APPORT
Inégalitaires, climaticides, sexistes… les multinationales européennes au crible d’Oxfam
Les grandes entreprises européennes versent des rémunérations mirobolantes à leurs dirigeants et des dividendes excessifs à leurs actionnaires, montre un rapport de l’ONG Oxfam. Elles négligent aussi la parité et l’environnement.Offrir cet article

Quel modèle économique, social et environnemental projettent les cent plus grosses multinationales européennes ? Un modèle fondé sur les inégalités de revenus, de genre, et qui se moque bien de réchauffer la planète. Tel est le constat que dresse le tout nouveau rapport de l’ONG Oxfam, chiffres à l’appui. Des conclusions pas très encourageantes mais pas complètement négatives non plus.
L’étude pose sur la table quelques données qui dessinent concrètement la nature du capitalisme financiarisé en Europe. Entre 2022 et 2024, la part des profits distribués aux actionnaires est passée de 63 % à 83 %. Et pour certaines entreprises, on marche sur la tête :
« En 2024, 22 entreprises ont consacré davantage à la distribution de dividendes à leurs actionnaires que ce qu’elles ont réalisé en bénéfices nets », précise le rapport.
Telefónica, BP et Zurich Insurance Group ont distribué de neuf à dix fois plus que les profits engrangés ! En France, Carrefour et Stellantis sont les plus généreux avec leurs actionnaires. L’Allemagne (27 entreprises), la France (24) et le Royaume-Uni (14) représentent une part importante de l’échantillon. En 2024, le taux de distribution moyen au Royaume-Uni était de 155 %, de 73 % en France et de 45 % en Allemagne. Une caractéristique du « modèle allemand » que nos élites ne mettent guère en avant…
Quand les entreprises européennes distribuent plus que leurs profits aux actionnaires

Rémunération moyenne annuelle des dirigeants à 6 millions d’euros
Pour les 89 multinationales qui publient des informations, la rémunération moyenne annuelle des dirigeants se situe à 6 millions d’euros. En 2024, les patrons les mieux payés ont été ceux de Stellantis (22 millions d’euros), Novartis (20,3 millions) et AstraZeneca (17,8 millions).
A l’autre bout de l’échelle, figurent les dirigeants d’entreprises publiques françaises dont la loi plafonne les rémunérations, comme la SNCF (453 000 euros) ou EDF (450 000 euros), sans que leur recrutement ait l’air d’avoir posé des problèmes.
Les dirigeants des grandes entreprises françaises gagnent 73 fois plus que la moyenne de leurs salariés contre 63 fois en Allemagne (110 fois au Royaume-Uni). Le record par le haut appartient à Carrefour (Alexandre Bompard gagne 361 fois la rémunération moyenne dans son entreprise), suivie par Compass (352 fois) et Inditex (322 fois). C’est dans les entreprises publiques françaises que les pratiques sont les moins inégalitaires : le PDG de la SNCF gagne 7 fois plus que la moyenne des salariés et celui d’EDF 5 fois plus.
L’étude propose également un résultat original sur la politique fiscale des multinationales européennes. Seules 21 d’entre elles publient une comptabilité pays par pays complète qui permet de bien mesurer où sont localisés la force de travail et les investissements d’un côté mais aussi les profits de l’autre, un écart entre les deux soulignant des pratiques d’optimisation fiscale agressive. A cet égard, seules deux entreprises ne sont pas présentes dans les paradis fiscaux.
Les femmes sous-payées et sous-représentées
Quant à l’emploi du masculin, il reste de rigueur pour évoquer les dirigeants de ces grandes entreprises : en 2024, seules sept d’entre elles ont une femme à leur tête dont trois en France (Engie, Orange, Veolia). Si l’on élargit aux conseils d’administration, on trouve 40 % de femmes en 2024. Et même cinq entreprises comptant plus de femmes que d’hommes (BNP Paribas, Bayer, BP, HSBC, Axa).
Les femmes sont-elles autant payées que les hommes ? En 2024, 49 entreprises ne fournissaient pas de données sur le sujet. Pour les autres, les hommes touchent en moyenne 11 % de plus que les femmes à poste équivalent. Mais, comme le signale Oxfam, « on observe de grandes disparités entre les entreprises ». Et les différences sectorielles sont marquées :
« Ce sont de loin les institutions financières qui affichent les écarts de rémunérations femme-homme les plus élevés avec une moyenne de 26,6 % en 2024. »
Deutsche Bank (39 % de plus pour les hommes) et BNP Paribas (35 % de plus) nourrissent le peloton des plus mauvais élèves. Comme quoi, compter plus de femmes au conseil d’administration – ce qui est le cas de la première banque française et européenne – ne se traduit pas forcément par une meilleure équité de genre en termes de rémunération.
La planète ? Circulez…
En 2024, les cent premières entreprises européennes ont émis un quart (26 %) des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Les trois entreprises les plus polluantes sont Shell, Rio Tinto (deux entreprises extractivistes), et l’avionneur Airbus.
Seules neuf entreprises ont présenté un plan adéquat pour se diriger vers une transition juste : Deutsche Bank, E.ON, Enel, Engie, Glencore, Iberdrola, Lloyds, Saint-Gobain et Volkswagen. Elles appartiennent majoritairement au secteur de l’énergie et de l’industrie. Globalement, le niveau de transparence sur le sujet est assez faible.
Le constat est frappant et frustrant : les entreprises ont versé 32 fois plus à leurs actionnaires qu’elles n’ont investis dans la transition en 2024. Et c’est 838 fois plus chez Saint-Gobain, 108 fois chez l’Oréal, 101 fois plus chez Deutsche Telekom. Le court-termisme passe très nettement devant les enjeux de long terme.
Trois leçons peuvent être tirées de cette étude. D’abord, le fonctionnement des multinationales reste encore trop opaque, entre absence d’informations ou données partielles. Pour vivre heureux, vivons caché… Ensuite, même si toutes évoluent dans un capitalisme financiarisé, des différences sont notables entre pays et même entre secteurs à l’intérieur des pays : il existe une diversité de capitalismes européens.
Enfin, cet éventail s’explique en partie par des différences de régulation : quand la loi réglemente les écarts de salaires entre les sexes, impose la présence des femmes dans les instances de direction, contraint les rémunérations dans les entreprises publiques ou donne de la place aux représentants des salariés, cela a un impact positif.
Au vu des résultats présentés, de tels encadrements paraissent devoir être renforcés et élargis si l’on souhaite voir advenir un capitalisme moins inégalitaire et plus respectueux des femmes et de la planète.
