Au nom d’une souveraineté agricole à reconquérir, le gouvernement lâche les vannes !

« Le projet de loi d’urgence agricole ouvre la voie à une facilitation de l’implantation des fermes-usines et des mégapoulaillers »

Tribune

Emilie Dardenne Professeure des universités Réjane Sénac Politiste

Les animaux, leurs conditions de vie et d’exploitation sont les grands absents des débats autour du projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricole, en débats à l’Assemblée nationale, alors qu’ils en sont le principal objet, dénoncent les chercheuses Emilie Dardenne et Réjane Sénac, dans une tribune au « Monde ».

Publié aujourd’hui à 06h52 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/06/01/le-projet-de-loi-d-urgence-agricole-ouvre-la-voie-a-une-facilitation-de-l-implantation-des-fermes-usines-et-des-megapoulaillers_6695924_3232.html

Soumis au vote mardi 2 juin, le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles est actuellement examiné à l’Assemblée nationale. Depuis sa prise de poste en 2024, la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, répète sur les plateaux télé et dans la presse qu’il faut « redonner du bon sens aux règles », alléger les contraintes administratives, faciliter la modernisation, au nom d’une souveraineté agricole à reconquérir.

De quoi, de qui parle-t-on avec ce projet de loi ? De justice sociale et écologique. Tant pour les agriculteurs et agricultrices – car ce sont leurs conditions de vie et de travail qui sont discutées – que pour les Français, dans un contexte d’urgence vitale dû au dérèglement climatique. Un enjeu essentiel de ce débat est bien sûr le positionnement de la France vis-à-vis de la compétition féroce à laquelle se livrent les Etats en matière agricole, sachant que celle-ci repose sur l’accaparement et la destruction des ressources.

Dans cette fuite en avant destructrice, un élément en revanche n’est jamais évoqué : la réduction des animaux dits d’élevage à une ressource économique. Ainsi, en France, malgré la dénonciation quasi consensuelle de la maltraitance animale, huit animaux abattus sur dix proviennent d’élevages intensifs et seulement 2 % de la population est végétarienne.

Si la souveraineté agricole est à reconquérir, la souveraineté humaine sur les vies animales est, elle, bien acquise.

« Complexe animalo-industriel »

Les fermes-usines en sont la preuve. Ce sont des formes d’élevage qui, pour répondre à des exigences de rentabilité économique dans la production de ce qu’on appelle de la « viande », et dans la production de poisson, d’œufs ou de lait, parquent les animaux dans des surfaces non conformes à leurs besoins, et pratiquent une sélection génétique repoussant toujours les limites de la productivité. La maltraitance dans les élevages dits intensifs prend également la forme d’une absence de sollicitation positive sur les plans sensoriel et cognitif. Pour les animaux captifs de ces systèmes, ces lieux de survie sont hostiles, violents. Ils peuvent y subir des rationnements et souffrir de faim. La forte densité de ces espaces est source de blessures, de douleurs chroniques, d’agressivité.

Depuis 2008, les enquêtes de l’association L214 fissurent l’omerta sur le caractère illégal des élevages intensifs et des abattoirs, au regard de la reconnaissance de l’animal comme être vivant doué de sensibilité, inscrite depuis 1976 dans le code rural et depuis 2015 dans le code civil. Cette double reconnaissance ordonne que l’animal doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce. Des vidéos récentes donnent pourtant à voir, dans un élevage de cochons, des truies cohabitant avec leurs porcelets morts ou des dindes mutilées vivant dans leurs déjections.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Au cours du XXe siècle, la taille des entreprises exploitant les animaux pour l’alimentation humaine a considérablement augmenté, aboutissant à ce qu’on appelle, pour reprendre les termes de la philosophe néerlandaise Barbara Noske, le « complexe animalo-industriel » qui entremêle les existences des animaux en élevage et le capitalisme mondial. L’élevage paysan a été remplacé par des productions intensives, qui régissent radicalement les corps, la reproduction, les fonctions biologiques, les relations sociales et la mise à mort des animaux élevés en leur sein.

Où allons-nous ? Que dit le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles ? Son article 17 habilite le gouvernement à réformer par ordonnance, sans débat parlementaire, le régime applicable aux élevages, ouvrant la voie à une facilitation de l’implantation et de l’agrandissement des fermes-usines et des mégapoulaillers. La volonté politique est claire : faciliter l’extension des élevages, ce qui pourrait accélérer encore l’extension du complexe animalo-industriel et favoriser l’agro-industrie.

Intégration

Deux arguments sont mobilisés à l’appui du projet : le soi-disant bon sens paysan et l’absence prétendue d’alternative, alors qu’une orientation vers une alimentation plus végétale en est une. Ces discours occultent les millions de vies qui sont en jeu : celles d’agriculteurs et d’agricultrices aux conditions de travail inhumaines, mais aussi celles d’animaux violentés. En 2024, selon le ministère de l’agriculture, 943 millions d’animaux terrestres ont été abattus en France pour la consommation alimentaire. Si le projet de loi d’urgence agricole est adopté pourraient s’y ajouter des millions d’autres.

Ces animaux sont d’une grande vulnérabilité : leurs corps, conçus pour être manipulables et productifs, sont transformés par un processus qui les force à grossir vite, produire plus de chair, comme des machines biologiques dont on cherche à améliorer le rendement, jusqu’à l’abattage. Ce projet de loi porté au nom d’une simplification administrative ne répond pas à une question essentielle : est-ce vraiment de cette société que les Françaises et les Français veulent ? Rappelons que 82 % sont favorables à l’interdiction de l’élevage intensif, d’après le sondage IFOP/30 millions d’amis de 2025, et ceci de manière stable depuis 2018.

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La thèse de l’animal-machine a fait long feu. Les recherches scientifiques, notamment en éthologie, ont établi sans ambiguïté que les animaux souffrent, s’ennuient, forment des attachements, ressentent la peur, le stress ou le plaisir. Et ceci ne concerne pas exclusivement ceux que l’on qualifie de domestiques et que l’on intègre à notre cercle d’empathie, voire à notre famille. La loi d’urgence agricole permettrait que les animaux dits d’élevage soient plus nombreux, exploités de façon plus dense encore, avec moins de contrôle, dans des conditions plus hostiles. Il est urgent d’intégrer les animaux à une discussion dont ils sont paradoxalement absents, alors qu’ils en sont les principaux sujets ou plutôt objets. Il est aujourd’hui temps que nous prenions en compte les intérêts de ceux qui sont quotidiennement présents dans nos vies, en nous tenant compagnie, mais aussi en étant réduits à nous vêtir et à nous nourrir.

Emilie Dardenne est professeure des universités à l’université Rennes-II et membre de l’Institut universitaire de France. Elle a notamment publié « Penser la condition animale » (Presses de Sciences Po, 232 pages, 16 euros) ;

Réjane Sénac est directrice de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po. Elle a notamment publié « Par effraction. Rendre visible la question animale » (Stock/Philosophie Magazine, 2025).

Emilie Dardenne (Professeure des universités) et  Réjane Sénac (Politiste)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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