et la voix de la violence », résume Suzie, dépitée.