Contamination chimique de l’eau potable : alerte sanitaire ou panique excessive ?
Quentin Haroche
Dans un communiqué, des médecins libéraux alertent sur la pollution de l’eau potable par les PFAS et les pesticides. Les données scientifiques disponibles sont cependant plus rassurantes.
Après nos aliments, nos vêtements ou encore les jouets de nos enfants, tous censés être porteurs de produits toxiques, faut-il désormais se méfier de l’eau du robinet ? A en croire la Conférence nationale des Unions régionales des professionnels de santé-médecins libéraux (CN URPS-ML), l’inquiétude est de mise concernant l’eau potable. Dans un communiqué publié ce lundi et adressé au gouvernement à quelques jours de la journée mondiale de l’environnement vendredi, ce groupe de médecins entend alerter « sur un enjeu de santé publique massif et trop souvent minimisé : la pollution chimique de l’eau potable ».
Selon le groupe de travail sur la santé environnementale du CN URPS-ML, « la pollution de l’eau potable constitue une menace systémique, insuffisamment encadrée, aux conséquences sanitaires potentiellement considérables ». Les médecins libéraux indiquent ainsi que « 19 millions de Français, soit 30 % de la population, auraient consommé une eau non conforme au moins une fois en 2024 ». Ils listent comme polluants les plus préoccupants les fameux PFAS (aussi appelés « polluants éternels »), les pesticides et les microplastiques. Selon eux, seulement vingt types de PFAS sont surveillés, alors qu’il en existe plusieurs milliers de types ; 14 millions de Français seraient exposés aux pesticides ; enfin, la contamination aux microplastiques serait « omniprésente et sous-estimée » avec « 413 particules par litre dans l’eau du robinet ».
Un lourd impact sanitaire selon l’URPS
Le ton du communiqué du CN URPS-ML se veut particulièrement alarmant : cette pollution aurait un impact sur « le système hormonal, nerveux et immunitaire avec développement des pathologies cardiaques et cancéreuses, des troubles hormonaux et neurodégénératifs ainsi que de l’hypofécondité ». Il appelle donc le gouvernement à lancer une campagne nationale d’information et de sensibilisation sur la pollution de l’eau, à élargir le nombre de substances surveillées et à réduire l’utilisation des PFAS et des plastiques. Par un raccourci quelque peu hasardeux, les praticiens appellent également à « favoriser le développement de l’agriculture biologique sur celui de l’agriculture intensive ».
« Nous ne pouvons pas, en tant que médecins, rester spectateurs » conclut, sur un ton emphatique, le Dr Pascal Meyvaert, coordinateur du groupe de travail sur la santé environnementale. « Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. Nous le redisons pour l’eau potable. L’heure est au courage des solutions ».
En matière d’alerte sanitaire, le CN URPS-ML n’en est pas à son coup d’essai. Il y a un an presque jour pour jour, c’est ce même comité qui avait émis la première alerte médiatique sur les dangers du cadmium, en qualifiant l’exposition de la population, via l’alimentation, à ce métal, de « bombe sanitaire ». Dans le communiqué publié ce lundi, le Dr Meyvaert n’hésite d’ailleurs pas à relier exposition au cadmium et contamination de l’eau potable. « Ce sont les deux faces d’un même problème : la contamination chimique diffuse et silencieuse de notre environnement quotidien » plaide le généraliste.
S’agissant du cadmium, rappelons que si elle avait confirmé, en mars dernier, que l’exposition au cadmium pouvait bel et bien représenter un risque sanitaire pour la population, l’agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) avait relativisé le danger représenté par ce métal. Là où le groupe de médecins libéraux semblait faire du cadmium la principale cause de la hausse de l’incidence du cancer du pancréas, l’Anses se montrait plus prudente, évoquant seulement un possible lien entre cancer et cadmium, qui n’avait pas encore été prouvé.
La communication anxiogène de l’URPS pointée du doigt
S’agissant de l’eau potable, il semble là encore qu’il existe un gap entre l’alerte anxiogène émise par les médecins libéraux et la réalité scientifique. Ainsi, dans sa dernière étude publiée en décembre dernier sur la pollution de l’eau par les PFAS, l’Anses indiquait que pour seulement une « faible proportion » des prélèvements réalisés sur le réseau d’eau potable en France, la quantité de PFAS découverte était supérieure à la valeur de qualité, elle-même inférieure à celle à partir de laquelle il existe un risque sanitaire.
Dans un communiqué publié ce lundi, la Fondation pour la recherche médicale (FRM) rejoint quant à elle l’appel des médecins libéraux à renforcer la réglementation sur la pollution de l’eau, mais se refuse à faire toute conclusion hâtive. « Nous ne voulons être ni alarmistes ni trop inquiétants, mais il ne faut pas nier des dangers qui ont été démontrés » explique Maxime Molina, directeur de la FRM. « Ce n’est pas notre rôle de dire à nos dirigeants comment gérer ces risques, mais il faut au minimum que ceux-ci soient pris en compte. Il faut poursuivre et intensifier la recherche pour cibler les substances les plus problématiques ».
Sur les réseaux sociaux, certains scientifiques se montrent encore plus critiques vis-à-vis des alertes de l’URPS. « Confondre présence chimique, dépassement réglementaire et danger sanitaire avéré est une dramatisation du risque » dénonce sur X le fondateur du blog pro-science « Les Electrons libres ». « Le procédé global suit une mécanique très classique : des nombres, sans contexte, une contamination prétendument omniprésente, une liste impressionnante de maladies sans que jamais ne soient hiérarchisés les doses, les risques, les niveaux de preuve. Le résultat est un effet de sidération voulu et dégueulasse » poursuit-il sans nuance.
Quoi qu’on pense, l’alerte émise par les médecins libéraux ne peut pas être totalement décorrélé de son contexte politique. Ce mardi, l’Assemblée nationale doit en effet examiner deux textes aux motivations résolument opposées : une proposition de loi écologiste visant à limiter l’utilisation du cadmium dans l’agriculture et un projet de loi du gouvernement en faveur de l’agriculture qui, selon des associations écologistes, pourrait aggraver la pollution de l’eau en augmentant les dérogations à l’utilisation de certains pesticides.
Voir aussi:
« Eau potable polluée : une organisation de médecins alerte sur les risques pour les Français »
Date de publication : 2 juin 2026 https://www.mediscoop.net/index.php?pageID=e1dfc9b2accf33d37ed39b440e4b124c&id_newsletter=23860&liste=0&site_origine=revue_mediscoop&nuid=44baf5968540a6248a8065e80f2f7273&midn=23860&from=newsletter&slnk=9
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« Environ 19 millions de Français ont consommé au moins une fois en 2024 une eau non conforme, selon des chiffres du ministère de la Santé », fait savoir Le Parisien.
« La pollution de l’eau potable [notamment aux pesticides et aux PFAS]constitue une menace systémique, insuffisamment encadrée, aux conséquences sanitaires potentiellement considérables », juge la conférence nationale des Unions régionales des professionnels de santé médecins libéraux (URPS-ML).
« Cette organisation avait déjà publié en 2025 une alerte sur les risques associés à la pollution au cadmium, un sujet qui a depuis pris une place importante dans le débat public », souligne Le Parisien.
« Les URPS-ML axent désormais le message sur la pollution de l’eau potable, un sujet sur lequel l’État a déjà été mis en cause par d’autres organisations : deux ONG environnementales ont porté plainte contre l’État en avril, estimant insuffisantes les mesures prises pour protéger l’eau des pollutions agricoles », indique l’article.
« Si leur publication ne comprend pas de donnée nouvelle, les médecins rappellent les « nombreux risques associés » aux substances impliquées : « impact sur le système hormonal, nerveux et immunitaire avec développement des pathologies cardiaques et cancéreuses, des troubles hormonaux et neurodégénératifs ainsi que de l’hypofécondité » », reprend le journal.
« L’organisation dit avoir adressé une lettre au gouvernement pour lui demander une « évolution de la réglementation – élargissement des substances surveillées, amélioration des systèmes de filtration, réduction des PFAS et des plastiques », ainsi que de « favoriser le développement de l’agriculture biologique sur celui de l’agriculture intensive » », fait savoir Le Parisien.
« L’évaluation du risque sanitaire reste toutefois complexe : la présence d’un contaminant dans l’eau ne représente pas forcément un danger immédiat, des débats perdurant sur le seuil à ne pas dépasser, en concentration et en durée d’exposition », tempère le journal.
« Les députés ont voté fin mai un article obligeant les préfets à encadrer les pratiques agricoles près des eaux potables les plus polluées, mais l’opposition de gauche juge la mesure insuffisante car excluant, selon elle, trop de captages potentiellement concernés », conclut-il.