Du laboratoire au mandat politique, quelle place pour la science et les scientifiques dans la sphère publique ?
Climatologie, recherche médicale, sciences sociales… Certains domaines scientifiques sont victimes de nombreuses attaques, ce qui inquiète les chercheurs. Pour réagir, ils tentent de se structurer afin que leur expertise pèse dans les débats.
Publié aujourd’hui à 11h19, modifié à 12h07 https://www.lemonde.fr/sciences/article/2026/06/01/du-laboratoire-au-mandat-politique-quelle-place-pour-la-science-et-les-scientifiques-dans-la-sphere-publique_6695952_1650684.html

Vent de panique sur la science. Pendant qu’aux Etats-Unis l’administration Trump s’acharne sur les spécialistes du climat, de la recherche médicale ou du droit des minorités, en France, les alertes sur la dégradation du rapport à la science se multiplient. Baisse de 30 % des postes ouverts au concours des chercheurs du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et à l’université depuis 2007, attaques contre l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) dans les débats sur la loi Duplomb, minimisation du changement climatique ou de la toxicité des pesticides, destruction de preuves scientifiques… Autant de signaux négatifs que répertorient, dans leur essai Le Moment orwellien. La science face aux nouveaux obscurantismes (Seuil, 240 pages, 19 euros), Tamara Ben Ari, Olivier Berné et Emmanuelle Perez Tisserant, respectivement chercheurs à l’Inrae, au CNRS et à l’université Toulouse-II Jean-Jaurès.
Si 82 % des citoyens accordent toujours leur confiance à la science (Sciences Po/OpinionWay 2025), la classe politique tient-elle encore compte des données scientifiques pour la défense du bien commun ? « C’est ce qui fait notre démocratie !, prévient le professeur Jean-François Delfraissy, médecin immunologiste et président du Comité consultatif national d’éthique (CCNE). Pendant la crise du Covid-19, les politiques ont globalement écouté les scientifiques, l’espérance de vie a chuté de trois mois, contre 2,7 ans aux Etats-Unis lors du premier mandat du président Trump. Mais le lien entre les deux reste fragile. Il existe un écart entre les ambitions de financement de la recherche et la réalité [3,3 % du PIB annoncés, 2,2 % accordés]. La formation scientifique des responsables publics est aussi trop faible. » A l’heure de la crise climatique, énergétique, diplomatique, technologique et de la menace sanitaire, le sujet prend une acuité particulière.
A la chambre haute du Parlement, « nous sommes moins d’une dizaine de sénateurs issus du monde de la recherche et de l’enseignement supérieur, deux à trois fois moins qu’il y a une vingtaine d’années », confirme le sénateur Pierre Ouzoulias (Parti communiste), également historien et archéologue. « Cela augmente le risque de déconsidération de la science, et surtout des sciences humaines. De plus en plus de personnalités politiques revendiquent une fausse expertise en histoire, comme Zemmour révisant le soi-disant rôle de Pétain pour sauver les juifs », poursuit l’homme politique. Il rappelle l’importance de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques dans l’audition des experts.
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Au sein des ministères, des structures hybrides rassemblent également scientifiques et décideurs publics, mobilisant les sciences sociales au besoin. « Au Quai d’Orsay, le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie éclaire les diplomates sur leur zone d’intervention, impliquant notamment le Groupement de recherche sur l’action multilatérale du CNRS, relève Frédéric Ramel, du Centre de recherches internationales. L’impact sur l’orientation diplomatique dépend de l’écoute variable des acteurs du ministère. » Le poids de la science est encore plus difficile à mesurer venant de programmes de recherche indépendants, tels que Datawar, consacré à l’étude des conflits armés, auquel a contribué Frédéric Ramel. Le professeur des universités poursuit : « L’idée est de valoriser les données qualitatives, pas seulement quantitatives, pour nuancer l’analyse politique sur les enjeux militaires. »
« Nos travaux ont légitimé des mesures politiques »
Les ministères interpellent aussi ponctuellement des scientifiques, comme Stéphanie Allassonnière, chercheuse en mathématiques de l’université Paris Cité. La spécialiste en intelligence artificielle (IA) a réalisé avec trois autres experts un rapport interministériel, en 2024, sur l’ouverture et la sécurisation des données de santé pour une utilisation secondaire en recherche médicale. Elle se félicite : « Notre rapport a positivement orienté la feuille de route ministérielle.»
Des collaborations s’organisent dans les territoires, comme au sein du Groupe régional d’expertise sur le changement climatique. Sa coresponsable, la bioclimatologue Nathalie de Noblet-Ducoudré, directrice de recherche au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement à l’Institut Pierre-Simon Laplace, explique : « A l’interface des scientifiques, de la région et de la métropole parisienne, notre structure est féconde. La question de la Ville de Paris sur la possibilité d’atteindre 50 °C a, par exemple, challengé les chercheurs. Ils ont dû mobiliser les données du GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] pour confirmer l’hypothèse. La science y a gagné, et nos travaux ont légitimé des mesures politiques, comme l’indispensable végétalisation. »
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Pour mieux pourvoir aux besoins ministériels, parlementaires ou territoriaux, les organismes de recherche se sont structurés. « Nous avons répondu à 32 demandes d’auditions parlementaires en 2025. L’institut apporte des éclairages scientifiques à partir de travaux collectifs sur des sujets d’intérêt général : l’alimentation, la gestion de l’eau, les pesticides », se félicite Patrick Flammarion, directeur général délégué Expertise & Appui aux politiques publiques de l’Inrae.
Lobbying au niveau européen
Même réactivité du CNRS, explique son PDG Antoine Petit : « Notre pôle affaires publiques pilote ces interfaces et a mis en place le programme “Un temps d’avance”, destiné aux décideurs du public et du privé. Depuis 2025, nous sommes même présents au Salon des maires. » Un vrai lobbying est orchestré au niveau européen par Jean-Stéphane Dhersin, directeur du bureau du CNRS à Bruxelles : « Nous mettons à disposition des parlementaires une bibliothèque de ressources scientifiques et d’experts, afin de les informer, par exemple, sur les terres rares ou l’IA. » Pour peser sur les décisions publiques, l’expert rappelle aussi le rôle du G6, réseau des six principaux organismes de recherche européens.
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Au-delà du duo recherche-action publique, Soraya Boudia, historienne et sociologue des sciences du CNRS, codirectrice du programme de recherche sur la gestion intégrée des risques pour des sociétés plus résilientes à l’ère des changements globaux, souligne l’indispensable connexion avec d’autres acteurs, notamment du secteur économique, et les citoyens : « Des points de vue différents doivent se confronter pour élaborer des décisions concertées. Cela a manqué pour réguler la production et les usages du plastique, par exemple. Il faut saisir ce qui s’est joué dans le contournement des alertes scientifiques obstruant l’action climatique. »
Les dispositifs de sciences participatives répondent à ce besoin d’inclusivité. Marie Ducellier, postdoctorante au Groupe d’étude des méthodes de l’analyse sociologique de Sorbonne Université, étudie, par exemple, le rôle de l’Observatoire écocitoyen d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), lancé en janvier 2024. Elle observe : « Sa gouvernance est partagée entre collectivités territoriales, scientifiques, habitants qui alertent et collectent les données sur le bruit, la pollution. Le but est de s’accorder sur un diagnostic et des solutions. » Autre exemple de démocratie participative, lors des Etats généraux de la bioéthique 2026, pilotés par le CCNE : des citoyens informés de l’état de la science ont été sollicités pour rendre un avis sur la prochaine révision de la loi de bioéthique.
« Diffuser une culture scientifique »
Pour aller plus loin, des scientifiques comme l’épidémiologiste Yves Charpak s’engagent en politique. Après avoir été médecin conseiller à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) notamment, chercheur sur l’évaluation des pratiques médicales, dont les travaux ont inspiré la création de la Haute Autorité de santé, il a mesuré la nécessaire acculturation entre recherche et politique. « Aujourd’hui, je suis élu municipal pour agir localement et j’anime le Living Lab de la Fondation Charpak, rapprochant élus, citoyens et experts pour diffuser une culture scientifique. » Même double casquette pour le psychiatre et chercheur Antoine Pelissolo, premier adjoint socialiste à la ville de Créteil (Val-de-Marne) : « Cela m’aide à m’ajuster dans les deux domaines. Avec une interne, nous avons par exemple publié sur l’impact de l’écoanxiété tangible chez nos patients [Les Emotions du dérèglement climatique, Flammarion, 2021], et, en tant qu’élu, je réfléchis à des mesures de proximité pour la déjouer. »
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Des chercheurs toujours plus visibles dénoncent des réponses politiques insuffisantes à la crise environnementale, à l’instar du collectif Scientifiques en rébellion, auteur d’actions de désobéissance civile non violentes. Des tribunes sonnent l’alarme, comme sur la « menace de démantèlement [de] l’Agence de la transition écologique [faisant] l’objet d’attaques fallacieuses, proches de la désinformation » (Le Monde, 13 mai 2026), signée par d’anciens ministres de l’environnement et des chercheurs comme Valérie Masson-Delmotte. Ex-membre du GIEC et directrice de recherche au CEA, elle a aussi préfacé l’essai Le Moment orwellien, dans lequel elle souligne les dérives totalitaires et la négation d’évidences scientifiques outre-Atlantique.
De leur côté, les auteurs de l’essai laissent craindre la bascule dans le monde du roman 1984, de George Orwell, où 2 + 2 ne font plus 4. Pour autant, cette œuvre n’incite-t-elle pas au sursaut scientifique et citoyen ? Il y a urgence. Les coauteurs de l’essai citent la philosophe Hannah Arendt (interviewée par Roger Errera en 1973) : « Quand tout le monde vous ment en permanence, (…) plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire (…) est privé non seulement de sa capacité d’agir, mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et l’on peut faire ce que l’on veut d’un tel peuple. »
A Paris, une journée événement sur le poids de la science dans la décision publique
La journée de rencontres et débats « Science et décision publique : comment peser ? », dont Le Monde est partenaire, est organisée le 1er juin, à Paris, par l’Alliance Sorbonne Université. « La troisième édition de ces rencontres est consacrée au poids de la science dans la transformation du monde, sur fond de crises climatiques, sanitaires, sociales et politiques. Nous encourageons l’université à assumer son rôle de soft power, en redéfinissant sa place au sein de la société, entre citoyens et décideurs publics. Il sera question d’en penser les modalités concrètes et les perspectives futures », détaille Pierre-Marie Chauvin, vice-président arts, sciences, culture et société de Sorbonne Université. L’occasion de débattre notamment de la production de l’expertise, entre exigence scientifique, contraintes politiques et attentes sociales ; de l’engagement en politique ; du rôle du monde académique dans la transformation des savoirs pour agir et de la coconstruction de la politique publique.
Pour plus d’informations : Sorbonne-universite.fr/actualites/science-et-decision-publique-comment-peser
Cet article est réalisé à l’occasion du colloque « Science et décision publique : comment peser ? », dont Le Monde est partenaire, organisé à Paris, le 1er juin, par l’Alliance Sorbonne Université.