En 2021, le texte sur la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules a bousculé les soignants. 

PMA : « Les parcours de maternité solo perturbent les repères éthiques et professionnels des soignants »

La sociologue Séverine Mathieu, qui travaille sur « les frontières de ce qui constitue une famille », a observé les modifications que le changement de loi, en 2021, a provoquées auprès des soignants et des patientes. 

Propos recueillis par Solène Cordier

Publié le 05 juin 2026 à 13h30, modifié le 05 juin 2026 à 14h32 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/06/05/pma-les-parcours-de-maternite-solo-perturbent-les-reperes-ethiques-et-professionnels-des-soignants_6697950_3224.html

Temps de Lecture 4 min.

De quelle manière l’ouverture, en 2021, de la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules a-t-elle bousculé les soignants ?

Quels nouveaux repères éthiques construisent-ils face aux désirs de maternité solo ?

Ces questionnements traversent l’enquête menée par la sociologue Séverine Mathieu, qui s’est installée plusieurs mois dans un centre d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains (Cecos) pour suivre des consultations et mener des entretiens. Alors que se déroulent les Etats généraux de la bioéthique en vue de la future révision de la loi, la directrice d’études à l’Ecole pratique des hautes études-PSL, spécialisée en sociologie des religions et de l’éthique, présente au Monde les grandes lignes de son futur ouvrage, à paraître début 2027, qui interroge en creux la légitimité des diverses formes de parentalité.

Pourquoi avez-vous décidé de vous installer de nouveau dans un Cecos, après le vote de la dernière loi de bioéthique, le 2 août 2021 ?

Dans mon travail de sociologue, je m’interroge notamment sur les frontières de ce qui constitue une famille. En 2009, j’avais réalisé une première enquête dans un Cecos. J’ai suivi les débats sur l’anonymat des dons de gamètes et autour de l’ouverture, en 2021, des parcours de PMA aux femmes seules et aux couples de femmes.

Une fois la loi votée, j’ai voulu observer les répercussions sur le terrain, et notamment la manière dont cela bouscule, ou non, les pratiques professionnelles des soignants. J’ai obtenu l’autorisation d’assister à des consultations dans un Cecos, après avoir fait valider mon projet par le comité d’évaluation éthique de l’Inserm. J’ai suivi environ 150 consultations pour des PMA avec dons de gamète, entre juillet et décembre 2024. Il s’agissait pour plus de la moitié de projets de maternité solo et, pour le reste, de couples hétérosexuels et de couples de femmes, dans des proportions similaires. En 2025 et au début de l’année 2026, j’ai réalisé 48 entretiens avec des patientes et des patients, et 11 entretiens avec des membres de l’équipe soignante.

Comment les soignants réagissent-ils à l’ouverture de la PMA à ces nouveaux publics ? Quels changements avez-vous observés ?

L’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules a conduit les médecins spécialisés en PMA d’une logique d’accompagnement et de soin à des couples infertiles à une logique d’évaluation des motivations des personnes et du projet parental. En quelque sorte, ils passent d’une éthique de la conformité familiale à une éthique de la capacité parentale. C’est un changement qui les met parfois en difficulté. Dans le Cecos où je me suis rendue, tous étaient favorables à l’ouverture aux couples de femmes. L’accès à la PMA pour ces dernières rencontre d’ailleurs un bon accueil. La conjugalité crée de la similitude dans ces parcours avec ceux des couples hétérosexuels.

Cette ouverture de l’accès à la PMA ne perturbe donc pas les représentations de la famille qu’ont les soignants, qui s’articulent notamment autour de la notion de la conjugalité. A une exception près : les femmes qui viennent tout juste de se mettre ensemble. Comme si le projet d’enfant se devait d’être mûri, avec l’idée sous-jacente qu’il ne s’agisse pas seulement de se saisir d’une nouvelle occasion. Mais ce sont les parcours de maternité solo qui perturbent vraiment les repères éthiques et en termes d’identité professionnelle des soignants.

De quelle manière ces demandes de PMA par des femmes seules, dont l’afflux n’avait pas été anticipé par le législateur, sont-elles traitées ?

Cela renvoie les soignants à une notion de « responsabilité », qu’ils sont nombreux à invoquer, avec au centre une autre notion, celle de l’intérêt de l’enfant. Certains se demandent si les femmes se rendent compte de ce que cela signifie d’élever un enfant seule. Ils posent des questions ayant trait à la solidité du réseau amical, familial, aux conditions matérielles… Ils se sentent contraints de participer à une forme d’évaluation des conditions économiques des femmes seules, et cela les plonge parfois dans des abîmes de perplexité.

Au cours des quelques mois passés dans ce Cecos, je les ai vus être frappés par le nombre de femmes seules en précarité psychologique. Pour toutes les personnes recourant à la PMA avec don, un ou deux entretiens avec un psychologue sont nécessaires. Les couples de femmes, mais surtout les femmes en projet solo, s’y rendent parfois avec appréhension. Mais, dans les entretiens, certaines femmes soulignent que cela leur permet d’évoquer des questions importantes, comme la place du donneur de sperme. Elles peuvent en sortir soulagées. Il y a très peu de refus de parcours à l’issue de ce rendez-vous. Dans certains cas, le dossier peut cependant être mis en attente.

Et comment les patientes investissent-elles ce nouvel accès à la PMA ?

Les femmes seules se sentent soumises à des normes très fortes en matière parentale et se préparent à devoir justifier leur désir d’enfant. Pour ce faire, elles explicitent comment elles préparent la venue de ce possible enfant. Celles que j’ai vues avaient en moyenne 38 ou 39 ans, elles sont très conscientes que cela risque de déboucher sur un échec, mais elles sont décidées à entamer le parcours de PMA, mettant leur désir d’enfant au centre de leur décision. L’âge limite, fixé à 43 ans pour les femmes, pose aussi question aux soignants : que la loi ouvre cet espoir, alors que, dans les faits, les chances de parvenir à une grossesse après 40 ans sont très faibles, cela les interroge.

Enfin, dans les grands changements de la loi figure la fin de l’anonymat du donneur de gamètes pour l’enfant issu du don, à sa majorité. C’est un changement dont se félicitent souvent les femmes seules et, dans une moindre mesure, les couples de femmes. Dans le récit de sa conception qu’elles feront à l’enfant, elles mettent en avant le don généreux de ce géniteur, qu’elles ne confondent pas avec un père. Les couples hétérosexuels, eux, composent avec ce nouveau régime des dons. A priori, ils n’y étaient pas tous nécessairement favorables, mais ils considèrent, dans un souci de transparence et dans l’intérêt de l’enfant, que cela est une bonne chose pour lui.

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Solène Cordier

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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