Aromathérapie, acupuncture et autres médecines alternatives à l’université : le gouvernement lance une mission de régulation des formations
Philippe Baptiste, le ministre de l’enseignement supérieur, annonce avoir demandé au Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur « de lancer une mission de cartographie et d’évaluation de la qualité des formations ».
Le Monde avec AFP
Publié le 26 mai 2026 à 19h35, modifié le 27 mai 2026 à 01h27 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/05/26/aromatherapie-acupuncture-et-autres-medecines-alternatives-a-l-universite-le-gouvernement-lance-une-mission-de-regulation-des-formations_6693949_3224.html

Une mission de « cartographie et d’évaluation de la qualité » des formations qui « se réclament » des médecines « douces » va être lancée pour « mieux les réguler », a annoncé mardi 26 mai le ministre de l’enseignement supérieur.
« Médecines intégratives, douces, alternatives… les formations qui se réclament de ces expressions interrogent souvent les communautés scientifiques et universitaires », constate sur X Philippe Baptiste.
« C’est pourquoi j’ai demandé au Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) de lancer une mission de cartographie et d’évaluation de la qualité des formations existantes et de me faire des propositions pour mieux les réguler », poursuit-il.
Le ministre a également « demandé à l’inspection générale du ministère de conduire une mission d’inspection à l’Inspe [Institut national supérieur du professorat et de l’éducation] de Dijon ». Plusieurs articles de presse « ont en effet relayé des interrogations concernant des formations proposées aux futurs enseignants en sciences de la vie et de la Terre sur des enjeux de santé, dont la rigueur scientifique a suscité des questionnements ».
Deux cent trois diplômes existants
Ces décisions interviennent alors que l’existence dans certaines universités de diplômes pour des pratiques de soins non conventionnelles préoccupe des professionnels de santé qui dénoncent « l’entrisme » des « médecines alternatives » à l’université.
Il existerait 203 diplômes universitaires ou inter-universitaires « déviants » en 2025, d’aromathérapie, d’acupuncture ou de réflexologie par exemple, selon les travaux d’Hugues Gascan, président du Groupe d’étude du phénomène sectaire.
En avril, la Conférence des doyens de médecine avait déclaré à l’Agence France-Presse (AFP) qu’elle allait demander un « état des lieux des formations ainsi que l’audit et le retrait des formations sur des pratiques de soins non validées ».
Un rapport remis au gouvernement en janvier sur la désinformation en santé allait dans ce sens et recommandait notamment de « bannir la labellisation académique de pratiques de soins non validées » et appelait à « auditer les formations existantes ».
Dans un article du Monde paru mardi, des enseignants et des étudiants dénoncent une dérive pédagogique au sein du master MEEF sciences de la vie et de la Terre de Dijon, destiné à former les futurs enseignants du secondaire. Selon le quotidien, une enseignante promeut depuis plusieurs années des activités autour de la notion d’autoguérison, de l’effet placebo ou de la médecine chinoise.
Le Monde avec AFP
*« Les étudiants ont été exposés à des concepts irrationnels présentés sous des apparences scientifiques » : à l’Inspe de Dijon, des sujets d’études qui inquiètent
Depuis plusieurs années, des enseignants et des étudiants dénoncent une dérive pédagogique au sein du master MEEF sciences de la vie et de la Terre, destiné à former les futurs enseignants du secondaire en sciences de la vie et de la Terre.
Publié le 26 mai 2026 à 06h00, modifié le 26 mai 2026 à 12h12 https://www.lemonde.fr/campus/article/2026/05/26/on-nous-a-explique-que-l-etat-d-esprit-est-plus-important-que-la-chimiotherapie-pour-guerir-un-cancer-a-l-inspe-de-dijon-des-sujets-d-etudes-qui-inquietent_6693844_4401467.html
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C’est le séminaire de trop, celui qui a mis le feu aux poudres. Intitulé « Représentations en santé et autoguérison », il s’est tenu le 24 avril et était destiné, entre autres, à une trentaine d’étudiants inscrits en master métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation (MEEF) de l’institut national supérieur du professorat et de l’éducation (Inspe) de Dijon, une composante de l’université qui forme les futurs enseignants.
Au programme : diverses contributions sur le concept d’autoguérison, l’effet placebo et leurs limites, la médecine chinoise, les soins énergétiques, mais aussi une intervention sur l’autoguérison chez les animaux, où l’on apprend qu’un cheval a pu être soigné en traitant les émotions de son éleveur, ou encore que l’on peut réduire les symptômes de la grippe par un travail de prise de conscience. Etudiant du master, Léonard (les personnes citées par leur prénom ont souhaité garder l’anonymat) y a assisté en visioconférence et en parle non sans ironie : « Cette toute dernière intervention était un condensé de contrevérités scientifiques ! »
Comme lui, plusieurs étudiants et enseignants se sont émus de cette journée d’études. « Cela fait des années que nous alertons, mais, cette fois, les étudiants ont été exposés à des concepts irrationnels, à des croyances, le tout présenté sous des apparences scientifiques visant à les légitimer. On est loin de la science, on est dans les pseudosciences, dénonce Vincent Lecomte, professeur agrégé de biologie à l’université Bourgogne-Europe (UBE) et coresponsable pédagogique du master MEEF de sciences de la vie et de la Terre (SVT). Il me semble logique d’exprimer mon désaccord, nous avons un devoir de vigilance, nous devons protéger les étudiants de la désinformation scientifique. »
Sujets controversés autour de la « santé-société »
Au cœur du problème : les activités promues par une enseignante autour de la notion d’autoguérison. Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Emmanuella Di Scala est responsable pédagogique du master MEEF de SVT. Elle se présente aussi comme directrice d’un Institut de recherche indépendant de conciliation santé et société (Iricss), qui, selon son site Internet, se donne pour objet d’étude des sujets controversés autour de la « santé-société », notamment celui d’autoguérison.
Or, depuis plusieurs années, les travaux de cet organisme sont intégrés au module « culture de la recherche », censé donner aux étudiants de master MEEF qui choisissent cette option des bases méthodologiques pour mener un projet de recherche scientifique.
Etudiant à l’Inspe entre 2019 et 2022, Pierre, aujourd’hui professeur de SVT dans un lycée, en garde un goût amer. En master 2, il avait dû participer, avec ses camarades, à la réalisation d’une pièce de théâtre sur le thème de l’autoguérison, soit entre quinze et vingt heures de travail dans l’année.
« Le théâtre peut être un bon exercice pour de futurs enseignants, mais un tel volume horaire consacré à ça, sur un sujet pseudoscientifique, ça n’avait aucun sens », estime-t-il. L’ancien étudiant est d’autant plus en colère que la vidéo est visible en ligne. « C’est un document que je renie totalement ! Je n’ai d’ailleurs jamais donné mon accord pour sa captation vidéo ni pour sa diffusion », précise-t-il.
« Des journées d’études sur l’autoguérison »
Anna était étudiante à l’Inspe de 2021 à 2023, et avait choisi, comme d’autres étudiants, ce module « culture de la recherche », attirée par la promesse d’acquérir quelques fondamentaux d’un projet de recherche. « Mais, chaque année, on a dû assister à des journées d’études portant sur l’autoguérison, avec des thèmes étranges comme la relation corps-esprit, le pouvoir de l’homéopathie, les pratiques bouddhistes. »
Gabrielle était également étudiante dans le master MEEF SVT en 2023. Elle explique avoir travaillé un semestre entier sur cet institut de recherche et le projet autoguérison, et assisté à un séminaire d’une journée, le 27 avril 2023. Notes de cours à l’appui, elle se souvient « de trucs douteux » avancés par certains intervenants : « On nous a expliqué que l’état d’esprit est plus important que la chimiothérapie pour guérir un cancer, ou encore que l’efficacité des médicaments dépend aussi de leur couleur. »
S’agissant du dernier séminaire en date, qui s’est tenu en avril, Léonard s’interroge : « Pourquoi faire un état des lieux, par ailleurs gazeux, de l’autoguérison ? J’avais l’impression de participer à une entreprise de réhabilitation de cette notion. »
Au total, une quinzaine d’étudiants, issus de différentes promotions depuis 2019, auraient fait remonter des témoignages au sein de l’université ces derniers mois. Tous dénoncent les mêmes travers : un nombre d’heures très important consacré à des « pseudosciences », l’obligation pour les étudiants de la filière SVT d’assister à ces séminaires, le fait de devoir contribuer aux activités d’un « institut » extérieur à l’université et d’être évalué sur ces travaux. S’y ajoute pour les étudiants de la filière SVT une incompréhension majeure, puisque ces sujets ne figurent ni au programme du concours du certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré (Capes), ni à celui des cours de SVT dans le secondaire.
Charge de travail étonnante
En 2022, une alerte est venue de l’extérieur de l’université. Un professeur de SVT au lycée, en poste depuis plus de vingt ans, habitué à recevoir des étudiants stagiaires, s’est étonné de la charge de travail de son stagiaire. « Il devait travailler sur un projet d’autoguérison, ça lui prenait énormément de temps et ça devenait même problématique pour le déroulement de son stage », explique-t-il, sous le couvert de l’anonymat.
Il a ensuite reçu, comme d’autres enseignants tuteurs, un questionnaire envoyé par Emmanuella Di Scala, auquel Le Monde a eu accès, portant sur la perception de l’autoguérison à transmettre à ses élèves. Parmi les questions posées : « As-tu déjà entendu parler de l’autoguérison ? », « Sais-tu ce qu’est l’effet placebo ? », « As-tu déjà utilisé les pratiques non médicamenteuses suivantes : massages, ostéopathie, podologie, luminothérapie, musicothérapie (…) ? », ou encore : « Parmi la liste suivante, indique ce qui pourrait te conduire à t’orienter vers des pratiques non médicamenteuses : le stress, le manque de sommeil, le surpoids, les allergies, le cancer (…) ». « J’ai refusé de le diffuser. Mes élèves sont mineurs et n’ont pas le recul nécessaire pour répondre à ce genre de choses », souligne-t-il.
Ces sujets et le malaise des étudiants ont aussi provoqué une perplexité croissante au sein de l’équipe enseignante du master. Professeur agrégé de SVT et docteur en géologie à l’UBE, à la retraite de son poste de formateur aux concours depuis quelques mois, Didier Quesne explique : « On a vu émerger au sein de l’Inspe, en SVT, une culture un peu ésotérique avec l’enseignement de théories qui ne figuraient pas au programme des concours préparés par nos étudiants. Lorsque nous en avons parlé à Mme Di Scala, nous nous sommes fait envoyer balader au nom de la liberté pédagogique. »
« J’ai commencé à me poser des questions dès 2016 », explique, pour sa part, Françoise Salvadori, maîtresse de conférences en immunologie à l’UBE, qui a été coresponsable du master de 2010 à 2021. Cette année-là, Emmanuella Di Scala organise une « journée d’étude sur les controverses scientifiques » et invite Marc Henry, professeur de physique quantique à l’université de Strasbourg, mort en 2024, à participer à une conférence intitulée « Les hautes dilutions : mythe ou réalité », portant en fait sur « la mémoire de l’eau ».
« Je n’ai pas osé contrer »
Selon cette théorie, l’eau garderait une « mémoire » des composés avec lesquels elle a été en contact, éclairant ainsi le principe de l’homéopathie. « Théorie qui a été invalidée scientifiquement en 1988 ! A l’époque, j’aurais dû tenter de contrer scientifiquement les arguments présentés. Mais, peu à l’aise sur le terrain de la physique quantique, je n’ai pas osé et, dix ans après, je m’en veux encore », confie Françoise Salvadori.
Lire l’analyse (2018) | Efficacité de l’homéopathie : que dit la science ? **
Au-delà du contenu des enseignements, c’est le statut même de l’Iricss, présenté comme « un institut de recherche », qui interroge. La structure, qui a plusieurs fois changé de nom – d’abord projet Homeocss sur l’homéopathie, puis Institut de recherche indépendant sur l’autoguérison et enfin Iricss depuis cette année –, est en fait une association loi 1901 et n’est adossée à aucun laboratoire de recherche.
Sur la page d’accueil de son site, figure la photo non légendée d’un bâtiment, une image qui prête à confusion puisqu’il ne s’agit pas de ses locaux mais du Massachusetts Institute of Technology. Emmanuella Di Scala a publié plusieurs livres, notamment Le Champ scientifique de l’autoguérison. Une proposition de conciliation science-société (L’Harmattan, 2025), et plusieurs articles dans des revues, dont « Les représentations émotionnelles de patients atteints de cancer : l’influence de vêtements adaptés lors des soins de chimiothérapie », dans la revue Santé publique, en 2025, signé avec François Gueyffier, professeur à l’université de Lyon.
Une professeure crainte des étudiants
Au fil des témoignages apparaît aussi le profil d’une professeure crainte, notamment de ses étudiants, rendant toute critique de ses enseignements très difficiles. « On savait qu’elle avait le bras long. On la retrouve un peu partout dans les instances de décision de l’Inspe. Elle est responsable de formation en SVT, a été jury au Capes… », explique Gabrielle.
« Je me disais qu’elle était là depuis tellement d’années qu’elle devait avoir l’appui de sa direction et que ça ne servait à rien de se plaindre », ajoute Léonard. Le jeune homme a envisagé de prévenir un site habitué à débusquer les fausses informations scientifiques, avant de se raviser : « Je n’avais pas envie de porter préjudice à l’image du master ni aux autres profs. »
Depuis 2023, de nombreuses alertes ont été adressées à l’Inspe et à différents interlocuteurs au sein de l’université. « Je n’ai rien contre les personnes et je respecte toutes les croyances. La question que nous posons est : quel est l’objectif pédagogique de ces enseignements ? En quoi [ces derniers] ont-ils leur place dans la formation scientifique de futurs professeurs de SVT ? Faut-il prendre le risque d’exposer les collégiens et les lycéens à des dérives ? », demande Vincent Lecomte, qui ne cache pas son inquiétude. Françoise Salvadori a, elle aussi, décidé de sortir de sa réserve : « Dans le moment actuel d’attaques inédites contre la science, ce sont les professeurs de SVT qui seront les garants de l’éducation aux grands sujets scientifiques. »
Sollicitées à plusieurs reprises par Le Monde pour répondre à ces critiques et expliquer leur démarche académique, Emmanuella Di Scala et la direction de l’Inspe ont refusé de répondre et signalé qu’une plainte en diffamation avait été déposée. La présidence de l’université n’a pas non plus donné suite à nos demandes. De son côté, le ministère de l’enseignement supérieur fait savoir que « dans le contexte d’une procédure judiciaire en cours, [il] ne peut se prononcer sur des témoignages ou des accusations faisant l’objet de contestations » et « que les travaux de recherche évoqués portent sur l’étude des représentations sociales et des mécanismes d’adhésion à certaines pratiques controversées, dans le cadre d’une démarche de recherche universitaire, et non sur la promotion de ces pratiques ».
Mise à jour le 26 mai à 12 h 12 : ajout de la réaction du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche.
Agathe Dahyot
**Efficacité de l’homéopathie : que dit la science ?
Par Gary Dagorn
Publié le 21 septembre 2018 à 18h23, modifié le 17 août 2021 à 16h04 https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/09/21/efficacite-de-l-homeopathie-que-dit-la-science_5358516_4355770.html
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Décryptage
Si le débat autour de l’efficacité de ces traitements perdure dans l’opinion publique, il a cessé dans la communauté scientifique : outre son effet placebo, aucune étude n’a pu démontrer rigoureusement l’efficacité de l’homéopathie.
Dans la famille des controverses médicales, celle sur l’homéopathie est probablement l’une des plus anciennes. Une arlésienne qui n’en finit pas de diviser les professionnels de santé, particulièrement ravivée par une tribune parue dans Le Figaro du 19 mars 2018 et signée par 124 professionnels de la santé, qualifiant l’homéopathie d’« irrationnelle », « dangereuse » et « coûteuse », ce à quoi a répondu le Syndicat national des médecins homéopathes français en assignant devant la justice de l’ordre des médecins plusieurs dizaines de confrères et de consœurs signataires pour « non-confraternité » et « non-respect du code de déontologie ».
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Pourtant, au sein de la communauté scientifique, l’homéopathie ne fait plus réellement débat : plusieurs dizaines d’années d’efforts de recherche n’ont jamais permis de montrer solidement que ces traitements ont un effet supérieur à un placebo, c’est-à-dire à un faux médicament qui n’agit que parce que la personne pense qu’on la traite.
L’homéopathie, une exception à la marche de la science
Fondée à la fin du XVIIIe siècle par le médecin allemand Samuel Hahnemann, l’homéopathie est la médecine alternative la plus vieille à s’être installée en Europe, et repose principalement sur l’idée que quasiment tout mal peut être soigné en administrant la substance ou le produit qui le provoque à des doses moindres, idée fondée sur deux postulats : le premier est de soigner le mal par le mal (ce qu’on appelle la théorie des semblables), le second est de diluer grandement les produits soignants, de sorte à les potentialiser (en pensant que les diluer renforcerait leur potentiel thérapeutique).
Après la soutenance de sa thèse en médecine en 1779 à Erlangen (Bavière), Samuel Hahnemann vit péniblement de ses activités médicales et commence à travailler en tant que traducteur d’ouvrages et de travaux scientifiques. Très critique des pratiques médicales appliquées en cette fin de XVIIIe siècle (comme la saignée ou la purge), qu’il estime inefficaces, Hahnemann s’intéresse en 1790 au Traité de matière médicale écrit par le médecin écossais William Cullen, dans lequel celui-ci propose d’utiliser l’écorce de quinquina pour traiter certaines fièvres. Hahnemann s’auto-administre de fortes doses de la plante et remarque que celle-ci provoque chez lui des poussées modérées de fièvre sans les autres symptômes habituels des fièvres intermittentes telles que le paludisme.
Il en conclut que les maux peuvent être soignés avec les produits qui les provoquent, une idée consacrée en 1796 dans son Essai sur un nouveau principe pour vérifier le pouvoir curatif des substances médicinales, et qui trouve sa confirmation, aux yeux de Hahnemann, dans la découverte la même année, par Edward Jenner, du principe de la vaccination, qui consiste à immuniser un patient contre une maladie en lui injectant le même pathogène affaibli.
Le médecin allemand rencontre réellement la notoriété en 1810 avec son Organon de l’art de guérir, dans lequel il développe pleinement le concept de l’homéopathie et qui rencontre un certain succès dans plusieurs pays d’Europe. Il achève sa théorie en 1814 lorsqu’il propose de ne donner que des doses infimes aux patients afin que les substances ne produisent que les plus petits symptômes possibles de la maladie d’origine, en diluant celles-ci dans une grande, très grande quantité d’eau.
L’unité de base de sa dilution est le CH (ou centésimal hahnemannien), qui est égal à la dilution d’une substance dans un volume d’eau 100 fois supérieur. Deux CH signifient qu’une substance a été diluée deux fois d’affilée dans un tel volume, ce qui amoindrit très rapidement la quantité de la substance d’origine. A tel point qu’au bout de douze CH, plus aucun atome de la solution d’origine n’est présent dans l’eau. Hahnemann, lui, propose une dilution de 30 CH, théorisant que le pouvoir thérapeutique de la substance subsistait sous la forme d’une « force spirituelle dématérialisée ».
Son affirmation, qui est en contradiction totale avec les connaissances scientifiques en chimie, a valu à Hahnemann de rudes critiques de la part de nombre de ses pairs et a initié une lutte, qui perdure toujours deux cents ans plus tard, entre les homéopathes et le reste de la communauté scientifique. Un fossé qui n’empêchera pas l’homéopathie de progressivement pénétrer les cercles académiques orthodoxes. L’Institut américain d’homéopathie fut la première institution créée dans le but de rendre ces traitements davantage acceptés par les praticiens, selon l’historien de la médecine Irvine Loudon. Ainsi, un rapprochement s’est graduellement opéré entre homéopathes et médecins orthodoxes, les uns adoptant en partie la médecine conventionnelle, les autres empruntant davantage aux pratiques fondées par Hahnemann, quoiqu’elles soient dénuées de tout fondement scientifique.
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Aucun résultat convaincant malgré 180 ans de recherche
Bien que les principes fondamentaux de l’homéopathie n’aient jamais été soutenus par autre chose que l’imagination d’Hahnemann lorsqu’il les a formulés, la recherche scientifique s’est longtemps penchée sur l’efficacité des traitements homéopathiques. L’un des premiers essais cliniques eut lieu en 1835 à Nuremberg, lorsque Wilhelm von Hoven, le directeur des hôpitaux de la ville, agacé par la popularité grandissante de l’homéopathie parmi la bourgeoisie bavaroise, organisa une expérience pour en tester l’efficacité. Réunissant une centaine de participants, von Hoven et Johann Jacob Reuter, le médecin homéopathe de la ville, formèrent deux groupes aléatoirement et donnèrent de l’eau distillée aux uns et de l’eau salée dont le sel a été dilué à 30 CH aux autres. Menée avec des standards de qualité élevés, l’étude montrait que seuls 16 % des participants disaient avoir ressenti des sensations dues à l’ingestion de sel. La grande majorité des volontaires ayant pris la solution homéopathique n’avaient ressenti aucun effet, ce qui mena les chercheurs à la conclusion que Johann Jacob Reuter avait tort.
Depuis cette expérience, restée célèbre, le nombre de travaux sérieux ayant mis en évidence l’efficacité thérapeutique des traitements homéopathiques est resté à zéro, malgré les efforts de recherche considérables qui ont été déployés depuis cent quatre-vingts ans pour trancher cette question.
Plusieurs centaines de travaux indépendants ont été consacrées à cette question et ont tenté de déterminer les effets homéopathiques sur une grande variété de maladies et d’états de santé, et notamment pour ceux les plus traités par l’homéopathie (asthme, otites, arthrite, migraines, allergies, hypertension, etc). La plus grande revue de la littérature scientifique existante a été publiée en 2015 par le Conseil national de la recherche médicale australien (National Health and Medical Research Council, ou NHMRC) après trois ans d’un processus rigoureux de relecture des études portant sur le sujet. Un travail considérable qui s’est fondé sur trois sources d’informations :
- une revue des preuves réalisée en sélectionnant toutes les méta-études remplissant des critères de qualité (les méta-études sont des études qui évaluent les connaissances scientifiques sur un sujet en décortiquant un grand nombre d’études) ;
- une évaluation des preuves fournies par les groupes d’intérêts défendant l’homéopathie ainsi que par le public ;
- les rapports publiés par les agences des gouvernements des autres pays.
Le NHMRC a ainsi étudié 57 méta-études publiées entre 1997 et 2013 et recouvrant 176 études scientifiques sur 61 maladies ou problèmes de santé.
Pour 13 problèmes de santé, l’homéopathie n’a pas eu plus de résultats qu’un placebo. Pour les autres pathologies, les études qui ont suggéré un bénéfice supérieur à un placebo se sont révélées mal conçues et peu fiables, en raison d’erreurs méthodologiques sérieuses ou d’un nombre de participants trop faible pour soutenir ces conclusions. Ce à quoi s’ajoute, pour près de la moitié des problèmes de santé étudiés, un nombre très réduit de travaux qui, pour quasiment tous, présentent des défauts de conception, ce qui ne permet pas de conclure dans un sens ou dans l’autre sur l’efficacité de l’homéopathie concernant ces maladies.
Les effets de l’homéopathie n’ont été démontrés pour aucun des 71 problèmes de santé étudiés

Quant aux études soumises au NHMRC par les défenseurs de l’homéopathie et par le public, elles ne se sont pas révélées concluantes du tout. Sur 496 publications soumises à l’examen des scientifiques, 447 ne remplissaient pas les critères requis, étaient sans rapport ou déjà incluses dans le corpus étudié par le NHMRC. Sur les 49 articles restants soumis par les homéopathes, 48 ne satisfaisaient pas aux critères de rigueur requis et présentaient des erreurs ou ne donnaient pas assez de détails, les auteurs les qualifiant de « faible qualité ». Une seule étude portant sur les infections des voies respiratoires s’est révélée assez peu biaisée et suggérait que l’homéopathie avait été efficace. Mais le faible nombre de patients étudiés rend ses conclusions pour le moins fragiles au regard du consensus scientifique qui se dégage du reste des études.
Après trois ans de relectures de la littérature scientifique par deux groupes indépendants d’experts, la conclusion de l’institution australienne est sans appel. « Le NHMRC conclut qu’il n’existe aucun problème de santé pour lequel il existe des preuves satisfaisantes de l’efficacité de l’homéopathie », précisant que celle-ci « ne devrait pas être utilisée pour traiter des pathologies chroniques, graves ou potentiellement graves ». « Les personnes faisant le choix de l’homéopathie pourraient mettre leur vie en danger si elles en venaient à refuser ou à repousser le choix d’un traitement dont l’efficacité et la sûreté ont été prouvées », ajoutent les auteurs du rapport.
Le rapport volumineux, détaillé et transparent du NHMRC, s’il est accablant tant les conclusions sont unanimes, n’est pourtant que l’un des derniers épisodes d’une longue liste de travaux similaires, qui ont tous eu pour objet de synthétiser les connaissances les plus fiables sur le sujet et d’étudier les travaux scientifiques publiés dans les revues d’homéopathie et ardemment mis en valeur par les homéopathes. Mais à chaque fois, les conclusions sont négatives : aucun effet distinct d’un effet placebo n’a jamais été mis en évidence de manière rigoureuse. Les preuves dont se réclament les homéopathes pour défendre leurs pratiques – dont ils admettent d’ailleurs qu’elles fonctionnent sans savoir exactement comment – n’ont pas une seule fois résisté aux relectures rigoureuses de leurs pairs.
« J’imagine qu’Hahnemann serait déçu de l’échec de l’homéopathie »
« Il y aura une avalanche de gens qui ne répondront pas à ce rapport et qui diront que ça n’est qu’une conspiration du système, a tenu à prévenir Paul Glasziou, le président du comité de travail sur l’homéopathie, après la publication du rapport du NHMRC. Mais nous espérons que de nombreuses personnes reconsidéreront le fait de vendre, rembourser ou utiliser ces traitements. » De fait, en novembre 2017, les services de santé britanniques, le National Health Service (NHS), ont décidé d’arrêter leur remboursement, même si la pratique est très marginale au Royaume-Uni, après avoir pris en compte les travaux de leurs homologues australiens et avoir étudié neuf méta-études publiées depuis. Comme précédemment, certaines études ont fait état d’effets supérieurs aux placebos, mais souffraient d’erreurs de conception qui rendent leurs résultats très incertains. Le reste a conclu à l’absence d’effets significatifs. En France, les médicaments homéopathiques sont actuellement classés comme ayant un « service médical au rendu modéré » et sont remboursés par l’Assurance maladie à hauteur de 30 %. En juillet 2019, la ministre de la santé Agnès Buzyn a annoncé son déremboursement progressif, passant à 15 % en 2020 puis à 0 % en 2021.
Lire à ce sujet : En Angleterre, les services de santé ne financent plus l’homéopathie
Si, comme le notait l’Académie nationale de médecine en juin 2004, cette pratique « obsolète » n’est fondée qu’« à partir d’a priori conceptuels dénués de fondement scientifique » qui a vécu « à l’écart de tout progrès », sa survie à deux siècles de victoires médicales considérables peut s’expliquer par plusieurs raisons.
Le succès de l’homéopathie tient à ce qu’il représente un système « attractif, simple, sans danger, facile à comprendre et centré sur le patient dans son intégralité »
Outre le fait qu’elle a été fondée comme une alternative aux pratiques bien peu efficaces de la médecine conventionnelle de son époque, l’homéopathie a été importée par de nombreux praticiens dans d’autres pays d’Europe. Ils étaient présents dans la plupart des pays européens à la mort d’Hahnemann à Paris en 1843, ainsi qu’en Russie et aux Etats-Unis, où naît, un an plus tard, l’Institut américain d’homéopathie. Les homéopathes ont également su « scientifiser » leurs pratiques en adoptant progressivement les progrès et la méthode scientifiques. De nombreuses revues d’homéopathie ont ainsi vu le jour et ont permis la publication de nombreux travaux de recherche qui serviront ensuite à crédibiliser l’homéopathie comme une médecine fondée sur les preuves (même si des relectures critiques desdites publications ont mis en évidence à de multiples reprises le faible degré de fiabilité de leurs résultats). De fait, on compte aujourd’hui en France une quinzaine de facultés de médecine proposant des diplômes universitaires d’homéopathie et quelque 5 000 médecins homéopathes.
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Plus généralement, le succès populaire de l’homéopathie en France, en Inde et dans de nombreux autres pays tient aussi au fait qu’elle est vue par ses défenseurs comme un système « attractif, simple, sans danger, facile à comprendre et centré sur le patient dans son intégralité », selon Irvine Loudon. Un principe d’individualisation mis en avant par les homéopathes, qui estiment que le patient reçoit plus d’écoute et de soutien, ainsi que moins de principes actifs ayant des effets secondaires, face à une médecine conventionnelle décrite ou perçue comme surmédicalisée et antipathique.
C’est d’ailleurs ce que montre une grande étude longitudinale baptisée « EPI3 » et ayant suivi quelques milliers de patients de 825 médecins généralistes sur un an. Financée à hauteur de six millions d’euros par les laboratoires Boiron, le leader des médicaments homéopathiques en France, et réalisée par des professionnels indépendants, cette étude a montré que les médecins homéopathes prescrivaient beaucoup moins de traitements actifs que les praticiens de la médecine conventionnelle, pour un résultat thérapeutique similaire.
Ce suivi, assuré entre mars 2007 et juillet 2008, et dont les résultats ont été publiés entre 2012 et 2016, est très souvent utilisé par les médecins homéopathes qui y voient une validation de l’efficacité thérapeutique de l’homéopathie. Si le résultat principal – à savoir que les praticiens homéopathes donnent moins de traitements actifs pouvant générer des effets secondaires – est indéniable, il est important de rappeler que l’étude est conçue pour comparer deux types de prises en charge et non les médicaments en eux-mêmes. Comme le notent les auteurs, les résultats peuvent s’expliquer en partie par « l’interaction entre le médecin et le patient », et l’étude ne peut servir à comparer la différence d’efficacité entre la médecine conventionnelle et l’homéopathie, dont ils rappellent que « l’efficacité au-delà de l’effet placebo reste à prouver ». Selon eux, le dialogue et la consultation en soi peuvent créer les conditions d’un effet placebo.
L’étude ne faisant que suivre la patientèle de médecins aux pratiques différentes, elle n’est pas conçue comme un essai clinique et ne peut ainsi pas contrôler la différence de profil de patients consultants ces deux groupes de médecins. Ainsi, les patients des homéopathes sont-ils souvent davantage non fumeurs, ont suivi des études plus longues, ont un indice de masse corporel plus faible et sont davantage des femmes. Des différences statistiquement significatives qui limitent la solidité des résultats. Le nombre limité de patients sur certains troubles étudiés, ajouté à l’inefficacité de certains traitements conventionnels et à l’absence de contrôle de certaines variables rendent les résultats peu concluants pour l’homéopathie, même s’ils suggèrent que certaines pathologies peuvent se soigner sans surmédication.
Après les vives critiques dont il a fait l’objet, Paul Glasziou tente de tempérer. « Je comprends très bien pourquoi Samuel Hahnemann n’était pas satisfait des pratiques médicales du XVIIIe siècle, comme la saignée ou la purge, et pourquoi il a tenté de trouver une meilleure alternative, écrit-il dans une note de blog en 2016. Mais j’imagine qu’il serait déçu par l’échec de l’homéopathie à poursuivre ses recherches innovantes. »
Comme le rappelle Irvine Loudon, « s’il y a bien une pratique médicale qui a vraiment demandé un examen scientifique minutieux, c’est l’homéopathie ». Pourtant, deux siècles plus tard, elle échoue toujours à démontrer la preuve de son efficacité
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