Lionel Collet, président de la Haute Autorité de santé, dénonce des pressions dans « des proportions jamais vues » de l’industrie pharmaceutique
Les tentatives d’influence de certaines entreprises du médicament en vue d’obtenir le remboursement de leurs traitements par l’Assurance-maladie se multiplient auprès de l’institution, « avec une accélération très nette depuis la fin de l’année 2025 », signale au « Monde » son dirigeant.
Par Zeliha Chaffin
Le 12 juin 2026 à 06h30 n

Il ne dévoilera aucun nom. Du moins, pas aujourd’hui. « Je n’exclus cependant pas de les révéler si ces pratiques persistent », prévient Lionel Collet. Le président de la Haute Autorité de santé (HAS) n’est pas coutumier des coups de colère. Mais, face à l’intensification des tentatives d’influence exercées par certains laboratoires pharmaceutiques à l’encontre de son institution, le patron de l’agence publique indépendante chargée d’évaluer les produits de santé voit rouge.
Car, depuis un an et demi, les pressions de certaines entreprises du médicament, qui lui soumettent leurs dossiers en vue d’obtenir un éventuel remboursement de leurs traitements par l’Assurance-maladie, s’accroissent dans « des proportions jamais vues jusqu’à présent, avec une accélération très nette depuis la fin de l’année 2025 », souligne Lionel Collet, qui dénonce des « procédés inacceptables » de la part de certains laboratoires, plusieurs d’entre eux flirtant dangereusement avec les limites de la légalité.
Comme cet industriel qui, en 2025, « a contacté les membres de la commission de la transparence en amont de l’audition prévue » par le biais d’un délégué médical, pour leur parler des produits du laboratoire, et accessoirement du produit dont ils devaient prochainement étudier le dossier, raconte M. Collet. « Là, nous avons réagi avec force. J’ai réglé cela directement avec le patron du laboratoire en lui indiquant que cela ne devait absolument plus se reproduire. Un laboratoire n’a pas à prendre contact avec les membres de la commission ! », poursuit-il.
« Des règles à respecter »
Cette instance de la Haute Autorité de santé, composée d’experts indépendants réunissant des médecins, des pharmaciens, des spécialistes en méthodologie et épidémiologie et des représentants d’associations de patients, joue, de fait, un rôle crucial. C’est elle qui, sur la base des données scientifiques présentées par un laboratoire, jauge le « service médical rendu », qui décide, selon l’intérêt clinique d’un médicament, si ce dernier sera remboursé et à quel taux.
Elle est aussi chargée de rendre un avis sur l’amélioration du service médical rendu, autrement dit d’évaluer si un médicament apporte un progrès par rapport aux traitements déjà disponibles. Or, cet avis conditionne en partie la négociation sur le prix de vente du médicament, qui se tient ensuite entre le laboratoire et le Comité économique des produits de santé. D’où l’importance, pour un industriel pharmaceutique, d’obtenir une bonne notation.
Quitte à outrepasser les limites ? « Ce n’est pas nouveau. Il y a toujours eu du lobbying de la part des laboratoires. Néanmoins, il y a quand même un certain nombre de règles à respecter », insiste le président de la Haute Autorité de santé. Dans son viseur figurent, entre autres, les tentatives de pressions menées en mobilisant le pouvoir exécutif.
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A l’instar de cet autre laboratoire qui, mécontent de s’être vu refuser une demande d’accès précoce pour son médicament – un dispositif qui permet de mettre plus rapidement sur le marché un médicament si celui-ci est présumé innovant, qu’avec la procédure classique –, « a envoyé une lettre au président de la République, avec une copie au premier ministre de l’époque et à trois autres ministres », pour se plaindre du travail de la Haute Autorité de santé. « Et ce, alors même que, quelques heures plus tôt, nous recevions le laboratoire et lui avions assuré que nous allions travailler sur la demande de recours gracieux qu’il avait formée », observe M. Collet.
Stratégie américaine
« Plus insidieux encore », le courrier envoyé à l’exécutif sous-entendait que la HAS nuisait à la politique industrielle de la France, le laboratoire avançant qu’il produisait ses traitements dans l’Hexagone. « Ce qui relevait d’une forme de malhonnêteté intellectuelle, car cela n’avait rien à voir. Notre décision initiale se fondait sur l’absence de données scientifiques, qui ne permettait pas d’évaluer le bénéfice clinique du médicament pour les patients », explique-t-il. Et le cas est loin d’être isolé. « Je pourrais citer beaucoup d’autres exemples de ce genre », ajoute M. Collet, qui assure que ces procédés sont néanmoins restés sans effet. « Je n’ai jamais eu de pression, sous quelque forme que ce soit, de l’exécutif. Notre indépendance a toujours été respectée », soutient-il.
L’intensification de ce lobbying interpelle, alors que les Etats-Unis, depuis le retour à la Maison Blanche de Donald Trump en janvier 2025, exhortent les pays européens à payer davantage pour leurs médicaments. Washington, soutenu par les laboratoires pharmaceutiques, estime que le Vieux Continent, en raison de prix bien moins élevés qu’outre-Atlantique, ne contribue pas à sa juste hauteur au financement de l’innovation pharmaceutique mondiale.
Outre-Manche, la pression combinée de l’administration Trump et des industriels du médicament, qui menaçaient de réduire drastiquement leurs investissements dans le pays, a déjà eu raison des résistances du Royaume-Uni. En décembre, Londres s’est engagé à rehausser les seuils de son système d’évaluation de prix.
Les laboratoires testent désormais cette stratégie outre-Rhin, alors que l’Allemagne doit prochainement examiner un projet de loi visant à réduire ses dépenses de santé. En réaction, l’américain Eli Lilly a annoncé, au début du mois, diminuer de moitié l’investissement de 2,3 milliards d’euros qui était prévu sur son usine de production allemande, tandis que Boehringer Ingelheim, un des quatre mastodontes allemands du secteur, a annulé l’enveloppe de 900 millions d’euros destinée à l’expansion de ses sites locaux.
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Zeliha Chaffin