Bâtir un monde plus égalitaire tout en respectant les limites planétaires est possible (Thomas Piketty).

Les ambitieuses pistes du laboratoire codirigé par Thomas Piketty pour réduire les inégalités mondiales tout en limitant le réchauffement climatique

Bâtir un monde plus égalitaire tout en respectant les limites planétaires est possible, affirment les économistes du Laboratoire sur les inégalités mondiales dans un rapport publié jeudi. Pour y parvenir, il faudra instaurer une sobriété ciblée dans certains secteurs, réduire drastiquement l’usage des énergies fossiles et changer les habitudes alimentaires, détaillent-ils. 

Par Marie Charrel

Publié aujourd’hui à 08h00, modifié à 08h54 https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/06/04/les-ambitieuses-pistes-du-laboratoire-codirige-par-thomas-piketty-pour-reduire-les-inegalites-mondiales-tout-en-limitant-le-rechauffement-climatique_6697086_3234.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20260604&lmd_link&&M_BT=53496897516380#x3D;tempsforts-title-_titre_2

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L’économiste français Thomas Piketty, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), le 17 juin 2024.
L’économiste français Thomas Piketty, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), le 17 juin 2024.  LUDOVIC MARIN/AFP

Ils proposent une utopie et ils l’assument. Sans ambages, ils la présentent comme une réponse à la vague national-populiste et climatosceptique montant en puissance des deux côtés de l’Atlantique. « Depuis quelque temps, nous voyons les technoréactionnaires de la Silicon Valley rêver d’un monde où ils installeraient une colonie sur Mars tandis que vivrait sur Terre une population ultra-paupérisée, car l’intelligence artificielle aurait détruit beaucoup d’emplois : ce n’est pas un futur très réjouissant », avance l’économiste Lucas Chancel, codirecteur du Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab, WIL), un institut de recherche rattaché à l’Ecole d’économie de Paris. « Le projet technonationaliste fait œuvre d’une énergie qui manque au camp internationaliste et égalitaire : dans la bataille culturelle à l’œuvre, il nous faut proposer un avenir souhaitable et désirable », renchérit Thomas Piketty, également codirecteur du WIL.

Proposer un avenir désirable, dresser un plan pour réduire les inégalités dans les limites planétaires : telle est l’ambition du rapport sur la justice mondiale (« Global Justice Report ») publié jeudi 4 juin par le WIL. Rédigé grâce à la contribution de 45 chercheurs, il s’appuie sur l’importante base de données sur les inégalités du laboratoire, et aspire à accompagner d’autres initiatives, telle que celle menée par le Brésil, dans le cadre du G20, pour mieux taxer les milliardaires.

Depuis 2018, le WIL publie régulièrement des rapports auscultant les écarts de richesses dans le monde. Cette fois-ci, il propose une feuille de route concrète, intégrant la dimension climatique. « C’est un plan pour changer de système en partant de celui existant, pour éviter de foncer vers l’abîme », souligne Lucas Chancel. Dès la première page, la promesse est forte : il est possible de bâtir un monde où l’égalité socio-économique entre le plus grand nombre d’habitants et la limitation du réchauffement climatique, condition indispensable pour que notre planète reste vivable, seraient compatibles et atteintes.

Infographie : Le Monde

Dans le scénario ainsi esquissé, le revenu national mensuel moyen par personne convergerait vers 5 000 euros d’ici à 2100 dans chaque pays – il varie aujourd’hui entre 290 euros en Afrique subsaharienne et 4 590 euros en Amérique du Nord. La part du patrimoine global détenue par la moitié la plus pauvre de la population mondiale passerait de 2 % à 30 %, tandis que celle de la classe des milliardaires reculerait de 6 % à 0,05 %. Le réchauffement climatique, lui, serait limité à 1,8 °C d’ici à 2100, au lieu de plus de 4 °C dans le scénario où rien ne changerait.

Des précédents dans l’utopie

« Y parvenir suppose trois conditions », détaille Thomas Piketty. La première est une décarbonation rapide des systèmes énergétiques, avec une baisse massive des énergies fossiles et des investissements colossaux dans les renouvelables à l’échelle mondiale. La deuxième est un basculement vers la sobriété, se traduisant notamment par des recompositions sectorielles majeures dans nos économies : une baisse des secteurs matériels tels que la production de biens manufacturiers et les transports, et le déploiement des services immatériels, comme l’éducation et la santé. Il ne s’agit pas de décroissance, mais bien d’une sobriété ciblée sur des secteurs-clés, selon le rapport. « La troisième condition est un grand changement des habitudes alimentaires, avec une baisse de la consommation de viande : c’est sur cette base que l’on peut envisager un plan de reforestation pour revenir à un niveau de couverture forestière comparable à celui de 1900 », ajoute Thomas Piketty.

La réduction drastique des inégalités de revenus et de patrimoine, tant entre les pays qu’en leur sein, nécessiterait un coup de frein de la croissance dans les pays riches, notamment permis par une réduction significative du temps de travail. « La compression des inégalités mondiales n’est pas seulement compatible avec une décarbonation profonde ; elle en est une condition nécessaire pour une prospérité partagée sur une planète finie », justifient les économistes.

Infographie : Le Monde

La marche paraît haute, et les contempteurs du rapport ne manqueront pas de la qualifier d’« inaccessible ». Les auteurs rappellent toutefois qu’atteindre de telles cibles a déjà été possible dans le passé. Ainsi, l’écart entre les 0,1 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres est tombé de 150 à 11 durant le XXe siècle en Europe du Nord. « L’utopie que nous proposons est dans la lignée de celles du début du XXe siècle, qui sont devenues réalité, insiste Lucas Chancel. A l’époque, on travaillait trois mille heures par an et par travailleur dans les pays riches : beaucoup peinaient à imaginer que l’on n’y travaillerait plus que mille cinq cents heures par an cent ans plus tard, et pourtant, cela s’est produit. Nous proposons de poursuivre cette tendance jusqu’à mille heures. »

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La compression des inégalités et les investissements nécessaires à la décarbonation seraient accompagnés par la création d’un fonds pour la justice mondiale. Celui-ci serait financé dans un premier temps par un impôt planétaire sur le patrimoine dont le taux atteindrait 20 % annuels pour les milliardaires, et par un impôt sur le revenu, dont le taux marginal culminerait à 90 % pour les plus riches.

Projet à contre-courant

Les recettes seraient en grande partie réinvesties dans un grand fonds souverain mondial, chargé de les placer ; progressivement, les rendements de ces placements deviendraient la principale source de financement, supplantant les recettes fiscales dès 2100. Au cours de la période 2026-2060, les dépenses du fonds atteindraient en moyenne 10,3 % du produit intérieur brut (PIB) mondial par an, distribuées sur une base égale par habitant – l’Afrique subsaharienne percevrait jusqu’à 8,8 % de son PIB, contre 2,5 % pour l’Europe et 2,2 % pour l’Amérique du Nord – afin de soutenir à la fois la transition énergétique et la convergence sociale entre pays, notamment en matière d’éducation et de santé. Ces transferts seraient soumis à des conditionnalités climatiques et sociales.

Problème : comment convaincre tous les pays d’y participer ? Comment éviter qu’un tel impôt n’encourage un peu plus encore l’évasion fiscale ? Les auteurs admettent que les ultrariches seraient évidemment très réfractaires à se voir ainsi imposés et chercheraient à l’esquiver. A l’heure du détricotage du multilatéralisme et du protectionnisme exacerbé depuis le retour au pouvoir de Donald Trump aux Etats-Unis, la création d’une telle « plateforme pour la justice mondiale » paraît, en outre, à contre-courant.

Infographie : Le Monde

Les économistes du WIL rétorquent qu’elle pourrait d’abord fonctionner avec une petite coalition de pays, qui pourraient imposer des droits de douane « correctifs » à ceux refusant d’y participer. « La demande de justice sociale émanant des pays du Sud est très forte, insiste Lucas Chancel. Avec notre plan, 89 % de la population mondiale verra son revenu monétaire doubler d’ici 2100 ; plus de 95 % en sortiront gagnants dans les pays du Sud, et entre 85 % et 95 % dans les pays du Nord. »

La constitution de cette plateforme nécessiterait, de fait, une refonte totale du système international. « L’architecture globale et le scénario que nous proposons sont imparfaits : nous les posons comme une base de travail de départ, ouverte à la discussion », conclut Thomas Piketty. Celle-ci débutera lors de la troisième conférence mondiale sur les inégalités, organisée à Paris par le WIL du 4 au 6 juin. Y seront notamment présentés 235 articles de recherche autour de ces questions, en sus de nombreuses tables rondes, en présence d’économistes tels que Branko Milanovic ou Mariana Mazzucato.

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Marie Charrel

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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