Jeunesse réprimée, pouvoir périmé
Face aux célébrations des supporteurs du PSG après la finale de la Ligue des champions, aux baignades en pleine canicule précoce dans la capitale et à la culture des free parties, médias et politiques criminalisent la jeunesse, au détriment de son avenir… et du leur.
Un pouvoir apeuré par la jeunesse au point de la réprimer quand il la juge trop bruyante en dit long sur son état de décrépitude. Qu’elle célèbre la victoire du PSG, qu’elle se baigne pour tromper la canicule, qu’elle se regroupe pour danser gratuitement : plutôt que de sécuriser la joie, l’exécutif organise le chaos.
Car, oui, des violences ont émaillé la soirée du 30 mai 2026 après et avant même les tirs au but de la finale de la Ligue des champions. Certes, il existe des dangers à plonger dans le canal Saint-Martin, à Paris, toujours pollué malgré les millions déversés pour les Jeux olympiques et paralympiques de 2024 ; oui, encore, les free parties ne sont pas des rassemblements d’enfants de chœur et, parfois, il arrive des accidents, d’autant plus évitables qu’ils sont pris en charge.
Mais que fait l’État, si ce n’est souffler sur les braises et criminaliser la jeunesse, surtout quand elle n’est ni bourgeoise ni blanche ? « Voilà une classe qui se tient sage », disait un policier aux lycéen·nes de Mantes-la-Jolie contraint·es de se mettre à genoux, pendant plusieurs heures, après une manifestation, en décembre 2018, soit quelques mois après l’élection d’Emmanuel Macron.

On se rappelle aujourd’hui cette image effroyable, tant tout semble fait, encore et toujours, pour étouffer une génération, abandonnée à son sort, malgré les répercussions du covid et les obstacles obstruant son avenir, en termes de santé, de précarité et de catastrophe climatique.
Alors que les roulements de tambours de l’élection présidentielle de 2027 commencent à se faire entendre, il faut refuser de s’habituer au bruit médiatico-politique, désormais systématiquement cadré par les préjugés d’extrême droite. Depuis le « back to back » du PSG, la haine raciste ciblant, plus ou moins ouvertement, les jeunes des quartiers populaires suinte de partout.
Un dispositif policier qui fabrique de la violence
Sur RMC, chaîne détenue par le milliardaire Rodolphe Saadé, Jordan Bardella, patron du Rassemblement national (RN), qui prétend aux plus hautes fonctions de l’État, exulte lundi 1er juin : « Nous avons vu en plein Paris des scènes de quasi-guerre civile. » « Et je dis aux Français : réveillez-vous, parce que dans quelque temps, ils casseront la porte des immeubles et ils rentreront dans vos appartements », ajoute-t-il, fustigeant « des comportements de prédateurs ».
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Par-delà les médias du milliardaire Vincent Bolloré, Le Figaro est au diapason, dans un article titré « Pillages, attaques de policiers, agressions en cascade : comment la France a replongé dans une nuit ensauvagée », où il est question de « hordes entières » ayant « répondu à l’appel du tam-tam des boucles WhatsApp lancé depuis les cités voisines ».
Sur le service public, en l’occurrence France Info, le député Les Républicains (LR) Philippe Juvin dénonce « l’ensauvagement, avec des tas de gens qui détestent la France ».
Toute la journée de dimanche, les condamnations des violences ont saturé les plateaux télé et radio, jusqu’à l’autre bord politique, où la crainte d’être taxé de laxisme l’emporte sur les mises en cause du maintien de l’ordre à la française.
Venu vendre, au « Grand Jury » de RTL, le « contrat patriotique » proposé dans son livre, l’eurodéputé Place publique Raphaël Glucksmann, lui aussi candidat putatif à l’élection présidentielle 2027, juge « insupportable »cette « minorité de casseurs qui vient polluer la fête », tandis que, sur LCI, le député socialiste Jérôme Guedj tance des « crétins décérébrés ».
Pas un mot, en revanche, sur les failles d’un dispositif policier qui, en France plus qu’ailleurs, fabrique inébranlablement de la violence, au lieu d’aider à prévenir les affrontements. En l’absence de fan zone organisée samedi soir, dans Paris, par les pouvoirs publics, comment s’étonner que la jeunesse occupe l’espace public et déferle dans les rues pour célébrer la victoire et faire la fête ? Le temps n’a pourtant pas manqué pour se préparer à l’éventualité d’une victoire – ou d’une défaite.
Des charges de CRS, gazant à tout-va des familles jusque dans le métro, à la montée en tension régulière orchestrée par le parquet de Paris qui, dès le 28 mai, anticipe des « débordements violents » et des « comparutions immédiates », le refus de l’exécutif de penser les événements de masse autrement que sous un prisme répressif produit nécessairement des résultats dommageables pour tous et toutes.
Et il est surprenant d’entendre le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, après qu’il a évoqué une soirée « globalement sous contrôle », se féliciter de l’interpellation de plus de 800 personnes, comme s’il s’agissait d’un trophée.
L’aveuglement de l’exécutif
De manière symbolique, le déchaînement de haine suscité par les baignades en pleine canicule à Paris, sur les berges du canal Saint-Martin, d’une jeunesse populaire racisée raconte tout autant le vertige d’un espace médiatique, comparativement moins indigné par la virée violente des ultras de l’OGC Nice quelques jours plus tôt au même endroit.
Le recours aux forces de l’ordre fouillant des groupes d’adolescents en maillot de bain traduit aussi, en creux, l’aveuglement d’un exécutif, qui choisit l’interdiction et la manière forte, plutôt que de chercher à répondre au besoin de fraîcheur et d’amusement d’une génération emmurée dans le béton. Et cela, à un moment où le climat s’enflamme, sans que rien ne soit fait pour l’empêcher.
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Même si la bataille de la triangulation est perdue d’avance, les électeurs et électrices préférant toujours l’original (d’extrême droite) à la copie (centriste), le « choc d’autorité » auprès de la jeunesse est assumé par le gouvernement.
En témoigne le projet de loi Ripost (pour « réponse immédiate aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens ») adopté au Sénat, bientôt examiné à l’Assemblée, véritable défouloir sécuritaire qui vise à étendre les pouvoirs des policières et policiers municipaux et à élargir le recours aux amendes, alors que déjà les verbalisations abusives se multiplient dans les quartiers populaires.
En avril 2025, le Défenseur des droits s’alarmait de ces pratiques en région parisienne, à la suite de la publication d’une étude menée par les chercheuses Aline Daillère et Magda Boutros.
Sur la base de l’examen de procédures judiciaires et de conduites d’entretiens, il ressortait de ces travaux que l’objectif d’« éviction d’indésirables » de l’espace public, pour reprendre l’expression utilisée par l’institution policière, ciblait « une population précise : des jeunes hommes précaires issus de l’immigration post-coloniale, principalement subsaharienne, occupant collectivement l’espace public à proximité immédiate de leur domicile ».
Mécanique liberticide
Et, pour ce qui est de la pénalisation de la fête, ce n’est pas tout, puisque le projet de loi Ripost entend renforcer la législation empêchant l’organisation de rave parties dans un crescendo ininterrompu depuis l’amendement de Thierry Mariani (alors UMP, désormais RN) il y a vingt-cinq ans.
Le dernier teknival, qui a réuni gratuitement plusieurs milliers de fêtard·es sur un terrain militaire près de Bourges, n’a fait que conforter le ministre de l’intérieur dans sa « détermination à mieux réprimer ce type d’organisation sauvage, que nos concitoyens ne comprennent pas ».
Face au déni d’une joie non lucrative, des acteurs et actrices de la scène techno ont signé une tribune publiée dans Télérama, regrettant un texte qui pourrait « restreindre durablement le droit de se rassembler, d’organiser, de circuler, de danser. En bref, de se retrouver entre amis, entre passionnés, entre humains ».
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de la défense des libertés publiques dans un État de droit. « La fête libre, rappellent-ils, traverse les générations, les milieux, les territoires. Elle rassemble des gens qui n’auraient jamais eu de raison de se croiser ailleurs. Elle produit de la solidarité, de l’art, des communautés. Elle façonne le vivre-ensemble. Aujourd’hui exprimée depuis plus de trente ans dans notre société sous la forme des free parties, elle porte une culture qui a su s’organiser, structurer ses propres règles, créer ses propres dispositifs de santé et d’entraide afin de répondre d’elle-même à ses besoins. »
La mécanique liberticide est connue : « Pousser la fête encore davantage dans la clandestinité aggrave exactement ce que l’on prétend combattre. Les associations de réduction des risques perdent l’accès au terrain. Les participants n’appellent plus les secours. Les organisateurs ne peuvent plus coopérer avec les autorités. Les risques ne disparaissent pas. Ils se cachent », alertent-ils.
Le danger ne vient ni de la fête ni d’une jeunesse, quelles que soient ses origines sociales ou raciales, qui ne demande pas l’impunité mais le respect. Il vient de celles et ceux, en responsabilité, qui choisissent sciemment la répression contre la sécurisation, la marginalisation contre la santé.
Les corps qui fêtent une victoire sportive, dansent ou se baignent ne devraient pas être érigés en ennemis. Alors que des politiques publiques constructives existent pour organiser des rassemblements massifs et festifs, alors que des outils de dialogue ont pu être expérimentés, y compris en France, l’exécutif considère sa jeunesse – son avenir – comme une menace. Ce faisant, il se constitue lui-même en menace, pour la démocratie.