Bon nombre de défaillances qui plombent les enquêtes sur la pédocriminalité sont documentées depuis des années.

Meurtre de Lyhanna : un rapport d’inspection détaillait dès 2022 les manquements que Darmanin feint de découvrir

Le ministre de la justice annonce vouloir faire toute la lumière sur « les erreurs qui ont conduit » à l’affaire Lyhanna. Mais bon nombre de défaillances qui plombent les enquêtes sur la pédocriminalité sont documentées depuis des années dans un rapport confidentiel que « Mediapart » s’est procuré.

Hugo Lemonier  et Mathilde Mathieu

8 juin 2026 à 20h38 https://www.mediapart.fr/journal/france/080626/meurtre-de-lyhanna-un-rapport-d-inspection-detaillait-des-2022-les-manquements-que-darmanin-feint-de-decou?utm_source=quotidienne-20260608-195132&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20260608-195132&M_BT=115359655566

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ExcusesExcuses publiques, annonces en cascade, interviews télévisées… Gérald Darmanin a enclenché sa machine de communication pour faire face à la colère suscitée par le meurtre de la jeune Lyhanna. Dernier épisode en date : la tenue d’une conférence de presse à l’issue de sa réunion avec tous les procureur·es généraux de France, convoqué·es à la première heure, lundi 8 juin.

Le garde des Sceaux a répété à cette occasion la lecture faite par le gouvernement de cette affaire. « Ce ne sont pas les moyens qui ont empêché la chancellerie et les services publics de prendre les décisions dans ce cas précis. […] C’est la lenteur et le manque de priorisation des viols sur mineurs qui est en cause », a martelé Gérald Darmanin. Un rapport doit être rendu public dans quinze jours pour, promet-il, « pointer les erreurs qui ont conduit à ce drame ».


Gérald Darmanin lors de la conférence de presse qui a suivi sa réunion avec les procureurs généraux, Paris, le 8 juin 2026.  © Photo Behrouz Mehri / AFP

Sonnant la « mobilisation générale », le ministre a décrété la nouvelle « urgence absolue » des parquets généraux : passer en revue « l’intégralité des plaintes qui touchent les enfants », soit 70 000 dossiers à analyser d’ici au 14 juillet. Parmi ces procédures, certaines concernent des faits anciens, précise-t-il, l’effort devra donc porter avant tout sur les affaires « pour lesquelles les mineurs qui ont porté plainte sont encore mineurs »« En priorité, il faut s’occuper des enfants », insiste-t-il.

À ce coup de sonde express, doit s’ajouter, d’ici au 31 juillet, un point individuel avec chaque procureur·e général·e, a indiqué Gérald Darmanin, promettant un grand travail d’introspection judiciaire : « Y a-t-il dans d’autres affaires des difficultés structurelles de la justice, de l’État, un manque d’experts, d’enquêteurs spécialisés ou d’assistants de justice ? Ce bilan sera fait. »

Le garde des Sceaux serait cependant bien avisé d’ouvrir les placards de son propre ministère pour consulter un rapport d’inspection qui détaillait, dès juillet 2022, les conditions dans lesquelles s’effectuent les enquêtes pour violences sexuelles sur mineur·es. Commandé par la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), ce rapport n’a jamais été rendu public. Mediapart s’en est procuré une copie, après avoir essuyé plusieurs refus du ministère de la justice de nous le communiquer.

Portant sur « [l]’évaluation des procédures de signalement, enquête, classement et poursuites en matière de violences sexuelles faites aux enfants », cette mission a passé aux cribles 400 procédures judiciaires de pédocriminalité, piochées au sein de huit tribunaux de tailles différentes. En ressort un constat accablant, à peine atténué par la langue policée des grands commis de l’État.

https://embed.documentcloud.org/documents/28215273-rapport-igj-civiise/?embed=1&title=0&pdf=0

Des enquêtes indigentes

Si la mission ne nie pas la « difficulté d’établir la réalité des faits et de les imputer à un responsable au sens du droit pénal », elle observe que, dans certaines situations, « les causes de classement retenues relevaient plus d’enquêtes incomplètes que de l’incapacité à établir des infractions ou d’interpeller leurs auteurs ». Des dossiers menés avec une telle indigence que l’inspection se permet un trait d’ironie : « On pourrait ajouter que la cause de classement “recherches infructueuses” suppose que des recherches aient été préalablement engagées. » 

Les parquets interrogés dans le cadre de ce rapport signalent une « baisse » de la « qualité des procédures », expliquée par un « recours partiel et parfois insuffisant aux techniques d’investigation visant à rechercher des éléments matériels ». La mission a d’ailleurs tenté d’objectiver cette impression des magistrat·es. Et, là aussi, le résultat est implacable : « Dans seulement 30 % des dossiers [étudiés], au moins un acte d’investigation avait été réalisé (réquisition en matière d’exploitation téléphonique, de vidéosurveillance ou d’outils informatiques en particulier). »

Un chef de service a ainsi rapporté qu’il était amené à renoncer à des actes d’enquête cruciaux en raison, notamment, « des expertises onéreuses, d’un délai de rendu du rapport long et d’un nombre de personnels formés non suffisant ».

Mediapart avait documenté, par exemple, une affaire de viol sur mineur où la justice s’était contentée d’une « exploitation sommaire du matériel informatique » du suspect, selon les propres termes de l’officier de police judiciaire chargé du dossier. Le brigadier avait même pris la peine de préciser, sur procès-verbal, que « ses compétences limitées ne [lui] permett[aient] pas d’étudier plus avant le contenu de l’ensemble des éléments informatiques saisis », mais qu’il se trouvait contraint de procéder ainsi « au vu de l’indisponibilité » du service technique spécialisé.

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La mission souligne par ailleurs les pratiques pour le moins « disparates » des parquets et des services d’enquête. « Il apparaît que les différences significatives observées entre juridictions de même taille et disposant de moyens analogues interrogent », notent les inspecteurs et inspectrices.

En matière de violences sexuelles sur mineur·es, le taux de classement sans suite peut ainsi varier entre « 50 % et 84 % » entre deux tribunaux pourtant en tous points similaires, révèle la mission. Une observation qui donne du crédit au sentiment partagé par nombre d’avocat·es : celui de jouer à la loterie à chaque dépôt de plainte.

Une victimisation secondaire

Les « retards de traitement », décrit le texte, sont « en relation directe avec les moyens disponibles (en enquêteurs, en permanenciers spécialisés au parquet, en experts et en juges correctionnels ou criminels) », analysent les inspecteurs et inspectrices.

Une pénurie qui n’est pas sans conséquence pour les justiciables : « La multiplication de temps morts pendant l’enquête, durant le traitement de l’affaire par le parquet ou par un magistrat instructeur, et l’attente d’une date disponible de jugement devant un tribunal correctionnel ou une cour d’assises aboutissent sans conteste à “victimiser” une seconde fois le plaignant qui ne peut que constater que malgré la violence qu’[il] a subie, le jugement de son agresseur, notamment s’il n’est pas détenu provisoirement, est rarement prioritaire. »

Ces lenteurs judiciaires s’expliqueraient en partie par les règles de compétences des juridictions, conduisant à confier l’enquête au tribunal dont dépend le domicile de l’auteur des faits. Quand la victime n’habite pas le même département, cette organisation condamne les procédures à voyager de parquet en parquet, allongeant d’autant les délais d’enquête. La mission avait ainsi recommandé d’expertiser « la possibilité de retenir le domicile du mineur victime comme chef de compétence ». La Ciivise avait fait sienne cette préconisation, dans son rapport définitif en 2023.

Cette question de la compétence territoriale des parquets est justement au centre de « l’affaire Jérôme Barella », du nom du mis en examen dans le meurtre de Lyhanna. Il a fallu cinq mois pour que la plainte déposée en août 2025 près de Toulouse soit transmise à la gendarmerie de Lectoure, dans le Gers.

Des stocks de procédure en souffrance

Un policier spécialisé dans la protection des mineur·es, interrogé par la mission, témoigne de « l’impression générale d’être sans cesse débordé, […] de crainte d’être personnellement mis en cause ». Un sentiment qui pousserait, selon cet enquêteur, « un nombre conséquent de fonctionnaires à se résoudre à quitter leur poste ». Ce qui conduirait sans cesse à l’arrivée d’enquêteurs et enquêtrices moins experimenté·es.

Si la gendarmerie semble davantage préservée de cette problématique, les services de police rapportent que les efforts de formation des personnels se trouvent de fait grevés par cette fuite perpétuelle des fonctionnaires les plus aguerri·es.

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La mission donne même à voir la gestion anarchique des procédures judiciaires avec la constitution de « stocks “invisibles” en amont de la chaîne pénale, dans les services d’enquête, en particulier dans ceux de la police nationale ». Ces dossiers-là ne seraient jamais transmis au bureau d’ordre du tribunal compétent et passeraient dès lors sous les radars de la justice.

La Ciivise avait là aussi ajouté ce point à ses préconisations : « Évaluer les stocks de procédures en cours en attente de traitement» 

À ce sujet, lors de la conférence de presse de ce lundi, Gérald Darmanin a fait savoir que son collègue de l’intérieur et lui auront « à travailler sur ces plaintes nombreuses qui doivent être prises le plus rapidement possible », jurant qu’il s’empresserait de faire ce que les gouvernements macronistes n’ont eu de cesse de renvoyer aux calendes grecques.

Hugo Lemonier  et Mathilde Mathieu

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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