Les filiations douteuses des politiciens

Contre les récupérations faciles, un livre sauve le Front populaire

À l’occasion du 90e anniversaire de l’arrivée de Léon Blum au pouvoir, certains tentent de se créer une filiation avec des acteurs du Front populaire. « La Bourse ou la Vie », de l’historienne Ludivine Bantigny, remet les pendules à l’heure avec brio.

Mathieu Dejean

9 juin 2026 à 12h27 https://www.mediapart.fr/journal/politique/090626/contre-les-recuperations-faciles-un-livre-sauve-le-front-populaire?utm_source=quotidienne-20260609-200008&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260609-200008&M_BT=115359655566

La référence est passée relativement inaperçue. Le 30 mai, Gabriel Attal, candidat macroniste à l’élection présidentielle, a placé son premier meeting de campagne sous l’égide de Jean Zay (1904-1944), ministre de l’éducation nationale et des beaux-arts du Front populaire, assassiné par la Milice.

« Je ne pouvais pas espérer meilleur patronage pour démarrer cette campagne », a lancé l’ancien premier ministre, louant « un des pères fondateurs de l’école moderne, ouvrant les portes du savoir à tous, donnant sa chance à chacun ». Gabriel Attal pensait sûrement adresser un clin d’œil tapageur à l’électorat social-démocrate, qu’il espère ravir à Raphaël Glucksmann alors qu’Édouard Philippe occupe l’espace à droite.

Citant une phrase issue d’un livre posthume de Jean Zay, Souvenirs et solitude (« Les hommes qui ne rêvent pas perdent un tiers de leur existence »), il a surtout dépolitisé cette figure de l’alliance des gauches pour servir un discours centré sur l’« optimisme » : « Alors oui, assumons de rêver, assumons de rêver la France, assumons de rêver la France en grand. Assumons ce rêve français… »

Léon Blum (à gauche) sort de l’Élysée après une réunion du conseil des ministres, accompagné de Maurice Viollette (au centre), ministre d’État chargé de l’Algérie, et de Jean Zay (à droite), ministre de l’éducation, vers juin 1937.  © Photo d’archives AFP

Jean Zay, membre de l’aile gauche du Parti radical, est pourtant loin d’être aussi consensuel. Il n’est pas non plus raccord avec la ligne du secrétaire général de Renaissance. Le Parti radical, représentant des petits notables et des classes moyennes, véritable clé de voûte du Front populaire, a certes joué un rôle équivoque dans la coalition.

Les uns étaient, derrière Édouard Herriot qui amalgamait les « extrémistes de droite et de gauche », favorables aux rapprochements avec la droite. Mais les autres, derrière Jean Zay, regardaient « vers la gauche, vers une République sociale » qu’ils voulaient « plus audacieuse et généreuse », rappelle l’historienne Ludivine Bantigny dans La Bourse ou la Vie. Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui (La Découverte, 2026).

Discipliner la jeunesse lui était étranger

Le 90anniversaire de l’arrivée de Léon Blum au pouvoir, le 4 juin 1936, ne pouvait que donner lieu à ce type de récupérations, pour la plupart inoffensives. Mais celle-ci va, plus que d’autres, à rebours de l’héritage de l’intéressé.

Le livre de Ludivine Bantigny, fruit d’un patient travail archivistique, parvient à renouveler l’historiographie déjà riche de cet événement en refusant l’hagiographie, pour « ne pas taire [les] épreuves, [les] contradictions et [les] peurs » des hommes alors au pouvoir.

Elle rappelle au passage la contribution de Jean Zay, « acteur majeur de la démocratisation par l’école », au bilan de l’alliance des gauches. Si sa démarche de ministre âgé d’à peine 30 ans est fondée « moins sur la loi que sur l’évolution des pratiques », la seule loi qu’il a fait adopter parle pour lui : la prolongation de la scolarité obligatoire à 14 ans, qui a eu pour conséquence la création de 3 500 postes d’enseignant·es.

Jean Zay s’inspire du pédagogue Célestin Freinet, pour qui « les “vieilles techniques d’autorité et d’abrutissement” servent le fascisme ».

« Le Front populaire se veut porteur d’un humanisme actif, d’un progressisme concret : une morale générale de dignité humaine. La prolongation de la scolarité en est un signe : elle traduit la conviction que l’enfance populaire doit bénéficier de temps pour s’instruire, ne plus être précipitée trop tôt dans un métier et le travail qui est aussi un marché. Il s’agit, pour Jean Zay et Léo Lagrange, d’ouvrir la culture à tous les enfants, non comme un privilège mais comme un droit vivant », écrit Ludivine Bantigny.

L’historienne Ludivine Bantigny à Paris, le 5 juin 2026. 

Jean Zay s’inspire par ailleurs du pédagogue Célestin Freinet, pour qui « les “vieilles techniques d’autorité et d’abrutissement” servent le fascisme », souligne-t-elle. Gabriel Attal, qui n’a de commun avec lui que sa jeunesse dans l’exercice de ses fonctions, est l’auteur d’une diatribe sur les mineurs délinquants dans l’hémicycle, lors de sa déclaration de politique générale en 2024, qui suffit à disqualifier son appropriation mémorielle : « Tu casses : tu répares ! Tu salis : tu nettoies ! Tu défies l’autorité : on t’apprend à la respecter ! »

Jean Zay se situait aux antipodes de l’idée de discipliner la jeunesse, privilégiant l’autonomie, l’expression personnelle et les méthodes actives. Il s’engage ainsi dans de nombreux domaines : plan de lecture publique favorisant la création de bibliothèques, ébauche d’un syndicat de la recherche scientifique, création d’un régime spécifique pour les « intermittents du spectacle ». Lors de l’Exposition universelle de 1937, un département consacré à l’« art de la fête » est prévu.

Caricatures et médisance

Plus largement, le livre de Ludivine Bantigny, plein d’archives inédites, fait subtilement écho à l’époque présente – notamment du point de vue des attaques dont la gauche fait l’objet, par « hostilité de classe ». Ainsi de la qualification d’« extrême gauche » appliquée aux socialistes et aux communistes, parfois même par des sous-préfets pourtant aux ordres d’un ministre de l’intérieur socialiste, Roger Salengro.

L’historienne montre qu’ils respectent pourtant scrupuleusement la légalité, par souci d’arracher les classes moyennes à la tentation du fascisme : « On caricature Blum en doctrinaire et on prête au gouvernement des visées révolutionnaires qu’il n’a pas. Les accusations de “collectivisme” apparaissent, à la lumière des faits, pour ce qu’elles sont : des épouvantails. »

La stigmatisation de l’antifascisme accompagne ce mouvement, quand « la crainte de la révolution se substitue à la peur du fascisme », notamment chez les diplomates français. Lorsque le député communiste André Marty prend la tête des Brigades internationales en Espagne – destinées à accueillir les combattants antifascistes étrangers –, il est tantôt acclamé comme « l’incarnation des valeurs républicaines », tantôt dénoncé comme « un élu parjure, dévoué à deux puissances étrangères ».

La République avait négligé de surveiller [le] recrutement [des hauts fonctionnaires], d’assurer elle-même leur formation : ils ne l’ont pas défendue.

Jean Zay, dans « Souvenirs et solitude »

Au bout du compte, Jean Zay, comme d’autres responsables du Front populaire, n’a pas su faire face à la droitisation agressive du grand patronat, qui a profité des contradictions de la coalition – débordée par la rue et tiraillée entre la solidarité antifasciste et le maintien de l’ordre public. Ministre de l’éducation nationale sous le gouvernement Daladier en 1938, il réprime même les grévistes qui n’assurent pas leur service, exigeant des préfets des rapports circonstanciés.

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Sans mythification donc, on rappellera toutefois qu’il a aussi tenté en vain, sous le Front populaire, de briser le monopole de l’École libre des sciences politiques, ancêtre de Sciences Po d’où est issu Gabriel Attal, comme pépinière de la haute administration. Dans Souvenirs et solitude, écrit durant sa captivité dans les prisons de Vichy, il s’en prenait violemment à cette école privée.

À l’instar de Marc Bloch, il mettait en cause sa responsabilité dans la faillite des élites françaises : « Le manque de caractère dont ont fait preuve tant de hauts fonctionnaires républicains depuis juin 1940, la facilité avec laquelle ils ont subi les nouveaux maîtres, assumé sans révolte de conscience toutes les besognes qu’on leur imposait, ont illustré tristement l’insuffisance de leur formation civique et professionnelle. La République a payé de leur reniement l’une de ses plus fâcheuses défaillances. Elle avait négligé de surveiller leur recrutement, d’assurer elle-même leur formation : ils ne l’ont pas défendue. » Un réquisitoire aujourd’hui largement oublié. 

Mathieu Dejean

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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