L’édition 2026 du rapport du Conseil d’orientation des retraites intègre les nouvelles hypothèses démographiques de l’Insee, ce qui relance le débat sur l’allongement de l’âge de départ. Eclipsant des enjeux plus urgents.

Une grand-mère avec sa petite fille, le 17 septembre 2025. En France, la baisse de la natalité a réactivé les polémiques sur le report de l’âge de départ en retraite. PHOTO : Getty Images
De moins en moins de poussettes, de plus en plus de têtes blanches… C’est le scénario qui se dessine pour le pays dans les prochaines décennies. En tout cas, c’est ce que projette l’Insee dans ses nouvelles hypothèses démographiques publiées ce 8 juin(1).
« D’ici 2070, le nombre d’habitants de 65 ans ou plus augmenterait de 5,8 millions, détaille l’institut statistique. Et la hausse du nombre de personnes âgées serait essentiellement portée par celle des 80 ans ou plus (+ 4,6 millions). »
Plus de seniors, ça veut donc dire… plus de retraités. Comme l’agenda est bien fait, le Conseil d’orientation des retraites (COR) a publié ce 11 juin son rapport annuel (2,) en intégrant à ses simulations sur les perspectives et évolutions du système de retraites (dépenses, ressources, solde) les projections de l’Insee.
« Le scénario de référence retenu repose désormais sur un taux de fécondité de 1,45 enfant par femme à partir de 2028 [contre 1,8 dans le rapport 2025, NDLR], des gains d’espérance de vie légèrement revus à la baisse et un solde migratoire annuel de + 150 000 personnes dès 2026 [contre + 70 000 dans le rapport 2025, NDLR] », indique ainsi le COR.
Depuis la publication des nouveaux chiffres de l’Insee et la traditionnelle fuite du prérapport du COR en début de semaine, le paysage médiatique et politique s’est vite s’emballé. La « page 127 » du rapport sur les scénarios de report de l’âge de la retraite pour pérenniser les finances du régime a pris toute la lumière. « Un âge de départ à 67,6 ans en 2070, la piste explosive du COR pour atteindre l’équilibre », titrait Le Parisien dès le 8 juin.
D’autres titres de presse ont embrayé et les débats se sont à nouveau multipliés sur les plateaux télé au sujet de l’inexorable nécessité de travailler plus longtemps, qui serait confirmée par le COR.
« Le conseil réalise des simulations statiques, mais ne formule pas de recommandation ou de préconisation »
, a dû rappeler son président Gilbert Cette, lors de la présentation du rapport à la presse, en réponse à ces unes catastrophistes publiées quelques jours auparavant.
Faut-il donc crier avec les loups et s’inquiéter d’un effondrement du taux de la natalité qui mettrait en péril notre système de retraites ? Pas vraiment en fait.
« Ce rapport nous livre de nouvelles informations. Elles indiquent qu’il peut y avoir un peu plus de tension, principalement avec la démographie, mais ce n’est ni particulièrement alarmant, ni complètement déterministe, ni susceptible de changer les équilibres à très court terme », analyse Michaël Zemmour, enseignant-chercheur à l’université Lyon 2 et chercheur associé au LIEPP (Sciences Po).
Les effets de la chute de la natalité d’aujourd’hui ne commenceront à se voir qu’à partir de 2045 chez les actifs. « La projection a changé assez vite, mais pas de manière brutale si l’on compare avec les précédentes données dont on disposait », ajoute l’économiste.
D’autant qu’une part d’inconnu persiste : certes, les naissances qui n’ont pas lieu aujourd’hui sont une réalité mesurable, mais l’évolution des naissances dans le futur reste, elle, un point d’interrogation. Tout comme les autres paramètres démographiques – immigration et espérance de vie –, peuvent encore changer.
« In fine, ce n’est pas au niveau du système de retraite que le vieillissement de la population va poser le plus de problèmes, mais plutôt en termes d’organisation de la vie sociale, de dépendance et peut-être de production », ajoute Michaël Zemmour.
A court terme, « la contrainte démographique devrait permettre de faire des économies sur la politique familiale ou encore sur l’enseignement scolaire, abonde Bruno Coquet, économiste, président de UNO – Etudes & Conseil et chercheur associé à l’OFCE. Mais ce n’est pas un problème pour les retraites. C’est un faux sujet dans l’immédiat ».
Toujours pas de dérapage des dépenses
Le rapport 2026 du COR confirme d’ailleurs que les dépenses ne vont pas exploser, alors même que le nombre de retraités va augmenter : « La part des dépenses de retraite dans le PIB demeurerait globalement stable dans le scénario de référence : de 14,1 % en 2025, elle resterait à 14,1 % en 2030 pour atteindre 14,2 % en 2045. […] À partir de 2045, la part des dépenses de retraite dans le PIB repartirait à la hausse, […] et atteindrait 15,3 % en 2070. »
Retraites : des dépenses qui augmentent surtout à long terme

Comment l’expliquer ? A court et moyen termes, l’impact de la suspension de la réforme de 2023 et la conjoncture économique plus défavorable sont responsables de cette remontée.
A plus long terme, le COR avance une autre raison :
« Cette inflexion tiendrait principalement, d’une part, aux nouvelles modalités de revalorisation de la valeur du point Agirc-Arrco définies conventionnellement par les partenaires sociaux à compter de 2038 et, d’autre part, à la révision à la baisse de l’hypothèse de fécondité (1,45 enfant par femme contre 1,8 précédemment). »
A noter néanmoins que le régime complémentaire de l’Agirc-Arrco, géré paritairement par les syndicats et le patronat, peut toujours décider de nouvelles modalités à chaque conseil d’administration.
Quant au solde du système, toujours si scruté (et pourtant, pas forcément parlant), il reste dans le rouge, détaille le COR :
« Après avoir enregistré un besoin de financement de 5,1 milliards d’euros (– 0,2 % du PIB) en 2025, le système de retraite resterait durablement en déficit sur toute la période de projection. »
Le déficit du système de retraites se dégraderait d’ici à 2070

Et comme l’an passé, le problème reste le même : les ressources ne suffiraient pas à compenser les dépenses. Or, « la baisse de la part des ressources dans le PIB s’explique surtout par la diminution progressive du poids des régimes de la fonction publique de l’État et des régimes spéciaux », peut-on encore lire dans le rapport.
« Ce déficit ne reflète ni un dérapage des dépenses, ni un problème de gestion, reprend Michaël Zemmour. L’Etat a fortement diminué le nombre de fonctionnaires [et n’a pas revalorisé le point d’indice, NDLR] pour faire des économies. Il se retrouve aujourd’hui avec énormément de retraités, et une part importante des retraites à assumer. »
La situation pourrait donc être l’occasion de réfléchir à la structure du financement de ces retraites, dans un contexte où la démographie des acteurs du public et du secteur privé évolue, suggère l’économiste. Mais pour l’heure, la question semble éludée par les pouvoirs publics.
« Ce “vrai-faux” déficit dit en creux que l’Etat aimerait bien payer moins pour les retraites des fonctionnaires, mais qu’il n’a pas fait de proposition alternative. Il ne s’agit en rien d’un déficit indiquant que l’on va déposer le bilan », souligne Michaël Zemmour.
Vision décliniste ?
Par ailleurs, relève Bruno Coquet, le diagnostic du COR ne prend pas complètement en considération l’ensemble des nouveaux chiffres publiés par l’Insee. Car la démographie peut avoir des effets sur l’activité, et surtout sur l’emploi et le chômage : moins de population peut signifier moins de demandeurs d’emploi.
« A la fin des années 1990, le chômage était élevé et il fallait partager les emplois disponibles entre beaucoup de personnes. Aujourd’hui, c’est le contraire. Il y a moins d’entrées sur le marché du travail, et beaucoup d’emplois connaissent déjà des pénuries de recrutements. Si la ressource en main-d’œuvre est rare, il est normalement plus facile d’atteindre le plein-emploi. Or, on ne comprend pas pourquoi le taux d’emploi reste si faible et le taux de chômage aussi élevé dans les simulations. »
De même, une baisse de la fertilité implique un taux d’emploi des femmes qui augmente, des trimestres validés en plus et moins de droits familiaux à servir aux futures retraitées.
« Encore une fois, ce point n’est pas abordé, ce qui pose un problème de cohérence, d’autant que le COR a produit un énorme rapport sur la question cette année. »
La question fait débat : « L’interaction entre chômage, activité et natalité est d’une très grande complexité », assure Gilbert Cette, interrogé sur le sujet. « S’il y a moins de monde, il y a moins de personnes à faire entrer sur le marché du travail, et donc il y a une baisse démographique du chômage », estime Bruno Palier, politiste et directeur de recherche du CNRS à Sciences Po. Un constat partagé par Michaël Zemmour. Les taux d’activité doivent être revus par l’Insee prochainement, le secrétariat général du COR explique que la question pourrait se reposer dès lors.
Pour Bruno Coquet en tout cas, « en choisissant de s’appuyer sur des hypothèses dans lesquelles le chômage est plus élevé et l’activité plus faible, on obtient une trajectoire macroéconomique de la France qui est décliniste ». Or, cette vision ne manque pas de susciter des réactions politiques, notamment des appels à travailler plus longtemps. A quelques mois de la présidentielle, « c’est vraiment un travail d’instrumentalisation », tranche Bruno Palier.
Le vrai enjeu du travail
Cette focalisation sur la démographie évacue des enjeux autrement plus importants au sujet des retraites. A commencer par les conditions de travail et la capacité des entreprises à garder les seniors en emploi.
D’autant que la réforme Borne de 2023 n’est que suspendue. Sa mise en œuvre doit reprendre à partir de 2028, avec pour objectif d’atteindre un âge légal de départ à 64 ans en 2033, rappelle Michaël Zemmour :
« Elle va s’appliquer à 800 000 personnes chaque année. Or, les questions qu’elle posait ne sont pas résolues : à la fois la crise politique qui a été ouverte, mais aussi le fait que tout le monde ne tient pas jusqu’à l’âge qui a été ciblé. »
« Ne devrait-on pas déjà faire en sorte que tout le monde travaille jusqu’à l’âge de la retraite ? interroge également Bruno Palier. Nombreux sont les “ni en emploi, ni en retraite”, seniors au RSA ou au chômage, soit parce qu’ils ont été débarqués dans le cadre d’un plan social, soit parce qu’ils ont signé une rupture conventionnelle, soit parce qu’ils sont en inaptitude ou maladie longue durée. On ne s’est toujours pas attaqué aux problèmes des conditions, de l’organisation et de la qualité du travail, ni à la formation. »
Ce serait pourtant une façon de résoudre positivement le problème des retraites. C’est précisément l’ambition de la conférence « travail, emploi, retraites », entamée en début d’année et dont les réunions se tiennent toujours. L’initiative était censée réunir l’ensemble des organisations patronales et syndicales pour trouver des solutions, mais le Medef n’a pas souhaité y participer. La conférence n’est pas sans rappeler le conclave des retraites qui s’était soldé par un échec. Ses conclusions sont en tout cas attendues pour le mois de septembre.
- 1.« Projections de population à l’horizon 2070 : une population plus âgée qu’en 2026, et probablement moins nombreuse », Nathalie Blanpain, Jeanne Pointet, Hélène Thélot, Insee première, juin 2026.
- 2.Rapport annuel « Évolutions et perspectives des retraites en France », Conseil d’orientation des retraites, juin 2026.