Le café ne favorise pas la fibrillation auriculaire.

Caféine et fibrillation auriculaire : la preuve par le DECAF

20 novembre 2025

L’essai DECAF remet en question une idée reçue : la caféine, loin d’être pro-arythmogène, pourrait réduire les récidives de FA après cardioversion. Tout du moins, consommée avec modération…

La fibrillation auriculaire (FA) est le plus fréquent des troubles du rythme cardiaque, affectant environ un tiers de la population tout au long de la vie. Pendant des décennies, le café caféiné a été considéré comme pro-arythmogène et systématiquement déconseillé aux patients atteints de FA. Pourtant, cette conviction repose sur peu de preuves solides. L’ essai CRAVEavait déjà montré que le café ne provoquait pas de contractions auriculaires ectopiques (1), qui sont à l’origine de la FA, et plusieurs méta-analyses récentes tendent à innocenter la caféine. L’ essai DECAF (Does Eliminating Coffee Avoid Fibrillation ?) marque un tournant : c’est le premier essai randomisé à comparer directement consommation de café et abstinence chez des patients ayant présenté une FA (2).

Un essai pragmatique de grande envergure 

Cet essai ouvert, multicentrique et randomisé a inclus des patients de cinq centres hospitaliers tertiaires (Etats-Unis, Canada, Australie) âgés de 21 ans ou plus, qui avaient présenté une FA permanente ou un flutter auriculaire ayant nécessité une cardioversion électrique et qui consommaient au moins une tasse de café par jour durant les 5 années précédentes. Les critères d’exclusion étaient les antécédents de réactions secondaires à l’ingestion de café, l’incapacité de suivre le protocole d’étude, l’ablation de la FA ou tout geste de chirurgie thoracique dans les 3 mois précédents, la grossesse ou un désir de grossesse. Sur 1 695 patients éligibles, 200 adultes (âge moyen : 69 ans ; 71 % d’hommes) ont été inclus.

Après une cardioversion réussie la randomisation (1 :1) a réparti aléatoirement les patients en deux groupes. Dans le groupe consommation (n = 100), les participants étaient encouragés à boire au moins une tasse de café caféiné par jour. Dans le groupe abstinence (n = 100), tout café (même décaféiné) et tous les produits caféinés devaient être arrêtés. Le suivi a duré 6 mois, avec des consultations programmées à 1, 3 et 6 mois. Le critère principal était la récidive documentée de FA ou flutter auriculaire d’une durée d’au moins 30 secondes, confirmée par ECG ou enregistrement Holter. Les caractéristiques initiales des participants des deux groupes étaient équilibrées. Environ la moitié des participants prenaient un traitement anti-arythmique, et 53 % ont bénéficié d’un enregistrement ECG continu durant l’essai.

Des résultats surprenants 

La consommation hebdomadaire de café était initialement de 7 tasses dans les deux groupes. Durant l’étude, elle est restée stable à 7 tasses (6-11) dans le groupe consommation et a chuté à 0 (0-2) dans le groupe abstinence, soit une différence nette de 7 tasses par semaine entre les groupes. Aucune différence significative n’a été observée dans la consommation d’autres produits caféinés comme le thé, le chocolat ou les boissons énergisantes, hormis une prise plus notable de sucre avec le café dans le groupe consommation.

A 6 mois, une récidive de FA ou de flutter auriculaire a été documentée chez environ la moitié de la cohorte totale (n = 111 ; 56 %). Dans le groupe consommateur de café, 47 % des participants ont récidivé, alors qu’ils étaient 64 % dans le groupe abstinent. En analyse en intention de traiter, cette différence correspond à une réduction de 39 % du risque de récidive avec le café, avec un hazard ratio de 0,61 (IC à 95 % : 0,42-0,89 ; p = 0,01). Le délai de récidive du trouble du rythme était significativement plus long dans le groupe consommation. Lorsque seule la FA était prise en compte, en excluant le flutter auriculaire, le bénéfice restait comparable avec un HR de 0,62 (IC à 95 % : 0,43-0,91).

Les analyses de sous-groupes ont confirmé la robustesse de ces résultats. L’effet protecteur apparaissait indépendant de l’âge, du sexe ou de la prise de médicaments anti-arythmiques. Concernant la sécurité, aucune différence n’a été observée pour la mortalité et les événements cardiovasculaires graves entre les deux groupes. Les effets secondaires ont été similaires, et les hospitalisations pour FA étaient même légèrement moins fréquentes dans le groupe café (10 versus 15), sans toutefois atteindre le seuil de significativité statistique.

Comment expliquer cet effet protecteur ? 

Plusieurs mécanismes physiopathologiques pourraient expliquer ce bénéfice inattendu. La caféine pourrait entrainer un blocage des récepteurs adénosine A1 et A2a, connus pour faciliter l’induction d’une FA. Cet effet anti-arythmique médié par l’adénosine a été mis en évidence par des études expérimentales chez le chien. Le café pourrait également exercer un effet anti-inflammatoire auriculaire et un effet protecteur lié aux catécholamines (amélioration du tonus vagal). D’autres propriétés comme les effets diurétiques, l’impact sur la tension artérielle ou encore l’association du café à une activité physique accrue pourraient également jouer un rôle.

Les limites à prendre en compte 

Il faut préciser que ces résultats ont été obtenus avec des consommations de café limitées et ne peuvent donc être extrapolés à des prises plus conséquentes.

L’étude n’a pas été menée en double aveugle, ce qui peut introduire des biais d’observation. La population étudiée reste de taille modeste avec seulement 200 patients, et le suivi de 6 mois ne permet pas d’évaluer les effets à long terme. Sa nature a été pragmatique, reposant sur la récidive d’une FA ou d’un flutter, sans protocole spécifique d’analyse pour l’un ou l’autre de ces troubles du rythme auriculaire. L’usage d’un enregistrement ECG portable a été plus répandu dans le groupe consommation, ce qui peut créer un déséquilibre dans la détection des récidives. La consommation de café a été estimée par autodéclaration, méthode sujette à imprécision.

Plus fondamentalement, les résultats concernent uniquement des patients après cardioversion pour FA persistante et ne peuvent être extrapolés à d’autres formes comme la FA paroxystique. L’effet protecteur observé pourrait même relever d’un artéfact statistique, d’où la nécessité absolue de confirmation par d’autres études de plus grande envergure.

Le message à retenir 

Cette étude montre que, chez les patients ayant subi une cardioversion pour FA persistante et consommateurs habituels de café, une consommation modérée d’environ une tasse par jour est associée à moins de récidives comparativement à l’abstinence totale. Le café, consommé avec modération, n’aurait donc pas à être systématiquement proscrit chez les patients atteints de FA stabilisée. Cette conclusion remet en question des décennies de recommandations diététiques et ouvre la voie à de nouvelles recherches pour confirmer un éventuel effet protecteur réel du café. L’essai DECAF constitue une première étape importante qui nécessite confirmation, mais change déjà la perspective clinique sur cette question longtemps débattue.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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