La notabilisation récente d’Edgar Morin éclipse l’originalité d’une œuvre protéiforme et prolifique, indissociable de la vie de son auteur.

Edgar Morin, journaliste à sa manière

Sociologue du présent et philosophe de la complexité, Edgar Morin est mort vendredi 29 mai dans sa cent-cinquième année. Sa longévité lui a valu, sur le tard, une reconnaissance officielle qui a occulté ses dissidences fondatrices, dont témoigne son rapport au journalisme. Hommage.

Edwy Plenel

30 mai 2026 à 08h17 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/300526/edgar-morin-journaliste-sa-maniere?utm_source=quotidienne-20260530-174555&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260530-174555&M_BT=115359655566

La notabilisation récente d’Edgar Morin éclipse l’originalité d’une œuvre protéiforme et prolifique, indissociable de la vie de son auteur. Aussi voudrait-on lui rendre hommage par un voyage aux sources de son chemin de création dont le journalisme sera le fil d’Ariane. Car, loin de le tenir à distance ou en mépris, ce sociologue du présent et philosophe de la complexité n’a cessé de le pratiquer, au point d’en faire l’atelier pratique de sa quête intellectuelle.

Cet article revisite sur la longue durée l’incessant va-et-vient d’Edgar Morin entre sa confrontation à l’actualité et l’élaboration de sa pensée. Nombre de ses concepts privilégiés y trouvent leur source, notamment l’incertitude et l’inattendu, et sa réflexion politique s’y déploie dans une démarche qui n’est pas sans rappeler celle de Karl Marx. Au risque de la désapprobation de son milieu, Edgar Morin témoigne ainsi d’une sociologie compréhensive du journalisme qui rappelle à la fois l’approche de Max Weber, notamment dans Le Savant et le Politique, et l’itinéraire de Robert Ezra Park, ancien journaliste devenu sociologue à Chicago.

30 mai 2026 à 08h17

« Le« Le chemin vers l’avenir passe par le retour aux sources », avait noté Edgar Morin dans les « Mémentos » qui concluent ses Leçons d’un siècle de vieparues en 2021, l’année de ses 100 ans. Louangé par le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, célébré par Emmanuel Macron au palais de l’Élysée, fait grand-croix de la Légion d’honneur, Edgar Morin fut alors statufié en sage consensuel, au point que Mediapart, dont il avait soutenu l’aventure, s’alarma d’un « détournement de centenaire ».

S’il n’en était pas dupe, cette récupération ne déplaisait pas forcément à l’intéressé, dont la farouche revendication de liberté s’accompagnait d’un fort besoin de reconnaissance. Mais il serait dommage que cette notabilisation tardive éclipse l’originalité d’une œuvre protéiforme et prolifique, indissociable de la vie de son auteur, décédé vendredi 29 mai à Paris. Aussi voudrait-on lui rendre hommage par un retour aux sources dont le journalisme sera le fil d’Ariane.

Né le 8 juillet 1921 à Paris, dans une famille juive originaire de Salonique, en Grèce, Edgar Nahoum est devenu Morin en gardant comme patronyme l’un de ses pseudonymes de résistant sous l’Occupation. Communiste par antifascisme, sans illusion sur le stalinisme – il fut exclu du Parti communiste français (PCF) dès 1951 et rendit compte de cet épisode dans Autocritique (1959) –, il fit partie du réseau de François Mitterrand au sein du Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés (MNPGD), au même titre que Marguerite DurasRobert Antelme ou Dionys Mascolo. Puis, la Libération venue, il chercha sa voie à tâtons, déjà habité par une inquiétude primordiale – il a à peine 30 ans quand il publie L’Homme et la mort (1951).

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Edgar Morin à Rennes, en 2012.  © Photo Jean-Claude Moschetti / REA

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C’est alors, à partir de 1950, que commence sa carrière de chercheur, avec son entrée au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), auprès de Georges Friedmann. S’ensuit un chemin de vie et de création irréductible aux classifications, transcendant les disciplines et entremêlant les savoirs. Humaniste à l’ancienne, se voulant disciple de Montaigne, mais aussi de Pascal et de Descartes, Edgar Morin en a donné la finalité et l’aboutissement avec La Méthode (six volumes, 1977-2004), entreprise encyclopédique qu’il tenait pour son œuvre majeure.

Mais, sauf à figer une pensée qui s’est toujours voulue en mouvement, cette somme théorique qui ramasse sa pensée de la « complexité » ne suffit pas à rendre compte de son originalité intellectuelle. Pour l’entrevoir dans sa richesse et sa vitalité, mieux vaut prendre le détour de son inlassable confrontation à l’actualité dont témoignait encore, le 11 avril, sa toute dernière interview pour Le Monde, où l’on lit ces mots qui feraient une belle épitaphe : « Je doute de toute assertion tant que je n’ai pas la preuve de sa véracité. Je doute de l’humanité tout en croyant en elle. J’ai foi dans l’amour et dans la fraternité. »

Une pensée confrontée aux surprises de l’actualité

Car, loin de tenir à distance ou en mépris le journalisme, Edgar Morin n’a cessé de le pratiquer. Il fut journaliste à sa manière, et sans doute seul de son espèce. Autrement dit journaliste morinien, tout comme il s’inventa sociologue, cherchant sa discipline en découvrant des chemins de traverse et en arpentant des sentiers d’aventure. Sociologue journalisant, journaliste sociologisant : refusant de dresser un mur entre le savoir académique et la curiosité journalistique, il n’a cessé d’occuper cette position inclassable, aussi exposée qu’incertaine.

Pour autant, ses détracteurs seraient bien en peine de le travestir en spécimen des « intellectuel·les médiatiques » – obligé·es des médias où ils et elles se commettent, enchaîné·es à cette servitude qui les promeut. La diversité des genres (études, tribunes, entretiens) comme des supports (Le Monde et Le Nouvel Observateur de façon privilégiée) en témoigne : il a toujours gardé sa liberté, saisissant les médias selon son propre moment, plutôt qu’il ne se laissait saisir par le moment médiatique.

Loin de l’expression habituelle d’opinions, où l’intellectuel·le s’égare en se prétendant juge de tout, le Morin journaliste témoigne d’un entêtement, doublé d’un risque : confronter sans cesse le cheminement de sa pensée aux surprises de l’actualité. Plutôt qu’une facilité, ce fut une contrainte, librement choisie : entre exercice et entraînement, une sorte d’épreuve et de contre-épreuve où l’œuvre en cours, au lieu de se réfugier dans sa tour d’ivoire, affronte la vie même qu’elle est censée éclairer, testant son idéal de compréhension sur la réalité de l’événement.

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Le uuméro 18 de la revue « Communications », paru en 1972. 

Ce choix fut théorisé par Edgar Morin en 1972, dans le numéro 18 de la revue Communications, qu’il dirigea. Intitulé tout simplement « L’événement », il marque la transition entre la sociologie du présent, dont il avait été, dès l’après-guerre avec L’An zéro de l’Allemagne (1946), l’artisan et le promoteur, et la philosophie de la complexité, dont l’écriture au long cours de La Méthode sera l’atelier. Au sommaire de ce numéro-manifeste, on trouve deux articles programmatiques de Morin qui ouvrent et concluent la revue : « Le retour de l’événement » et « L’événement-sphinx ».

« Réinterroger l’événement » : l’ambition qu’il annonce dès l’avant-propos de cette livraison fait trait d’union entre sa curiosité pour l’actualité et ses inattendus, dont avaient témoigné ses écrits sur le cinéma, les stars, la culture de masse, la jeunesse « yé-yé », Mai-68 ou encore la rumeur d’Orléans, et le défi intellectuel à venir de l’auteur encore plus inclassable de La Méthode. Réinterroger l’événement, c’est en effet réinterroger les disciplines, déranger leurs séparations et brouiller leurs frontières.

C’est reconnaître l’aléa, admettre « l’événement-bruit », considérer que « ce sont des événements perturbateurs ou accidentels, désorganisateurs ou destructeurs, qui, dans certains cas, dans certaines conditions et entre certains seuils, ont un effet réorganisateur-morphogénétique ». C’est, insiste-t-il alors, faire émerger une science inédite « dans un no man’s land entre plusieurs disciplines ». Et, dès lors, inévitablement, se faire mal voir de ces « épistémo-douaniers qui refoulent les idées sans passeports bien établis ».

L’événement est à la limite où le rationnel et le réel communiquent et se séparent.

Edgar Morin en 1972

Bref, affronter l’événement et ne plus s’en détourner, c’est sinon entrer en dissidence, du moins se mettre en risque académique. « Le rejet de l’événement était peut-être nécessaire aux premiers développements de la rationalité scientifique. Mais il peut correspondre aussi à un souci de rationalisation quasi morbide, qui écarte l’aléa parce que l’aléa est le risque et l’inconnu » : la conclusion en forme de thèses – ici, la première – de l’article introductif montre bien que Morin n’entend pas faiblir sur le défi qu’il s’est lancé.

Et l’horizon sur lequel se termine l’article final laisse entrevoir la récompense espérée : « L’événement est à la limite où le rationnel et le réel communiquent et se séparent. Mais c’est bien dans ces terres limites que se posent les problèmes du singulier, de l’individuel, du nouveau, de l’aléatoire, de la création, de l’histoire… […] C’est dans leur unité (contradictoire) que nous pouvons situer l’organisation, la transformation. C’est dans cet axe que nous nous orientons vers la Scienza Nuova : science des systèmes complexes auto-organisateurs, science de l’évolution, science (des conditions) de la création. »

L’évitement du « sociologisme abstrait »

Biologie, histoire, physique, communication, psychologie, psychanalyse, etc. : mêlant, entre autres contributions, les réflexions d’Henri Atlan, de Jean-Pierre Changeux, d’Henri Laborit, d’Emmanuel Le Roy Ladurie, de Pierre Nora ou d’Anthony Wilden, le sommaire pluridisciplinaire de Communications témoigne de cette ambition scientifique. Mais ce Morin nouveau, celui de La Méthode, revendiquant une langue savante pas toujours évidente au profane, ne doit pas reléguer dans l’oubli l’ancien Morin croisé dans la presse, notamment celui des premières grandes enquêtes-réflexions pour Le Monde – sur l’émission « Salut les copains »(1963), la revue Planète (1965) ou la « Commune étudiante » (1968).

Car ces deux Morin-là vont de pair, indissociables, s’appuyant l’un sur l’autre, et inversement, pour déchiffrer l’énigme du présent. Aussi, une fois La Méthode lancée, après l’inévitable délai de viduité de ce qui fut à la fois un aboutissement et une métamorphose, le Morin journaliste ne cessera de faire retour, à partir des années 1980, notamment sur le conflit israélo-palestinien ou face à la fin de la Yougoslavie.

Si l’on promeut cette livraison de Communications en moment charnière, c’est donc pour souligner combien, dans l’évolution qui le mène de la sociologie du présent à l’aventure de la complexité, Morin a gardé ce point d’ancrage : la pratique de l’événement, le souci de sa problématisation, l’interrogation de son énigme. Mais il ne manque pas d’indices plus anciens, témoignant des constantes moriniennes. D’une revue l’autre, quand, en 1962, il met fin à l’aventure collective d’Arguments, commencée en 1956, Morin exprime un seul regret : n’avoir pas pu imposer la revue « dans une zone intermédiaire entre la réflexion et l’actualité », avoir été pénalisé par son rythme de parution bâtard qui rendait « impossible d’intervenir dans l’événement ».

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Edgar Morin dans son bureau à Paris, en 1975.  © Photo Georges Pavunic / AFP

Dès lors, c’est cette contradiction qu’il va s’efforcer de dépasser en solitaire, faisant alterner ou cohabiter, de la presse du jour au livre en cours, d’allers en retours, l’inflexion de la réflexion et l’interrogation de l’actualité. L’année de la clôture d’Arguments paraît L’Esprit du temps, qui sera suivi d’un deuxième tome, en 1975 – finalement sous-titrés à la manière morinienne, Névrose pour le tome 1, Nécrose pour le tome 2. 1962, autre moment charnière, semblable à 1972. Un an après commence le compagnonnage avec Le Monde – l’enquête inaugurale sur la génération « yé-yé ».

Il suffit de relire L’Esprit du temps pour deviner que le propos de l’auteur sur la culture et la communication de masse ne pouvait qu’attirer l’attention d’un rédacteur en chef sans œillères, soucieux de qualité et dénué de préjugés. Bien que visant le monde des sociologues, la méthode qu’y défend Morin, « méthode autocritique et méthode de la totalité », renvoie implicitement aux critères d’un journalisme exigeant : « Éviter le sociologisme abstrait, bureaucratique, du chercheur coupé de sa recherche, qui se contente d’isoler tel ou tel secteur sans essayer de voir ce qui relie les secteurs les uns aux autres. »

Il faut aimer flâner sur les grands boulevards de la culture de masse.

Edgar Morin (« L’Esprit du temps », 1962)

De même qu’il n’y a pas de bon journalisme sans curiosité ni générosité, sans amour ni empathie pour le monde et celles et ceux qui l’habitent, de même la sociologie de la modernité qu’Edgar Morin appelle alors de ses vœux suppose-t-elle « que l’observateur participe à l’objet de son observation : il faut, dans un certain sens, se plaire au cinéma, aimer introduire une pièce dans un juke-box, s’amuser aux appareils à sous, suivre les matchs sportifs, à la radio et à la télévision, fredonner la dernière rengaine ; il faut être soi-même un peu de la foule, des bals, des badauds, des jeux collectifs ; il faut connaître ce monde sans s’y sentir étranger ; il faut aimer flâner sur les grands boulevards de la culture de masse ».

Treize ans plus tard, quand Morin publie le deuxième tome de L’Esprit du temps, alors même qu’il achève le début de La Méthode, les champs de curiosité auront beau avoir varié, la démarche est non seulement identique, mais elle est plus explicitement revendiquée. Annonçant, dans une note au début de Nécrose, la parution à venir du maître-ouvrage comme rien de moins qu’un « effort de reconsidération théorique générale de la sociologie et plus largement de la science de l’homme », il insiste sur la cohérence d’une œuvre en diptyque avec « sa partie conceptuelle-théorique et sa partie phénoménologique ». Une recherche, répète-t-il, à « deux visages », effectuant sans cesse « une navette entre l’effort théorique bio-anthropo-sociologique […] et l’exploration du phénomène »« Ces deux aspects, conclut-il, ont toujours retenti et interagi l’un sur l’autre. Il s’agit de la même recherche. »

Affronter le Sphinx, faire parler ses énigmes

Or le phénomène, c’est l’événement, la crise, le présent, l’actualité. Et c’est sur ce terrain que le journalisme morinien affirme son originalité, transformant l’habituelle tribune d’expression en un inhabituel champ d’expérimentation. Morin s’approprie le genre journalistique pour le détourner et le subvertir afin de servir sa propre obsession : affronter le Sphinx, faire parler ses énigmes, défier ce « monstre de la sociologie » qu’est, selon lui, l’événement, « qui signifie l’irruption à la fois du vécu, de l’accident, de l’irréversibilité, du singulier concret dans le tissu de la réalité sociale ».

L’événement, ajoute-t-il, « c’est-à-dire l’information ». L’information qui perturbe, qui déstructure, qui ébranle et qui questionne. On a là une clé pour comprendre le succès – de notoriété, d’estime, voire d’amitié – d’Edgar Morin auprès des journalistes. C’est que le défi qu’il se donne est tout simplement celui qu’ils et elles devraient relever et qui, trop souvent, hélas, leur échappe : faire parler l’événement plutôt que le juger, lui donner du sens plutôt que l’obscurcir, l’ouvrir à tous ses possibles plutôt que le réduire à une seule issue – autrement dit, le réfléchir en donnant à réfléchir. 

Ne peut s’interroger sur le sens de l’univers que celui qui est capable de s’étonner devant la marche des événements.

Max Weber

En ce sens, l’usage morinien du journalisme, s’il est inséparable de son œuvre de pensée, n’est pas prosaïquement instrumental. Sa pratique du genre renvoie aussi à une empathie foncière pour le métier qui, depuis la deuxième révolution industrielle et l’avènement de la presse de masse à la fin du XIXe siècle, s’est construit autour de sa professionnalisation. Envers le journalisme, Morin témoigne donc d’une sociologie compréhensive qui n’exclut évidemment pas le regard critique mais ne suppose pas obligatoirement la mise à distance, position qui le distingue de Pierre Bourdieu et de sa sociologie des médias, spontanément suspicieuse.

Cette tradition sociologique empathique est d’ailleurs explicitement revendiquée dans le numéro de Communications sur l’événement. Des neuf citations, dont la diversité des auteurs dit son habituel goût du divers, placées par lui en exergue de cette livraison conçue comme un manifeste, la première suffit à résumer l’exigence : « Ne peut s’interroger sur le sens de l’univers que celui qui est capable de s’étonner devant la marche des événements. » Très logiquement, Max Weber (1864-1920) est ici le premier convoqué.

On le souligne trop peu en France : tout au long de sa vie, Weber marqua son intérêt pour la presse et pour le travail journalistique. Il considérait la participation à la vie intellectuelle d’un journal comme une des formes du « service du présent » qu’appelle l’engagement démocratique. Ayant sous les yeux la première massification médiatique de l’histoire, parallèle à l’industrialisation de la presse et à la professionnalisation du journalisme, il élabora en 1910 un vaste projet d’enquête sociologique sur la presse que diverses mesquineries et adversités – académiques et journalistiques ! – l’empêchèrent de mener à bien. Enfin, la deuxième des conférences réunies dans Le Savant et le Politique (1919) contient un plaidoyer surprenant pour une profession dont la grande guerre de 1914-1918 avait pourtant mis à mal l’exigence de vérité et d’intégrité.

L’intérêt constant de Weber pour la presse fait écho au premier Morin sociologue qui étudie les médias de masse et s’intéresse à la notion de « grand public ».

Il est vrai que le compliment peut sembler empoisonné, tant il fixe un niveau élevé d’exigence : « La plupart des gens ignorent qu’une “œuvre” journalistique réellement bonne exige au moins autant d’“intelligence” que n’importe quelle autre œuvre d’intellectuels, et trop souvent l’on oublie qu’il s’agit d’une œuvre à produire sur-le-champ, sur commande, à laquelle il faut donner une efficacité immédiate dans des conditions de création qui sont totalement différentes de celles des autres intellectuels. On soupçonne très rarement que la responsabilité du journaliste est beaucoup plus grande que celle du savant et que le sentiment de responsabilité de tout journaliste honorable n’est en rien inférieur à celui de n’importe quel autre intellectuel – on peut même dire qu’il est plus élevé si l’on se réfère aux constatations que l’on a pu faire durant la dernière guerre. »

Edgar Morin pourrait signer ces lignes, lui qui n’a pas craint d’être mal jugé par certains de ses pairs pour sa fréquentation complice des mauvais lieux journalistiques et qui a toujours eu la tentation de lancer un « Je ne suis pas des vôtres ! » aux tenants d’une « nomenklatura intellectuelle ou universitaire », comme il le confiait dans Mes démons (1994). À la fois concret et compréhensif, l’intérêt constant de Weber pour la presse fait écho au premier Morin sociologue qui étudie les médias de masse et s’intéresse à la notion de « grand public ».

Max Weber n’était pas seulement curieux de la presse en tant que produit fini. Se démarquant d’une critique routinière qui ne va pas au-delà des contenus – autrement dit, d’une glose ou d’un jugement sur ce que la presse donne à lire et, aujourd’hui, à voir ou à entendre –, il l’approchait comme un objet social total, s’intéressant aux processus et aux pratiques, curieux de l’industrie et de ses forces matérielles, soucieux de la profession et de ses procédures artisanales, interrogeant les cultures ainsi produites et les imaginaires ainsi véhiculés.

Le présent et la quotidienneté comme terrains de recherche

De la même manière, le Morin de L’Esprit du temps en 1962 a déjà derrière lui une réflexion sur le cinéma avec Le Cinéma ou l’homme imaginaire (1956) et Les Stars (1957). Mêlant le plaisir à la réflexion, il n’hésite pas à transformer sa fréquentation des salles obscures en détour sociologique. À rebours de ce dédain pour la quotidienneté par lequel le savoir se protège des embarras du monde plutôt qu’il ne cherche à les comprendre, il théorise alors le présent comme terrain par excellence. Sensibles, comme le serait une plaque photographique, ses observations présentent, à l’orée des années 1960, des évolutions – politisation juvénile, mondialisation culturelle, présentisme omniprésent – dont le commentaire est devenu, depuis, surabondant.

« Le nouvel individualisme, écrit-il, se différencie de l’hédonisme classique. Celui-ci, voué à la seule jouissance dans l’instant, ignorait ce qui est peut-être l’apport le plus neuf de la culture de masse : la participation au présent du monde. » « Culture de l’aujourd’hui éternel et changeant », insiste-t-il, « la culture de masse tend à ramener l’esprit au présent », à « faire du présent le cadre absolu de référence », à « atomiser le temps comme l’individu », mais « simultanément, elle opère une prodigieuse circulation des esprits vers les ailleurs », faisant de la personne humaine « un être des lointains dont l’esprit erre toujours aux horizons de sa vie ».

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Certes marqués par un optimisme d’époque, ces écrits sont surtout empreints de cette dialectique entre inquiétude et espérance qui n’a jamais quitté Edgar Morin. « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve » : ce vers d’Hölderlin, répété de livre en livre dans la dernière période, résume son éthique de pensée face à l’événement. « L’angoisse sort par tous les pores de la culture de masse, mais elle en sort expulsée en mouvements, agitations, trépidations, suspenses, images de coups, pièges, attaques, meurtres… », écrit-il en 1962, pariant alors sur l’élaboration de nouvelles réponses aux contradictions de l’existence dans et par ce mouvement du présent, réponses elles-mêmes en mouvement incessant.

Une décennie et quelques déceptions plus tard, si le questionnement n’a pas changé, le diagnostic est moins enthousiaste : la conclusion de L’Esprit du temps 2 évoque un « Moyen Âge moderne »« état hybride et incertain, marqué par la décadence d’une légitimité culturelle sans qu’il y ait affirmation d’une nouvelle légitimité ». Annonçant l’époque qui va suivre quand d’autres regardaient encore en arrière, ces lignes de 1975 témoignent d’une indéniable prescience forgée dans la pratique de cet art tout d’exécution : la confrontation à l’époque, le questionnement de l’air du temps, la curiosité envers le quotidien.

L’audace des commencements

Aujourd’hui que Morin, faute de disciples puisqu’il ne s’est jamais voulu maître d’école, ne manque pas d’imitateurs en matière de sociologie du présent, on oublie l’audace de ses commencements qui, à leur tour, finiront par faire événement avec les succès éditoriaux de Commune en France (1967) et de La Rumeur d’Orléans (1969). À la fin des années 1950 et au début des années 1960, les traductions françaises de l’oublié Georg Simmel, des figures variées de l’école de Francfort, de Walter Benjamin ou de Siegfried Kracauer étaient encore à venir. Venus d’Allemagne, marginaux et exilés, ces immanquables prédécesseurs, initiateurs d’une pensée du présent à la frontière des genres et au carrefour des disciplines, ne s’étaient pas encore imposés en France pour montrer l’exemple.

En ce sens, Edgar Morin fut bel et bien précurseur, cherchant sa voie sans devancier. Mais, s’agissant du rapport au journalisme, ce cousinage à la fois postérieur et lointain avec ces divers auteurs fait sens tant ils témoignèrent, chacun à sa manière et dans son style, d’une relation culturelle à la presse tissée de curiosité et de complicité. De ce point de vue, et dans un parcours inversé où le journalisme conduit à la sociologie plutôt qu’il ne la prolonge, cette exception morinienne évoque l’originalité parkienne.

Longtemps méconnu en France, Robert Ezra Park (1864-1944), avant de se faire connaître comme le fondateur de l’école de Chicago à laquelle la sociologie urbaine contemporaine est encore redevable, fut d’abord reporter à Detroit, Minneapolis, Chicago et New York, journaliste d’enquête et de faits divers, se coltinant la réalité sociale la plus crue avant de reprendre ses études supérieures, en Allemagne, auprès de Georg Simmel.

Le « Mémento de l’enquêteur » (1965) mériterait d’être étudié dans les formations de journalisme, notamment pour sa traque des réflexes d’indifférence inconsciente.

« Ce sont plutôt les informations qui font l’opinion », aimait théoriser le journaliste et sociologue Park qui, rejoignant tardivement le monde universitaire, à 49 ans passés, s’appuya sur sa pratique journalistique pour construire une sociologie pratique. En résonance, on trouve, dans l’enquête de terrain transdisciplinaire, interactive et participative que Morin impulsa autour de la commune bretonne de Plozévet, les linéaments d’un étonnant précis d’investigation autant journalistique que sociologique. 

La méthode dite « in vivo » qu’il inventa à cette occasion incite les chercheurs de l’aventure bigoudène à bousculer leur « perception objective »par « une grande participation subjective », tout comme Park invitait ses étudiant·es à se plonger corps et biens, tels des reporters de terrain, dans les univers qu’ils et elles voulaient explorer. Minutieux jusqu’aux maniaqueries de détail, ce Mémento de l’enquêteur élaboré par Morin en juillet 1965 mériterait d’être étudié dans les formations de journalisme, notamment pour sa traque des réflexes d’indifférence inconsciente et pour son explicitation de cette qualité essentielle au métier, le « savoir-se souvenir ».

Les instruments de l’investigation

Trois ans plus tard, sous le choc de la crise de 1968, Edgar Morin systématise cette réflexion méthodologique sur « la relation observateur-observé ». Confirmation du dialogisme morinien entre événement et théorisation, c’est en effet de cette année-là que date la problématisation la plus aboutie de la « méthode in vivo ». Il s’agit d’un document de travail diffusé dans le Groupe de sociologie du présent, qui sera repris en postface de La Rumeur d’Orléans (1969), puis dans Sociologie (1984). S’efforçant de définir les conditions concrètes d’« une recherche qui ne cesse d’être chercheuse », ces Principes d’une sociologie du présent s’attardent sur les « instruments »« techniques » et « moyens » de ce que Morin préfère nommer… « investigation ».

Sous ce vocable, il faut entendre une recherche qui, d’abord, entend « favoriser l’émergence des données concrètes et, à ce titre, doit être assez souple pour recueillir des documents bruts ». Mais il s’agit aussi d’une recherche qui se laisse surprendre par ce qu’elle trouve, qui pense contre elle-même et contre ses présupposés, qui se vérifie tout en se corrigeant et trouve ses interprétations grâce à ses confrontations. Souvent dit, en France, « d’investigation », pour le marginaliser autant que pour le mythifier, le journalisme où la quête du fait inédit précède l’élaboration d’un commentaire trouvera, dans ces systématisations moriniennes, de quoi se conforter.

À LIRE AUSSIL’alarme d’Edgar Morin

25 août 2013

Ce journalisme-là ne sera pas surpris de découvrir, dans la réédition de Sociologie en 1994 et en conclusion de la partie consacrée à la sociologie du présent, un article du journaliste Edgar Morin consacré à l’affaire du sang contaminé, paru dans Le Monde en 1992. On y lit ceci, écho de la solitude vécue ou de l’adversité endurée par le journaliste apporteur de « mauvaises nouvelles » « Toute information qui dérange parvient toujours avec retard dans les systèmes d’idées ou les corps constitués, et, une fois parvenue, les conséquences qu’elle devrait déterminer sont elles-mêmes retardées. »

Mais, de Max Weber à Robert Ezra Park, les diverses écoles sociologiques de proximité plutôt que de distance avec les médias ne sont pas la seule référence qu’évoque irrésistiblement l’exercice journalistique assidu d’Edgar Morin. Il en est une autre, à la fois plus lointaine et très proche, qui ne surprendra que si l’on confond l’auteur et sa vulgate, sa pensée mouvante et son héritage immobile : Karl Marx. Et, ici, l’analogie introduit à une dimension trop souvent ignorée de l’œuvre-vie morinienne : sa part politique.

Chez Morin comme chez Marx, existe une intrication presque existentielle entre l’élaboration entêtée d’une théorie du monde et l’exercice obstiné d’une pratique de l’événement.

En un temps où le métier n’était pas encore devenu une profession, Marx ne cessa en effet d’être journaliste. En Prusse, le jeune Marx en fit le territoire de ses premières batailles politiques, livrant un plaidoyer idéaliste en défense de la « presse libre », cet « œil partout ouvert de l’esprit du peuple », cette « incarnation de la confiance qu’un peuple a en lui-même ».

Par la suite, depuis son exil londonien, il fut, pour la presse des États-Unis, notamment le New York Tribune, un chroniqueur régulier des événements britanniques et mondiaux, les uns et les autres s’imbriquant souvent puisque le cœur du capitalisme mondial battait alors à Londres. Ce Marx-là était bien journaliste au sens où nous l’entendons ordinairement, plutôt qu’éditorialiste : s’il exprimait un point de vue, une analyse ou une position, il se préoccupait d’être renseigné avant de chercher à être inspiré. Avant de commenter ou, plutôt, tout en commentant, il informait ses lecteurs.

Si les motivations matérielles ne furent pas indifférentes à cette activité rémunérée, on ne saurait l’y réduire. Plus essentiellement, le journalisme de Marx rejoignait sa démarche intellectuelle, ses engagements et ses curiosités. Les commentateurs qui, par exemple, concluent trop rapidement qu’il n’y a pas de véritable théorie de l’État ou du politique dans toute son œuvre ignorent bizarrement l’extrême richesse et la grande cohérence de ses articles sur la France où s’élabore le concept de bonapartisme, autrement plus riche et complexe qu’on ne l’entend généralement, introduisant à une pensée neuve du couple noué par la société et l’État.

En fait, chez Morin comme chez Marx, il existe une intrication presque existentielle entre l’élaboration entêtée d’une théorie du monde et l’exercice obstiné d’une pratique de l’événement. Marx affronte les événements tout en échafaudant Le Capital, ce livre sans fin, de même que Morin construit La Méthode sans jamais renoncer aux convocations du présent, durant les presque trente années où elle l’aura occupé.

« Éviter l’ersatz, le préfabriqué, le mirage »

Sans doute audacieuse, la comparaison est à la mesure des ambitions fondatrices des deux œuvres. Le même défi prométhéen les relie : saisir la totalité du présent, penser global et mondial, au risque du tout et du général, sortir du parcellaire et du cloisonné, ne pas hésiter à faire système tout en refusant la clôture systémique. Et ce défi est par essence politique, comme le souligna d’emblée Cornelius Castoriadis lors de la parution du premier tome de La Méthode « Le travail de Morin aide à libérer la pensée et la volonté politiques. » D’une certaine manière, le pari est encore plus risqué pour Morin, témoin d’un monde orphelin des vastes utopies, que pour Marx, porté par un optimisme progressiste que n’avait pas encore déniaisé le totalitarisme. 

Or c’est justement ce flambeau-là que Morin se refuse à abandonner, en liant indissolublement l’effort de théorisation et l’intérêt pour l’événement. « L’attention portée au phénomène, à l’événement, à la crise, écrit-il en 1968, conduit, non pas vers l’affaiblissement, mais vers le renforcement de l’exigence théorique. » Suit aussi logiquement qu’immédiatement une référence au marxisme « qui se veut théorie générale, apte à saisir l’événement significatif pour enrichir et vérifier la théorie, comme ce fut le cas dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte ».

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Numéro 16 de la revue « Arguments » (1959). 

Au fond, Edgar Morin, dans ses articles comme dans ses livres, est resté fidèle à l’engagement formulé au beau milieu du chantier intellectuel que fut Arguments. Daté du quatrième trimestre 1959, le seizième numéro de la revue s’ouvre sur une contribution de son directeur-gérant intitulée « Que faire ? ». Après avoir rappelé qu’il n’entendait pas « fonder une école, une secte, une famille spirituelle » et qu’il préférait « un groupe de camarades, libres de [s’]entre-critiquer », Edgar Morin affirme ceci, qui est l’essentiel : « Nous ne nous situons pas pour autant sur le plan du scepticisme universel, de l’éclectisme universitaire. Pour ma part, je crois aux grands systèmes, à la grande construction théorique et pratique qui embrasse les problèmes de la nature et de l’homme, de la connaissance et de l’action. Mais une expérience commune nous a fait comprendre que le dernier Grand Système – le marxisme – est aujourd’hui fossilisé, insuffisant. Nous devons contribuer à l’élaboration d’un nouveau système, mais il nous faut longuement travailler. Et durant la transition, qui pourra être très longue, ou peut-être n’aboutira à rien, il nous faut éviter l’ersatz, le préfabriqué, le mirage. »

Dans cette entreprise de dépassement du marxisme, non pas comme corps de doctrine dont, peu ou prou, le morinisme serait l’héritier, mais comme promesse d’une intelligibilité globale, l’assurance de ne pas s’égarer par concession aux illusions repose, encore une fois, sur une incessante confrontation à l’actualité immédiate, autrement dit, pour rester dans le vocabulaire marxisant, sur une praxis de l’événement. Excluant la tour d’ivoire, la refondation intellectuelle suppose une appétence pour le présent. De fait, dans une livraison postérieure d’Arguments ayant à son sommaire un dossier sur les intellectuel·les, Morin tire le fil déjà tissé par Marx : « L’obsession de Marx est de désinsulariser l’intelligence. C’est l’obsession de la praxis, échanges ininterrompus entre la théorie et la pratique, où se forge l’homme total, qui n’est plus un intellectuel mais qui est l’artisan de sa propre histoire… »

Sans parti, Morin n’en est pas moins resté habité par la politique – une dimension de son œuvre trop peu soulignée et commentée.

La comparaison a évidemment ses limites, soulignées par les différences contextuelles. En 1864, Marx participe à la fondation, à Londres, de l’Association internationale des travailleurs, la Première Internationale, quand, au même âge, Morin a rompu depuis longtemps avec le militantisme et déjà rendu compte, avec l’indémodable Autocritique (1959), de son expulsion du Parti communiste. Mais ce dont, par la suite, témoigne justement Morin, c’est que la politique ne se réduit pas à l’adhésion et, mieux encore, qu’il faut se risquer à la repenser et à la refonder du dehors de ses cercles professionnels.

Définitivement sans parti depuis l’année de ses 30 ans, Morin n’en est pas moins resté habité par la politique – une dimension de son œuvre trop peu soulignée et commentée. Ainsi, dans Mes démons, essai d’autobiographie et d’auto-analyse intellectuelles entre confession et plaidoyer, c’est à son propos qu’il revendique deux mots que, spontanément, on l’imaginerait plutôt tenir en méfiance, « passion » et « mission »« Passion politique »pour les événements historiques, « mission intellectuelle » d’en restituer la complexité.

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Edgar Morin chez lui à Montpellier, en 2019.  © Photo Xavier Malafosse / Sipa

Détaillant « cette mission, dont la polyvalence s’est de mieux en mieux dégagée à mes yeux », il pose d’abord sa « conscience que l’intellectuel est acteur, au-delà de l’alternative entre l’engagement et la tour d’ivoire, dans le jeu de la vérité et de l’erreur, qui est au centre du jeu de l’histoire humaine ». Aussi le Morin journaliste s’inventera-t-il une fidélité infidèle au Morin militant, c’est-à-dire au Morin devenu communiste par idéal en résistance, puis ayant résisté par idéal au communisme : ne pas renoncer à l’espérance, ne pas tomber dans l’erreur. Désormais habité par « l’obsession permanente du problème de l’erreur », la plus répandue étant l’erreur idéologique, il revendique « la mobilisation de toutes les qualités intellectuelles dans les activités politiques », refusant qu’on réserve « la part la plus obscure, infantile, incontrôlée de soi-même à la politique ».

Cette recherche d’une problématisation des événements qui s’efforce d’élever leur compréhension, de préférence à leur critique « qui sélectionne arbitrairement ses cibles et ne sait pas se critiquer elle-même », fonde l’originalité de ses articles. Revendiquant « la sauvegarde de l’éthique du débat par opposition à celle du rejet », préférant l’explication à l’imprécation, Morin se refuse à dénoncer s’il ne sait pas énoncer. Pour autant, et c’est tout le talent du journalisme morinien, cette mise à distance des réflexes sectaires – de dénonciation, de condamnation, d’exclusion – ne signifie pas la neutralisation de l’événement, son embaumement sous une compréhension qui en épuiserait la subversion.

L’improbable, l’inattendu et l’incertitude

Les attaques, aussi injustes que blessantes, que lui ont valu ses réflexions sur Israël et la Palestine et son engagement constant auprès du peuple palestinien l’ont paradoxalement montré. Problématiser, comprendre, contextualiser : ces simples exigences intellectuelles dérangent en profondeur les certitudes de celles et ceux qui préfèrent simplifier – sur le mode binaire –, rassurer – dans le registre identitaire –, ou choisir – selon les réflexes partisans. À la fin de Mes démons, Morin leur avait par avance répondu, ne s’excluant pas lui-même de la mise en garde : « Je sais que je peux m’illusionner sur l’illusion, me tromper sur l’erreur, hystériser sur l’hystérie, mal traiter la complexité, c’est pourquoi je crois d’autant plus en la nécessité impérieuse d’une conscience qui nous permette de résister en tous temps et sur tous terrains à toutes les forces mentales, idéologiques, culturelles, historiques qui suscitent les innombrables formes d’erreur. Et, de façon inséparable, je crois en la nécessité de la repensée politique. »

De cet effort pour repenser la politique, le journalisme est donc, chez Morin, l’instrument privilégié. Certes, on l’a vu, parce que, d’un point de vue pratique, sa matière première est l’événement, la surprise, l’aléa, l’inédit, l’imprévu, l’accident, la crise, etc. Mais aussi, d’un point de vue théorique, parce que la question de la vérité, et donc de l’erreur, est au cœur de sa légitimité démocratique comme de sa définition éthique. Et, par conséquent, de son risque. Au fil de sa production journalistique, Edgar Morin fait ainsi vivre ce « principe d’incertitude » qui est au cœur de sa pensée politique et de sa dimension morale.

« En même temps que j’ai abandonné le messianisme, écrit-il dans Mes démonsj’ai fait en sens inverse une critique réaliste du réalisme et de ses failles, de façon à ne pas le confondre avec l’acceptation du fait accompli, et à l’ouvrir non seulement sur l’avènement du possible, mais aussi sur celui de l’improbable et de l’inattendu. En introduisant l’improbable et l’inattendu dans le réalisme, j’y ai introduit un principe d’incertitude. »

Improbable, inattendu, incertitude : autant de mots qui, aussi bien, recouvrent les libertés et les contraintes, les paris et les risques, les enthousiasmes et les déceptions de ce métier inclassable, le journalisme. Sa tragédie aussi. « Notre rôle, aujourd’hui, est d’annoncer qu’il n’y a pas de bonne nouvelle », écrivait en 1959 le Morin d’Arguments, invitant les intellectuel·les à redevenir les « dissonants » de leur époque.

En tout temps, en tout lieu, un journaliste digne de ce nom pourrait dire de même.

Edwy Plenel

Boîte noire

Cet article reprend en partie ma contribution à un numéro de la revue Communications (2008/1 n° 82) : « Face au Sphinx : Edgar Morin et le journalisme ». Edgar Morin a soutenu et accompagné Mediapart depuis ses débuts. Il est souvent intervenu dans nos colonnes, lors de nos événements et dans nos émissions, notamment en 2011 (« Edgar Morin montre la voie »« De Tunis au Caire jusqu’à Paris : en direct du théâtre de la Colline »« Stéphane Hessel et Edgar Morin lancent l’appel de l’espérance »), en 2013 (« L’alarme d’Edgar Morin » et Edgar Morin pour la liberté de l’information) et en 2015 (« En direct de Mediapart » : La République, l’islam et la laïcité »). On peut aussi retrouver certaines de ses contributions sur son blog dans le Club.

Edgar Morin, éclaireur de la pensée écologiste, est mort à l’âge de 104 ans

Edgar Morin, éclaireur de la pensée écologiste, est mort à l'âge de 104 ans

Par Hervé Kempf 

30 mai 2026 à 10h56Mis à jour le 30 mai 2026 à 15h05 https://reporterre.net/Edgar-Morin-eclaireur-de-la-pensee-ecologiste-est-mort-a-l-age-de-104-ans

Durée de lecture : 16 minutes

Résistant antifasciste, écologiste de la première heure, le philosophe Edgar Morin est mort, le 29 mai, à l’âge de 104 ans. Il y a dix ans, dans un entretien teinté d’audace et d’espérance accordé à Reporterre, il appelait déjà au rassemblement pour que l’écologie politique l’emporte sur la doctrine néolibérale.

Un éclaireur de la pensée écologiste s’en est allé. Le philosophe Edgar Morin est décédé le 29 mai, à l’âge de 104 ans. Antifasciste libertaire pendant la guerre d’Espagne, résistant au nazisme sous l’Occupation, cet intellectuel populaire n’a eu de cesse depuis les années 1970 de réfléchir, ajuster, convaincre de la nécessité d’une écologie politique.


Reporterre — Edgar Morin, croyez-vous encore à la politique ?

Edgar Morin — Cela dépend de ce que vous entendez par là. Je crois en la nécessité d’une pensée politique pour une action politique. Ce que je vois, c’est que le vide de toute pensée politique dans les représentants de tous les partis de pouvoir ou d’opposition, un vide rempli par le fait d’être à la remorque d’un économisme, qui n’est même pas l’économie stricto sensu, mais une doctrine de l’économie néo-libérale, avec des mots gri-gri, comme croissance, résorber la dette, compétitivité, etc.

Donc, je vois une situation très dommageable, très grave, très menaçante, mais je pense à la nécessité d’une reconstruction d’une pensée politique, qui est un préalable.

Vous allez réunir des gens qui représentent des partis politiques, la gauche, tout ça, mais il y a aussi une fermentation de pensée politique dans des associations et dans des groupes qui n’ont pas officiellement d’étiquette politique, mais qui portent à mon avis les germes d’un renouveau politique.

Vous avez eu un entretien avec Alain Caillé, qui promeut le convivialisme. Ce mouvement du convivialisme est très important à intégrer dans la pensée politique. Le thème de la convivialité a été introduit dès 1970, par Ivan Illich, en même temps que le message écologique.

Mais alors que le message écologique a fini par prendre – pas aussi puissamment qu’il devrait l’être -, parce qu’il y avait des choses visibles, Tchernobyl, Fukushima, les pluies acides, le réchauffement, la pollution, tout ça est sensible, tous les maux de l’absence de convivialité, d’une civilisation où sont détruites les solidarités, tous ces vices ont été attribués à des facteurs privés.

Ceux qui ne sentent pas bien, qui ont des insomnies, qui ont des maux de tête, qui ont des difficultés digestives, vont consulter le docteur, le psychanalyste, le gourou, ils croient qu’ils ont affaire à des choses personnelles, ce qui est vrai, mais en même temps, ils souffrent d’un mal de civilisation, et ce mal de civilisation n’est pas diagnostiqué. Regardez toutes les souffrances, les myriades de petites souffrances invisibles, causées par la bureaucratisation, aussi bien de nos administrations publiques que de nos grandes entreprises. Les gens téléphonent, ils entendent des petites musiques, on les fait lanterner, le téléphone se coupe, ils vont dans des bureaux, on les renvoie à un autre guichet – on a affaire à un monde de compartimentation, où personne n’aide l’autre, c’est un des exemples de ce mal de civilisation.

Alors, il faut rassembler. Mais chacune de ces associations finit par avoir son autonomie, son petit chef, et dans le fond, ils sont très contents, l’idée d’un rassemblement leur fait peur. C’est comme les nations souveraines qui ont peur de se rassembler.

J’ai cité ce mouvement convivialiste, il y a aussi le mouvement de l’économie sociale et solidaire, il y a le mouvement écologique qui est symbolisé par des agro-écologistes, ils ont une pensée qui déborde ce champ-là, et au-delà de leur propre pensée, la vision du problème écologiste dans le domaine agricole, il y a quelque chose de vital, parce que nous sommes dominés par une agriculture industrialisée, un élevage industrialisé qui est la pire des choses. C’est cela qu’il faut faire régresser.

Mais il faut une volonté capable de surmonter le poids énorme des lobbies économiques, parce que la politique est asphyxiée par les lobbies financiers, par les gens qui ont de l’argent. Le gouvernement actuel comme l’ancien sont entièrement noyautés par les puissances d’argent.

Alors voilà une pensée politique saine : refaire progresser l’agro-écologie, le retour à une agriculture fermière. Il y a aussi l’économie circulaire, où il y a des idées intéressantes. Il y a ce mouvement qui lie développement personnel au développement social, parce que le grand problème aujourd’hui est qu’on ne peut avancer que si on se réforme soi-même et qu’on réforme la société. Réformer soi-même ne veut pas seulement dire être vertueux ou ne pas se mettre en colère pour rien, mais ça veut dire être capable de discernement dans la consommation, éviter les vraies intoxications qui sont les intoxications consommationnistes et automobilistiques, stimulées par la publicité.

Aujourd’hui, vous avez un peu partout des mouvements qui se dessinent pour la sauvegarde des territoires. Cela va dans le sens de ce que je disais dans mon livre La Voie, plus on mondialise, plus il faut démondialiser. C’est-à-dire sauver des territoires désertifiés et par la désindustrialisation et par l’agriculture ou l’élevage industriels, leur redonner une nouvelle vie paysanne, une nouvelle vie citoyenne, il faut ressusciter les petites patries, locales, régionales, nationales, il y a la méta-patrie européenne, il y a la Terre Patrie, il faut redonner vie à toutes ces terres qui meurent. Et aussi dans le nord de la France, où sévit la désindustrialisation. Il ne faut pas croire que c’est le retour à l’industrialisation qui va sauver les choses, il faut au contraire aller vers une reruralisation, vers un re-artisanat.

Donc, il y a aujourd’hui la nécessité d’une pensée politique qui rassemble en faisceau les idées de ces mouvement épars et qui ne se rassemblent pas. Pourquoi ne pas faire une fédération du renouveau ? Il ne faut pas chercher un modèle de société, ce qui est grotesque dans un monde toujours en mouvement, mais une voie qui nous évite les catastrophes.

Puisque ces mouvements qui n’arrivent pas à se réunir, les partis politiques pourraient-ils porter le message de cette voie que vous dessinez 

C’est ce qu’ils devraient faire. Mais ce n’est que si les mouvements dans la société civile sont assez forts pour porter ces aspirations et ces idées que les politiques pourraient s’en saisir. Mais cela supposerait aussi la mort et la résurrection sous une autre forme de ce qu’on appelle les partis de gauche. Les sources de la gauche, c’est l’idée socialiste qui veut dire d’améliorer la société, l’idée communiste qui veut dire de créer une communauté, c’est l’idée libertaire qui veut dire de s’occuper des individus, à quoi s’ajoute aujourd’hui l’idée écologiste qui dit qu’il faut trouver un autre rapport à la nature. Mais ces idées ne doivent plus s’opposer, comme les sociaux-démocrates qui s’opposaient aux libertaires, et les uns et les autres. C’est des idées fécondes qui doivent être conjointes.

Nous ne sommes même pas à la préhistoire de ceci, même pas au commencement, il y a des balbutiements, mais il faut essayer.

C’est inquiétant si on n’est même pas à la préhistoire alors que la crise écologique s’aggrave rapidement et qu’il y a une aggravation générale de la situation politique et économique ! Est-ce qu’on peut attendre qu’il y ait cette unification des idées ?

Je crois qu’une résurrection est possible. Mais cela nécessite un diagnostic. Le socialisme a été fort tant qu’il avait un diagnostic fort, posé tant par Marx que par Proudhon, et qui garde en partie sa pertinence. Mais il faut aujourd’hui une pensée plus complexe de l’humain, et aussi une pensée de la mondialisation, pas seulement sous l’angle du processus socio-économique, qui à la fois unifie et disloque le globe – il est très intéressant de voir que c’est en 1990, au moment où l’unification du marché mondial et économique s’est fait que la Yougoslavie s’est disloquée, puis ensuite la Tchécoslovaquie, et aujourd’hui nous voyons le Moyen-Orient se disloquer complètement.

Le même processus formidable de la compétitivité, engagé dans ces années fatales 1990-1995, est aussi une machine désastreuse pour les travailleurs, qui subissent des burn-out, des suicides, des maladies, des perturbations. Tout ce processus énorme, nos politiques n’en ont pas conscience, ils vivent en-dehors de la vie quotidienne des gens.

Il faut prendre conscience de toutes ces souffrances qui n’ont pas de sens réel, efficace. Avant, dans la perspective du communisme, on se sacrifiait pour un avenir meilleur. Mais là, on se sacrifie uniquement pour augmenter les bénéfices du capital, et pour accroitre la condition de servilité du travail. On n’est pas conscient de ces questions, pas seulement au niveau politique, mais aussi au niveau de l’opinion, parce que les gens vivent cela sur le plan de la vie privée, les gens qui souffrent ne replacent pas ce qui leur arrive dans l’ensemble. D’où un fatalisme dans l’opinion, une résignation qui fait considérer comme tout à fait normal le scandale de l’affaire Bettencourt ou que Khadafi ait subventionné la campagne de Sarkozy. Alors, on arrive à un point d’apathie, mais au sein de laquelle peut surgir des accès de fureur aveugle.

C’est à partir d’une pensée que l’action vient. Pour parler du socialisme, il a fallu plus d’un demi-siècle d’incubation pour arriver à la création du parti social-démocrate allemand. Peut-être pourra-t-on voir des prises de conscience accélérées avec l’accumulation des catastrophes.

Mais en France, le mécontentement aveugle se cristallise en faveur du Front national. Il y a ce handicap que le peuple de gauche a dépéri, avec la disparition des instituteurs de campagne, avec la bureaucratisation des professeurs du secondaire, avec tous ces gens qui insufflaient l’idéologie de la Révolution française enrichie par les apports socialiste et communiste à tout un peuple paysan, ouvrier, intellectuel, de classes moyennes – tout ce peuple est en train de disparaître. Par contre, le peuple de droite, qui a toujours existé, est loin de disparaître. Aujourd’hui, la manifestation du mariage pour tous est un triomphe.

Comment peut-on combattre ce fatalisme ?

Il faut que cette voie d’une politique possible soit énoncée et proposée. Différents économistes ont énoncée une vérité évidente qui n’a pas gagné les sphères gouvernementales : l’austérité et les restrictions, comme par exemple la diminution des allocations familiales, vont diminuer la consommation et aggraver la crise. On arrive au même problème que dans les années 1930, où la crise a été aggravée par les mesures qui ont été prises à l’époque.

Ce monde vit dans un somnanbulisme aveugle. Des économistes comme Joseph Stiglitz ou Michel Santi disent ce qu’il faut faire, mais ils sont isolés, les médias ne diffusent que parcimonieusement ces idées. Il faut créer un courant, remonter la pente, parce que les espérances qui étaient encore fortes au siècle dernier, en dépit des désastres de la Deuxième guerre mondiale, dans un monde meilleur – la société industrielle chantée par Raymond Aron, les lendemains qui chantent par l’autre côté, aussi bien l’ouest que l’est annonçaient un avenir, les uns merveilleux, les autres le meilleur possible. Aujourd’hui, ça, c’est effondré, le futur c’est l’incertitude, et il faut accepter de vivre dans l’incertitude. On n’a aucune recette magique pour passer de l’apathie à l’espoir.

Que diriez-vous aux personnes qui se sentent fatalistes, dans l’apathie ?

Je leur dirais : une autre politique est possible. Une relance de l’économie est possible, en relançant une économie écologisée, pas seulement par le renouvellement des sources d’énergie, mais aussi par la dépollution généralisée des villes par des parkings autour des villes et la limitation de la circulation automobile, par une évolution de l’agriculture pour qu’on ait une nourriture saine, je leur dirais, il y a une autre voie possible.

On nous accable du poids de cette dette énorme, mais il ne faut commencer à payer la dette que quand l’économie est prospère. Et en voyant ce qui est valable et ce qui ne l’est pas. En Equateur, le gouvernement du président Correa faisait face à une dette où il fallait payer 170 fois le prix de ce qui avait été prêté. Ils ont dit non, et n’ont payé que ce qui était payable. Et nous, on nous donne cette dette comme une sorte de fatalité de la nature.

Nos malheureux dirigeants socialistes ont été convertis par l’argument capitaliste ; en campagne, ils disaient que l’ennemi principal c’est la finance, aujourd’hui, l’allié principal c’est la finance. Dans la mesure où ils sont intoxiqués par ces idées, la situation est très grave.

Comment convaincre ces gens ? Que faire quand on est dans une époque de somnanbulisme ? J’ai vu ça quand j’étais jeune, puisque j’ai vécu les années trente, années de total somnanbulisme, où on n’a pas compris ce qui se passait, avec la prise de pouvoir d’Hitler, avec la guerre d’Espagne, avec Munich. Aujourd’hui, on nous divertit en pensant qu’on va faire quelque chose contre le califat, en faisant des frappes aériennes, mais c’est dérisoire, on n’a aucune politique, on dit qu’on va reconstruire l’Irak alors que l’Irak est complètement désintégré. Là aussi, on a affaire à un manque de lucidité, à un somnanbulisme profond. Comment secouer tout ça ? Je fais ce que je peux, en écrivant des articles, en répondant à ce qu’on me demande. Il faut continuer à prêcher. Le christianisme a mis quatre siècles avant de s’imposer dans l’Empire romain.

Espérons qu’il ne faudra pas attendre quatre siècles ! Quel pourrait être le rôle des partis politiques, si l’on admet que le pire est évitable ?

Il serait évitable. Si l’on prend le pire de ce qui se passe au Moyen Orient, le pire est évitable par une autre politique, si l’on parle de l’Ukraine, le pire est évitable, il faut trouver des compromis. Mais si l’on parle du cours de la mondialisation, le pire n’est évitable que si l’on commence à penser qu’il faut changer de voie. Parce que nous sommes emportés par un développement incontrôlé des science, des techniques, de l’économie, de la finance, du fanatisme – tant qu’on n’a pas conscience de ça et qu’on n’essaye pas de lutter contre ça…

Les partis politiques en ont-ils conscience, par exemple ceux qui vont se retrouver à la Rencontre de Reporterre ?

Oui, mais ils sont minoritaires, et ils ont une conscience d’une partie seulement des problèmes. Par exemple, la gauche mélenchonienne est très juste dans ce qu’elle dénonce, mais ce qu’elle énonce ne va pas assez loin. Ces gens-là devraient puiser dans ce que peuvent leur donner les associations. Dans le passé, la politique de Pierre Mendès-France a été fécondée par un club, le Club Jean Moulin, qui apportait des idées. Aujourd’hui, des associations apportent des idées. Mais les politiques n’y sont pas sensibles.

Vous voulez dire que ces partis politiques se sont coupés du mouvement citoyen et que s’ils veulent retrouver un rôle, il faut qu’ils s’irriguent, qu’ils s’hybrident avec ce mouvement citoyen ?

Certainement. Mais ils tiennent en main chacun une partie de la vérité. Je fais partie du Collectif Roosevelt, mais pas du parti Nouvelle Donne, qui dit des choses très justes sur la relance économique. Malheureusement, les représentants de l’écologie sur le plan parlementaire et politique ont fait de l’écologie à la petite semaine, mais pas une politique écologique de fond, ils ne sont pas inspirés par une pensée politique de fond. Regardez cette polémique sur la décroissance, c’est un problème de pensée binaire, on oppose la décroissance à la croissance, alors que le vrai problème est de savoir ce qui doit croitre et ce qui doit décroitre. L’économie écologique doit croître, l’agro-écologie doit croître, mais ce qui doit décroitre, c’est l’industrie du jetable, du futile, toute l’économie de l’obsolescence programmée avec les produits faits pour être détraqués, pour être remplacés, ou les produits nocifs à base de sucre qui devraient être interdits. Mais la puissance de ces industries est énorme, alors que la faiblesse de l’opposition est immense.

Quelle pourrait être le rôle de l’écologie dans la reconstruction politique ?

Elle joue un rôle économique clé, parce que la grande relance, c’est l’économie écologisée, mais elle doit aussi être intégrée dans une pensée de nos relations humaines avec la nature, qui doit dicter un certain nombre de comportements dans notre civilisation. Autrement dit, toute politique doit être écologisée, mais on ne peut réduire la politique à l’écologie, parce que les problèmes de la justice, du droit, ne relèvent pas de l’écologie. L’écologie doit faire partie d’un ensemble. Elle peut jouer un rôle vital dans la réponse économique à la crise, mais pas seulement économique, aussi dans une réponse de type humain, anthropologique, afin de nous rendre compte de nos responsabilités humaines, parce que celles que nous avons à l’égard du monde naturel sont les mêmes que celles que nous avons à l’égard de nous-mêmes.

Et si vous pouviez venir à la Rencontre de Reporterre du 6 octobre, que diriez-vous aux intervenants, qui croient encore à la politique ?

Puisez dans l’apport de ces associations multiples qui sont des lieux de bouillons de culture de nouvelle politique. Essayez d’avoir une conception pertinente du monde actuel et de la situation mondiale, pour baser votre politique. Et ayez de audace, encore de l’audace, toujours de l’audace.

Edgar Morin, sociologue du temps présent et agitateur d’idées, est mort à l’âge de 104 ans

Il n’aura cessé de penser les événements de l’histoire dans un corps-à-corps haletant avec le siècle. Attaché à relier les savoirs afin d’élaborer sa « pensée complexe », cet intellectuel populaire, ancien résistant profondément humaniste, militait pour une insurrection des consciences. Il s’est éteint vendredi 29 mai à Paris, a confirmé son épouse au « Monde ». 

Par Nicolas Truong

Publié hier à 08h03, modifié à 04h00 https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2026/05/30/edgar-morin-sociologue-du-temps-present-et-agitateur-d-idees-est-mort-a-l-age-de-104-ans_6695210_3382.html

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Edgar Morin, chez lui, à Montpellier, en janvier 2019.
Edgar Morin, chez lui, à Montpellier, en janvier 2019.  OLIVIER METZGER POUR « LE MONDE »

Jusqu’au bout, son œuvre et sa vie sont restées étroitement imbriquées. Résistant au nazisme, communiste de guerre, dissident du stalinisme, sociologue du temps présent, prophète des temps futurs, métaphysicien de l’ère planétaire, agitateur d’idées et butineur du savoir, Edgar Morin est mort à Paris, vendredi 29 mai, à l’âge de 104 ans, a confirmé sa veuve au Monde. Il n’aura cessé de penser sa vie et de vivre sa pensée. « Je ne suis pas de ceux qui ont une carrière, mais de ceux qui ont une vie », écrivait-il dans Mes démons (Stock, 1994). Celle-ci s’est constamment nourrie des contradictions et des tensions du monde comme de celles qu’il éprouvait lui-même. Sa propre genèse en témoigne.

Lorsque naît Edgar Nahoum, le 8 juillet 1921, à Paris, dans une famille juive originaire de Salonique, ses premières minutes sont en suspens entre la vie et la mort. Sa mère, Luna, avait caché à son mari, Vidal, que l’enfantement lui était proscrit par la médecine en raison d’une lésion au cœur causée par la grippe espagnole, contractée en 1917. Mais l’enfant et la mère survécurent, dans une indéfectible adoration mutuelle. Jusqu’à cette déflagration que subit le jeune Edgar : alors qu’il va vers ses 10 ans, Luna meurt d’une crise cardiaque, le 26 juin 1931. Un « Hiroshima intérieur », confiera-t-il. Dès lors, il devra, selon une phrase d’Héraclite qu’il fera sienne, « vivre de mort, mourir de vie ».

A l’école, qui « [lui] apprit la France » et où il devint « enfant de la patrie », puis au collège, le jeune Edgar se réfugie dans les romans, qu’il dévore à table, au lit ou même en classe, pendant les cours, abrités par son plumier ou cachés sur ses genoux. Au Ménil Palace ou au XXe siècle, mais plus encore au Phénix, dans son quartier de Ménilmontant qu’il aimait tant, il entre dans « la grotte des mystères initiatiques » du cinéma qui le plonge dans un « état semi-hypnotique ».

Plus tard, au Studio 28, une des premières salles d’art et d’essai parisiennes, il découvre Toni (1935), A l’Ouest rien de nouveau (1930) ou Marius (1931), cette « tragédie à l’antique » dans laquelle un orphelin quitte son père et celle qui l’aime pour « l’appel absolu de la mer, de la mère, l’infini », un film qui exprime « le mythe de [son] destin ». A L’Européen, il vibre aux airs de Kurt Weill dans L’Opéra de quat’sous et aux chansons noires de Prévert et de Kosma. Salle Gaveau, ce sont les premiers mouvements des symphonies de Beethoven qui lui font sentir « le terrifiant enfantement du monde » et « jaillir [son] être des eaux stagnantes, le dotant d’un formidable vouloir ». Il devient ainsi un « omnivore culturel ».

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La tempête intime soulevée par la mort de sa mère et cette exposition précoce au tragique de l’existence aura sans doute préparé son éblouissement à la lecture de Hegel. Plaçant la contradiction au fond de l’être et la dialectique au cœur du processus historique, le philosophe allemand fascine le lycéen, puis l’étudiant. Il lui fait apercevoir une logique, celle d’un possible sens de l’histoire, dans le déchaînement des années 1930 : Front populaire, guerre d’Espagne, expansion du communisme, montée du nazisme…

Bien plus tard, dans son grand œuvre théorique, La Méthode (Seuil, 1977-2004), Edgar Morin substituera au dépassement des contraires par la dialectique le « dialogique », qui vise à unir les principes antagonistes. Mais très vite, avec le renfort de Marx, qui remet la dialectique hégélienne « sur ses pieds » en privilégiant les conditions matérielles d’existence plutôt que l’Idée, le jeune Edgar se sent intellectuellement armé. Ce n’est pas seulement – pense-t-il – sa conscience qui est chahutée, mais le monde entier qui, entre les exploitants et les exploités, les possédants et les possédés, est pétri d’antagonismes promis à se résoudre dans la lutte finale de la révolution mondiale.

La politique « envahit » son adolescence. Il oscille entre réalisme et révolutionnarisme. Et, en 1938-1939, adhère au mouvement des Etudiants frontistes qui contente sa fibre pacifiste. Rien ne le prédisposait à devenir un héros de la Résistance. Sans l’épreuve de la guerre, Edgar Nahoum aurait peut-être été un brillant professeur ou, comme son père, un commerçant du Sentier à Paris, pétri de la culture populaire du quartier de Ménilmontant, mais certainement pas Edgar Morin, ce nom de clandestinité qui, à la Libération, deviendra le sien. « Que serions-nous devenus sans la Résistance ?, se demandait-il parfois. Nous aurions eu une carrière ? Grâce à la Résistance, nous avons eu une vie. »

Apprenti résistant

Juin 1940. Son père est mobilisé, et le jeune homme prépare ses examens. Mais « l’étrange défaite » sonne le glas et le tocsin. Edgar prend le dernier train pour Toulouse où, s’occupant pendant deux ans des étudiants réfugiés, il se lie à quelques figures de proue, comme l’écrivaine Clara Malraux (1897-1982), le philosophe Vladimir Jankélévitch (1903-1985) ou le poète Jean Cassou (1897-1986). Il y rencontre aussi Violette Chapellaubeau (1917-2003), étudiante en philosophie, qui deviendra sa femme en 1945. Il a besoin de vaincre sa peur, car le régime de Vichy se transforme « en piège ».

En 1941-1942, il lui faut surmonter « l’antagonisme aigu » entre son « peureux vouloir survivre » et son « ardent vouloir vivre », l’un qui le pousse « à [se] planquer », l’autre « à risquer [sa] vie, ou plutôt à risquer [sa] mort pour [sa] vie ». L’ouverture du Vaisseau fantôme de Wagner qui passe à la radio sonne comme un appel à se lancer « dans l’aventure inconnue »« Tempêtes du Vaisseau fantôme, emportez-moi ! », écrit-il dans son journal, par mimétisme avec le René de Chateaubriand – « Levez-vous vite, orages désirés… ». Il commence à tracter et à inscrire sur les murs des slogans contre la collaboration.

Edgar Morin et l’ancien diplomate et résistant Stéphane Hessel (1917-2013), au Festival d’Avignon, en 2011.
Edgar Morin et l’ancien diplomate et résistant Stéphane Hessel (1917-2013), au Festival d’Avignon, en 2011. KHANH RENAUD/VISUAL PRESS AGENCY

Juif et apprenti résistant, trop repéré dans la ville rose, il trouve alors un point de chute à Lyon, à la Maison des étudiants. Dans un climat de virées nocturnes et d’amitié potache, c’est là qu’avec son camarade Jacques-Francis Rolland (1922-2008), il devient un « communiste de guerre ». Une seule chose importe : la fin de l’oppression. Malgré son aversion pour le stalinisme, il sera incorporé au Parti et considère que seul le communisme peut être une alternative au nazisme.

Dans un repaire de réfractaires, il côtoie les écrivains Albert Camus (1913-1960), Jean Prévost (1901-1944) et Roger Stéphane (1919-1994). Il prend de l’assurance, du galon et revient un temps à Toulouse pour fonder un réseau régional avec l’aide d’un antifasciste allemand, Jean Krazatz, que les partisans appellent tout simplement « Jean ». En 1943, il intègre le Mouvement de résistance des prisonniers et déportés créé par André Ulmann (1912-1970) et qui sera placé plus tard sous l’autorité de François Mitterrand.

Il est nommé lieutenant des Forces françaises combattantes. A cette période, il y eut beaucoup de « rendez-vous ratés avec la mort ». Résistants urbains, ses camarades et lui étaient sans cesse traqués. Un jour, à Paris, fin 1943, alors qu’il a rendez-vous avec « Jean » – ce marin de Hambourg dont le dévouement amena sans doute Edgar Morin à réfuter, après-guerre, la thèse d’une culpabilité collective du peuple allemand –, il manque de se faire prendre dans une souricière.

Il ne trouve pas son camarade comme prévu au cimetière de Vaugirard et se rend à son hôtel. Dans l’escalier, Morin se sent saisi d’une étrange fatigue, d’une incompréhensible paresse et il rebrousse chemin. Dans la chambre de l’hôtel l’attendait la Gestapo qui arrêta, tortura, puis liquida son ami allemand. « Incontestablement une prémonition », assure-t-il dans Mon chemin (Fayard, 2008). Edgar Nahoum devient « Morin » à la suite d’une méprise : une camarade de l’armée des ombres de Toulouse transforma son pseudonyme de « Manin », choisi en référence à un personnage de L’Espoir,d’André Malraux, en « Morin ». « Je suis ainsi le fils de mes actions, de mes œuvres », commentera-t-il.

Durant ces années sombres, la peur et la mort sont à ses trousses, mais le sentiment dont il gardera la mémoire la plus vive est l’exaltation que procurent la prise de risque et la solidarité extrême. « C’est dans la guerre et la résistance que s’est cristallisée la personnalité complexe et vitale d’un penseur du chaos et de la renaissance », relève Emmanuel Lemieux (Edgar Morin, Cahiers de L’Herne, 2016).

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L’acmé de cette fraternité, c’est la Libération : Edgar Morin, drapeau tricolore à la main, roule en voiture siglée FFI sur les Champs-Elysées avec Violette Chapellaubeau, Dionys Mascolo (1916-1997), Marguerite Duras (1914-1996) et, au volant, Georges Beauchamp (1917-2004) hurlant de joie. Pourtant, « après cette apothéose, la Libération fut pour moi un désastre », se souvenait-il.

Tenu à distance par Mitterrand

Ecarté des promotions par les apparatchiks communistes, tenu à distance par Mitterrand pour avoir été un « sous-marin »du Parti durant la Résistance, il se heurte aux mesquineries et aux petites ambitions de la vie normalisée. Déçu, le soldat Morin gagne Lindau, en Bavière. Désormais chef du bureau propagande à la direction de l’information du gouvernement militaire de la zone française à Baden-Baden, il écrit L’An zéro de l’Allemagne (La Cité universelle, 1946). Un essai hérétique où il refuse les clichés en vigueur sur la mauvaise nature germanique et tente de comprendre comment la nation la plus cultivée en Europe, patrie de Goethe et de Beethoven, a pu engendrer la barbarie nazie.

De retour à Paris, il milite au Parti communiste mais, discret opposant culturel, refuse d’entrer au Conseil national des écrivains et de courtiser Aragon (1897-1982). Il vivote avec sa modeste solde et, de 1947 à 1950, traverse une mauvaise passe dont il émerge en retrouvant ses amis du groupe de la rue Saint-Benoît : Dionys Mascolo, Robert Antelme (1917-1990) et Marguerite Duras. Quelque part entre La Belle Equipe et Jules et Jim, Morin découvre une nouvelle expérience de vie. Partage et communauté, discussions enflammées, soirées passées à bistroter. Comme il aime à le répéter, reprenant le titre d’un film d’Ettore Scola retraçant l’histoire d’anciens résistants, « nous nous sommes tant aimés… »

Edgar Morin, à Paris, dans les années 1970.
Edgar Morin, à Paris, dans les années 1970.  MICHELE BANCILHON/AFP

Le tourbillon de la vie séparera le groupe et, insensiblement, il perd sa fratrie sans pour autant cesser d’aimer ses amis.Eternel étudiant et chercheur autodidacte, il trouve aussi un refuge intellectuel au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), en 1950, grâce aux bons offices du sociologue marxiste Georges Friedmann (1902-1977), qu’il connut à Toulouse, aux recommandations du géographe Pierre George (1909-2006), des philosophes Vladimir Jankélévitch et Maurice Merleau-Ponty (1908-1961).

Car Morin ne cesse d’apprendre et de travailler. Biologie, paléontologie, psychologie, ethnologie… il arpente déjà tous les territoires, établit des passerelles entre le symbolique et le politique, le poétique et l’économique. La « pensée complexe », concept qu’il forgera plus tard en voulant « relier ce qui est tissé ensemble », est déjà en marche.

Le CNRS restera pour lui, sa vie durant, un havre de paix et le socle de sa liberté, lui permettant de développer sa pensée à l’écart des intrigues. C’est là qu’il achève cet ovni conceptuel qu’est L’Homme et la mort (Seuil, 1951). Boudé par l’université mais salué par des auteurs aussi déterminants que le philosophe Georges Bataille (1897-1962), le critique Maurice Nadeau (1911-2013) ou l’historien Lucien Febvre (1878-1956), cet essai anthropologique développe notamment l’idée que la science pourrait non pas abolir mais faire reculer la mort (ce qu’il nomme « l’amortalité »).

Parallèlement, les tensions avec le Parti communiste s’accentuent, notamment à l’occasion de « l’affaire Kravchenko », ce haut fonctionnaire soviétique réfugié aux Etats-Unis et auteur d’un fracassant J’ai choisi la liberté (Self, 1947), ouvrage qui dénonçait le système totalitaire de l’URSS. En 1949, Victor Kravchenko (1905-1966) intente et gagne un procès en diffamation contre Les Lettres françaises, publication qui réunit toute l’intelligentsia communiste. Le spectacle de celle-ci communiant dans le mensonge fait vaciller Edgar Morin.

Sans avoir le cran de son ami Claude Lefort (1924-2010) qui, lui, dénonce ouvertement la calomnie, il s’engage néanmoins en rencontrant Margarete Buber-Neumann (1901-1989), ancienne déportée à Ravensbrück. Celle-ci lui raconte comment, au moment du pacte germano-soviétique, Staline les a livrés à Hitler, elle et son mari, le dirigeant communiste allemand Heinz Neumann (1902-1937).

Exclu du PCF

Toujours en privé, Morin se révolte contre le procès, en 1949, du dirigeant hongrois Laszlo Rajk (1909-1949). Il ne renouvelle pas sa carte au Parti, mais c’est celui-ci qui prendra l’initiative de l’exclure en 1951, au terme d’un cérémonial stalinien orchestré par Annie Besse, alors responsable de la Fédération de la Seine du PCF, qui deviendra plus tard, sous le nom d’Annie Kriegel (1926-1995), la pasionaria anticommuniste du Figaro. Le motif : une tribune qu’Edgar Morin signa dans France-Observateur dans laquelle il donnait « quelques petits coups de patte hétérodoxes ».

Comme il le consignera dans Autocritique (Seuil, 1959), un de ses livres les plus inspirés, Edgar Morin vit son exclusion comme un « malheur d’enfant », mais se sent d’un coup devenu grand. Plus jamais il n’acceptera de contraindre la réalité à la logique d’une idée, plus jamais il ne bridera sa liberté de penser.

Ce qu’il va rapidement mettre en pratique. En 1955, avec Dionys Mascolo, Robert Antelme et l’écrivain Louis-René des Forêts (1918-2000), il crée un Comité des intellectuels contre la guerre en Afrique du Nord qui réunit des signatures aussi prestigieuses que celles de François Mauriac, Roger Martin du Gard, André Breton, Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty ou Claude Lefort. Mais le comité connaît vite une crise, au moment de l’intervention soviétique en Hongrie, en 1956, que Morin et ses amis souhaitent condamner.

Autre terrain, autre décalage : avec le marxiste libertaire Daniel Guérin (1904-1988), il défend l’honneur du nationaliste algérien Messali Hadj (1898-1974), qui incarne à ses yeux une voie démocratique de l’insurrection indépendantiste, alors que le FLN, lui, mène une guerre de libération implacable. Morin ne signe pas le fameux Manifeste des 121 (une déclaration sur le droit à l’insoumission), mais rédige, avec Lefort et Merleau-Ponty, un « Appel pour la paix ». Suspect aux yeux des gaullistes qui le croient communiste, renégat pour les communistes, traître au regard des sartriens qui tiennent le FLN pour l’avant-garde du prolétariat, le voilà marginalisé. Le respect des « complexités » est à ce prix.

Arguments, la revue qu’il publie de 1956 à 1960 aux éditions de Minuit, avec Colette Audry (1906-1990), Roland Barthes(1915-1980) et Jean Duvignaud (1921-2007), bientôt rejoints par Kostas Axelos (1924-2010), sera le laboratoire de ce pas de côté à l’égard des orthodoxies de l’esprit, promettant de « réviser sans limite aucune les idées reçues et les idéologies courantes ». Morin y découvre la critique de la technique du « second » Heidegger, les percées conceptuelles de Georg Lukács ou de l’école de Francfort, avec notamment Adorno et Marcuse, qui montrent comment les Lumières se sont retournées en leur contraire. Dans une atmosphère féconde et amicale, il pose les premiers fondements de son analyse de « l’ère planétaire ».

« Comment vis-tu ? »

Eclectique, il présente en 1961 à Cannes le film Chronique d’un étécoréalisé avec Jean Rouch (1917-2004) : une série d’entretiens émouvants sur la façon dont des Parisiens, employés à la SNCF ou OS chez Renault, se débrouillent avec la vie. La question, posée par Marceline Loridan (1928-2018), rescapée d’Auschwitz qui se lancera dans un monologue saisissant sur sa déportation au cours du tournage, s’attardant une minute, une heure ou une journée avec des gens croisés au hasard des rues ou des proches invités dans son appartement, est simple, mais poignante : « Comment vis-tu ? »

Jean Rouch Edgar Morin Chronique d’un été

https://www.youtube.com/watch?v=dhmAVJ4_x0Y

Serait-elle la même aujourd’hui ? Interrogé en 2017 en compagnie de Régis Debray, qui fut également l’un des protagonistes de ce film tourné pendant la guerre d’Algérie, Edgar Morin répondit : « Je crois qu’elle reste valable aujourd’hui. Le “comment vis-tu” n’est pas seulement une question liée aux émotions et sentiments personnels, c’est une question liée à un contexte historique qui est devenu extrêmement incertain et, je dirais même, encore plus inquiétant. A l’époque, les jeunes gens et les personnes à qui on avait posé la question étaient paumés. Or, ils étaient encore une minorité. J’ai été frappé quand j’ai revu le film récemment, je me suis dit : c’est quand même extraordinaire, d’un côté Chronique d’un été est un film forcément daté et d’un autre côté, il est plus actuel qu’à l’époque. Parce qu’il y a un malheur et une difficulté de vivre qui est beaucoup plus répandue aujourd’hui. »

Régis Debray et Edgar Morin, après la conférence « Politique : la fin des utopies », lors du Festival du « Monde »,  à l'Opéra Garnier, à Paris, le 23 septembre 2017.
Régis Debray et Edgar Morin, après la conférence « Politique : la fin des utopies », lors du Festival du « Monde »,  à l’Opéra Garnier, à Paris, le 23 septembre 2017.  KAMIL ZIHNIOGLU POUR « LE MONDE »

Voici donc, poursuivait-il avec Régis Debray, ce que serait la question pertinente à poser aujourd’hui : « Comment vivez-vous et est-ce que parfois vous pouvez dire nous ? » Une préoccupation qui demeurera la sienne jusqu’au bout : « Le nous se réveille lorsque surgit un désastre, un attentat, une pandémie  la réaction collective après l’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo ou du professeur Samuel Paty, celle aussi pendant le confinement l’attestent. Mais il se rendort aussitôt après. L’enjeu de notre civilisation est de ressusciter le nous », déclarait-il dans un livre d’entretiens avec l’agroécologiste, fondateur du mouvement des Colibris, Pierre Rabhi (Frères d’âme, L’Aube, 2021).

Edgar Morin voyage beaucoup, aussi, et découvre les Amériques. Mais il s’épuise et manque à San Francisco d’être foudroyé par une fièvre qui lui vaut de sortir de l’hôpital comme un ressuscité. Curieux de tout, se moquant des chapelles, se défiant des carcans disciplinaires, il occupe d’ores et déjà une position singulière qui va lui permettre de sentir et d’analyser en éclaireur la révolution des mentalités en cours dans les années 1950 et 1960.

Enfant de Ménilmontant, des chansons de rue, des westerns et des romans de cape et d’épée, il ne porte pas un regard condescendant sur la culture de masse qui, entre Hollywood et radio-crochets, émerge. Il montre au contraire, dans Les Stars (Seuil, 1957) comment le phénomène des nouvelles divinités de l’Olympe hollywoodien répond aux besoins de mythes et de légendes tapis au fond de l’humanité et, dans L’Esprit du temps (Grasset, 1962), analyse l’essence des mass-médias qui s’adressent « aussi bien aux cultivés qu’aux incultes, aux bourgeois qu’aux populaires, aux hommes qu’aux femmes, aux jeunes qu’aux adultes ».

Les sociologues Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron lui reprochent alors de « transformer en formules savantes les idées reçues » du moment. Qu’à cela ne tienne : « omnivore culturel », habité par les deux versants de l’art, savant et populaire, Morin est apte à saisir ce qui laisse perplexe à l’époque.

Edgar Morin et le journaliste Jean Daniel, fondateur du « Nouvel Observateur », en novembre 1986.
Edgar Morin et le journaliste Jean Daniel, fondateur du « Nouvel Observateur », en novembre 1986. ARNAUD BORREL/GAMMA-RAPHO

Le 22 juin 1963, un concert de Richard Anthony, Johnny Hallyday et Sylvie Vartan, organisé par Europe 1 et l’émission « Salut les copains », tourne à l’émeute. Après cette « folle nuit de la Nation »Edgar Morin livre dans Le Monde son point de vue sur la formation d’une « bio-classe adolescente », cette génération « yé-yé » qui cherche autant à consommer qu’à se consumer. La sociologie du présent est née.

Morin en produira quelques pépites, comme Mai 68, la brèche (Fayard, 1968), un essai dans lequel, avec les philosophes Cornelius Castoriadis (1922-1997) et Claude Lefort, il met au jour cette sorte de « 1789 socio-juvénile » de la « commune étudiante », ou encore La Rumeur d’Orléans (Seuil, 1969), enquête sur la prétendue traite des Blanches effectuée à partir des cabines d’essayage de magasins de lingerie gérés dans cette ville par des commerçants juifs.

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Sollicité pour étudier les effets de la modernisation dans une commune du pays bigouden, Morin y développe une stratégie d’immersion empathique et distanciée. Il en tire le Journal de Plozévet. Bretagne, 1965 (L’Aube, 2001), une façon originale de comprendre comment une transformation sociale globale s’inscrit dans une situation locale. « Une expérience capitale », note Edgar Morin, qui passe une année « passionnée » dans un penty en terre battue et observe, aidé par des étudiants bretons installés dans différents hameaux de cette commune du Finistère, les effets du remembrement, la métamorphose des adolescents ou analyse le rôle des femmes comme « agents secrets de la modernité ».

Un carnet de terrain d’une sociologie qui, malgré le constat amer du repli sur soi, de l’accélération du temps et de la perte des repères, ne considère pas les sujets étudiés comme des êtres aliénés qu’il faut « objectiver ». Après la revue Arguments, il trouve auprès du Laboratoire du changement social et politique, animé par Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, de quoi continuer à « cheminer dans le désert ». Car à l’époque de l’hégémonie du structuralisme et de ses avatars, il ne croit ni aux « stupidités » sur la « mort de l’homme » ou du « sujet » théorisées par Louis Althusser ou Michel Foucault, ni aux pouvoirs des « structures invariantes » de Claude Lévi-Strauss.

Invité en 1969-1970 à l’Institut Salk de recherches biologiques de La Jolla, en Californie, il plonge dans un chaudron : cybernétique, biologie moléculaire, thermodynamique, microphysique, sciences de l’information, mathématiques du chaos, physique du désordre… Parallèlement, les derniers feux de la révolution hippie lui font vivre une nouvelle « extase de l’histoire », bien loin de l’orthodoxie marxiste-léniniste prônée par la plupart des sorbonnards.

Edgar Morin analyse « la crête de la civilisation occidentale au moment où elle se retourne contre elle-même ». Car les communes libertaires, dans lesquelles il s’insère, rejettent « le pilier des piliers, le fondement même de toute l’organisation sociale  la famille  pour créer, chercher dans l’affinité, l’élection, l’amour, la communauté, un nouveau type de famille ».

La Californie, son « oasis », son Arcadie

Immergé dans une nature océanique et initié à la révolution informatique, Edgar Morin décrit, dans son Journal de Californie (1970), cette jeunesse qui invente – entre un visionnage de la série télévisée Star Trek et un cocktail d’herbes enivrantes – la nouvelle vie communautaire. Il voit naître une « civilisation robinsonne » sur les débris du monde ancien. Morin trouve là son « oasis », son Arcadie. Davantage qu’à l’occasion de la révolte de mai 1968 en France, il vivra une nouvelle « extase de l’histoire », avec ses mouvements « existentiels » qui révolutionnent le mode de vie en puisant aussi bien dans la sagesse orientale que dans le christianisme primitif, le bouddhisme zen que le « fouriérisme sauvage ».

Il rencontre Johanne Harrelle (1930-1994), mannequin et comédienne québécoise qui deviendra sa femme, après son divorce avec Violette Chapellaubeau. Dans le prolongement de ces deux années californiennes s’éveille aussi sa conscience écologique. Il rédige, dans le cadre du Club de Rome, en 1972, L’An I de l’ère écologiqueconvaincu qu’un nouvel âge doit s’ouvrir face à la dévastation de la biosphère. Thème à présent répandu mais qu’ils n’étaient pas nombreux, dans ces années-là, à explorer. C’est sur ce magma de nouvelles cultures et sur les airs d’Angie des Rolling Stones que commence à s’ébaucher La Méthode, son opus magnum.

Avec cette œuvre colossale, en six volumes, qui s’étend de 1977 à 2004, Edgar Morin s’est ni plus ni moins livré à une reconfiguration du savoir humain. Le chercheur élabore une méthode de connaissance capable de « traduire la complexité du réel », une aide à la stratégie de la connaissance que chacun devrait exercer. Contrairement aux apparences, La Méthode est tout d’abord un manifeste d’humilité.

Loin de l’hégélianisme, Morin assure qu’il n’y a pas de vérité du « Tout ». La totalité est toujours inachevée, morcelée, fragmentée. Mais comme dirait Pascal, « toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, il est impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties ».

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Cette maxime permet de comprendre notamment le « principe hologrammatique », nommé d’après la technique de reproduction d’une image en trois dimensions par procédé laser, selon lequel chaque être humain, pour le meilleur ou pour le pire, dans l’abondance ou dans le dénuement, « porte en lui la planète tout entière ». Ainsi l’Européen aisé se lève en écoutant une radio de fabrication japonaise, boit son thé de Ceylan, enfile son jean made in USA, au moment où le miséreux du tiers-monde subit les cours du marché mondial, quitte son village à cause de la monoculture imposée par l’industrie agroalimentaire, danse sur des musiques syncrétiques en buvant du Coca-Cola. Tous les fragments d’humanité se sont déposés en eux.

Pensée à l’écho planétaire

La Méthode identifie trois principes : le « principe dialogique », qui « unit deux principes ou notions antagonistes, qui apparemment devraient se repousser l’un l’autre, mais qui sont indissociables et indispensables pour comprendre une même réalité » ; le « principe hologrammique », qui montre que la partie est dans le tout et le tout à l’intérieur de la partie, comme la totalité du patrimoine génétique est contenu dans chaque cellule individuelle ; et enfin le « principe de récursion organisationnelle », cette « boucle génératrice dans laquelle les produits et les effets sont eux-mêmes producteurs et causateurs de ce qui les produit ». Ces principes forment les trois piliers de la « pensée complexe ». En conclusion de La Méthode, Edgar Morin appelle de ses vœux une « métamorphose » seule à même d’en finir avec la séparation des savoirs, le cloisonnement des consciences, les crises de civilisation.

Edgar Morin, en 1997.
Edgar Morin, en 1997.  JEAN-PIERRE COUDERC/ROGER-VIOLLET

Cette pensée humaniste reçoit, depuis une trentaine d’années, un écho planétaire. Edgar Morin est traduit, invité et honoré dans le monde entier. Ses idées ont inspiré des réformes scolaires, comme celle du second degré au Brésil et l’introduction de la « pensée complexe » dans des universités du Mexique, de Colombie, de Bolivie, du Pérou ou de Saint-Domingue. L’université privée mexicaine « Monde réel » d’Hermosillo a même été baptisée de son nom.

Car Edgar Morin est une star en Amérique latine. Sans doute parce que « les métissages culturels y favorisent l’ouverture d’esprit », expliquait-il. Célébré à l’étranger, il est resté longtemps marginal en France, du moins à l’université où, avec ses mots à tiroirs, ses phrases récursives, sa volonté de mettre un « accent circomplexe » en toutes choses, il s’attirait souvent des regards interrogateurs et amusés. Depuis quelques années, les choses ont changé : l’ancien « Centre d’études de communication de masse » fondé en 1960 par Georges Friedmann s’est transformé en Centre Edgar-Morin et l’ESSEC a créé une « Chaire Edgar Morin de la complexité ».

Hébergée par l’Académie du climat, une fondation Edgar Morin a été créée par le philosophe et sa femme, Sabah Abouessalam-Morin, sociologue de l’urbain. En 2021, son centenaire a été célébré par le président de la République, mais aussi dans la Cour d’honneur du Festival d’Avignon, soirée au cours de laquelle Edgar Morin a pu fredonner à distance L’Opéra de quat’sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill en compagnie de l’ancienne ministre Christiane Taubira et de l’historien Pascal Ory.

Edgar Morin est devenu un nom, synonyme d’un prestige intellectuel qui lui vaut d’être courtisé. A tel point que Nicolas Sarkozy et son conseiller Henri Guaino ont voulu, en 2008, reprendre à leur compte son idée d’une « politique de civilisation » capable de remédier aux maux engendrés par la civilisation elle-même, et qui rassemblerait ce qu’il y a de meilleur au Nord et au Sud, en Orient et en Occident. Mais le concept s’est réduit au mot, l’idée au slogan, et l’affaire a tourné court.

Indiscipliné et franc-tireur

Difficile de récupérer un tel personnage, fondamentalement resté un « indiscipliné », comme l’a relevé son biographe (Edgar Morin, l’indiscipliné, Emmanuel Lemieux, Seuil, 2009). Difficile de l’intimider également, même au moyen d’un procès pour « diffamation à caractère racial » qui lui a été intenté en 2002, pour des passages particulièrement critiques envers la politique israélienne, dans une tribune au Monde, écrite avec Danièle Sallenave et Sami Naïr. Finalement innocenté, mais considérant ces accusations comme « une offense à toute sa vie », Edgar Morin se saisira de cette épreuve pour écrire Le Monde moderne et la question juive (Seuil, 2006).

Plébiscité dans le monde entier, mais franc-tireur de la vie des idées, Edgar Morin se fit quelques adversaires. Ses deux livres de dialogues avec Tariq Ramadan, publiés en 2015 et 2017 avant la mise en examen de ce dernier pour viols, lui ont parfois été reprochés et l’ont conduit à se justifier.

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Loin de se réduire à la figure du vieux sage consensuel véhiculée par sa personnalité chaleureuse et fraternelle, Edgar Morin n’a pas hésité à penser à contre-courant et à s’affranchir de l’unanimisme ambiant. Alors que les caricatures de Mahomet furent parfois brandies comme le symbole de l’identité française, il soutint qu’il fallait « être attentif aux effets pervers d’actes à intentions salutaires ». Car « l’éthique ne peut se borner aux bonnes intentions » et « doit avoir le sens des conséquences de ses actions, qui souvent sont contraires aux intentions », expliquait-il, fidèle en cela à une conception développée dans le tome V de La Méthode.

Alors que des polémistes affirmèrent, après la décapitation du professeur Samuel Paty, que l’« islamo-gauchisme » armait intellectuellement le terrorisme, Edgar Morin déplora l’amplification de « la pensée manichéenne, unilatérale, réductrice ». Alors que « deux France s’affrontent déjà en paroles, la France identitaire et la France humaniste », poursuivait-il dans un entretien au Monde, le sociologue invitait ses lecteurs « à lutter sur deux fronts » : contre les fanatismes meurtriers et la xénophobie. L’écrasement de Gaza par l’armée israélienne à la suite des attentats terroristes du 7 octobre 2023, fut une de ses plus récentes préoccupations, un de ses ultimes combats. Un tourment qui conduit cet intellectuel juif proche des positions du philosophe Martin Buber (1878-1965) ou de l’historien Schlomo Sand sur le conflit israélo-palestinien à écrire, dans Y a-t-il des leçons de l’Histoire ? (Denoël, 2025), qu’« il ne suffit pas d’avoir été persécuté pour ne pas devenir persécuteur ».

« Judéo-gentil »

Le seul moyen pour éviter que la civilisation retombe dans la barbarie consiste selon lui à changer d’orientation. Depuis son texte prophétique et programmatique, La Voie (Fayard, 2011), qui demeure son plus grand succès public, Edgar Morin ne cesse de penser qu’il faut « relier les oasis de vie et de pensée » et qu’il convient même de les faire converger, comme il le rappelle dans son livre d’entretiens avec l’agroécologiste Pierre Rabhi. Car les grandes régressions perdureront tant que n’apparaîtra pas « la nouvelle voie politique-écologique-économique-sociale guidée par un humanisme régénéré », explique-t-il.

Une nouvelle voie « dialogique », qui associerait « les termes contradictoires de mondialisation (pour tout ce qui est coopération) et de démondialisation” (pour établir une autonomie vivrière sanitaire et sauver les territoires de la désertification), de “croissance” (de l’économie des besoins essentiels, du durable, de l’agriculture fermière ou bio) et de décroissance (de l’économie du frivole, de l’illusoire, du jetable), de développement (de tout ce qui produit bien-être, santé, liberté) et d’enveloppement (dans les solidarités communautaires) ».

Appartient-il lui-même à une communauté ? Dans Le Monde moderne et la Question juive (2006), il interroge son identité mêlée. Car la patrie d’Edgar Morin, c’est la France, mais sa « matrie » est la Méditerranée. « Judéo-gentil », c’est-à-dire descendant des juifs modernes qui ont été formés par la culture humaniste européenne du monde des « gentils » (traduction latine du mot goy, issue du latin gentiles), il se décrit également comme un « post-marrane », à l’instar des descendants de ces juifs d’Espagne qui ont été forcés de se convertir au christianisme à la fin du XVe siècle, comme Montaigne, Cervantès ou Spinoza.

Emmanuel Macron, Edgar Morin et son épouse Sabah Abouessalam, lors d’une cérémonie organisée pour célébrer le 100ᵉ anniversaire du philosophe, à l’Elysée, à Paris, le 8 juillet 2021.
Emmanuel Macron, Edgar Morin et son épouse Sabah Abouessalam, lors d’une cérémonie organisée pour célébrer le 100ᵉ anniversaire du philosophe, à l’Elysée, à Paris, le 8 juillet 2021.  YOAN VALAT/REUTERS

Trait irréductible de son identité, le mot « juif » est pour lui un adjectif, non un substantif. « Je suis étranger à toute idée du peuple élu », ajoute-t-il. Ce qui ne l’empêchera pas de partir sur les traces de ces origines sépharades dans Vidal et les siens (Seuil, 1989). Au terme de ce livre « sur et pour » son père, décédé en 1984, il se sentit « heureux de trouver, dans le siècle salonicien de [ses] trois générations antérieures, non pas la synagogue, mais une laïcité formée dans le grand-duché de Toscane, entretenue et propagée à Salonique par [ses] ancêtres livournais ». Ainsi son « retour de piété aux sources familiales » le rendit « définitivement libre par rapport au judaïsme », écrit-il. A cet hommage à son père, s’ajoutera une stèle romanesque pour sa mère, L’Ile de Luna (Actes Sud, 2017).

Le trou noir du scepticisme

Un événement matriel. La perte de sa mère tant aimée, dont il n’a cessé de rêver l’éternel retour, fut sans doute à l’origine inconsciente de son engagement dans le Parti communiste, qui était pour lui comme un « placenta », une seconde famille, une enveloppe maternelle et fraternelle à la fois, une manière de surseoir à cette « nappe de néant ».

De ce « trépan du malheur », Edgar Morin a sûrement puisé le courage et l’audace de risquer sa vie dans les combats et les réseaux clandestins de la Résistance, alors qu’il aurait pu fuir, ou se laisser légitimement gagner par la peur panique d’être pourchassé, fait prisonnier, torturé, déporté. De ce « trou noir » sont nés sans conteste son scepticisme, son doute fondamental, sa fréquentation de Montaigne et sa lecture assidue de ceux qu’il appelle les « tragiques », Pascal et Dostoïevski en tête.

« Vivre de mort, mourir de vie » : toute la bibliographie d’Edgar Morin peut être lue à travers le champ de forces de ces antagonismes complémentaires, car il sait bien, depuis sa lecture de Pascal, que « la source de toutes les hérésies est de ne pas concevoir l’accord de deux vérités opposées ». Depuis son plus jeune âge, l’âme de Morin est ainsi agonique, le siège d’un combat intérieur entre la part d’ombre lunaire et la force solaire.

Edgar Morin à Paris, en 2005.
Edgar Morin à Paris, en 2005.  JEAN-LUC BERTINI/PASCO&CO

Enfant unique « gâté » puis « gâché », il a oscillé entre désespoir et enchantement, désarroi et ferveur. Le cataclysme psychique de la mort de sa mère sera également la matrice de l’idée de Terre-Patrie (Seuil, 1993), qui évoque notre astre errant, perdu dans l’univers et couvert d’une nature que les hommes ont saccagée. Une identité planétaire dont il met au jour la communauté de destin, devant l’urgence à lui inventer d’autres chemins que celui, tout tracé, de la rationalité technicienne étriquée dans laquelle elle s’est jusqu’alors embarquée.

Car après avoir été si brutalement séparé de sa mère, Edgar Morin a cherché par tous les moyens à recréer du lien, à fonder même les bases d’une nouvelle religion, à écrire un « évangile de la perdition » destiné à « civiliser la Terre » et à relier les êtres divisés par les murs et les frontières. Une religion du doute, sans dogme ni excommunication, mais une religion toutefois, car « toute communauté a besoin de communion ».

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Dans un des passages les plus lucides d’Autocritique (1959), Edgar Morin se demande si « l’attente » du retour de sa mère lors de ses 10 ans n’aurait pas tiré du sommeil un « messianisme » auquel pouvaient le prédisposer ses origines juives et son trauma inaugural. « Car il est certain que, depuis cet âge, écrit Morin, avec mes doutes, mes tristesses et mon nihilisme immédiat, jamais je n’ai cessé d’être ému et consolé par la voix qui me dira qu’un jour la vie changera. »

En pleine crise du Covid-19, il a continué à indiquer le chemin de l’espérance, dans un livre cosigné avec sa femme, la sociologue Sabah Abouessalam (Changeons de voie. Leçons du coronavirus, Denoël, 2020). Face à ce qui détruit (Thanatos) et ce qui divise (Polemos), il appelait à prendre « le parti d’Eros ». Lui-même n’a cessé d’aimer, comme en atteste Edwige, l’inséparable (Fayard, 2009), hommage à Edwige Lannegrace qui fut, de 1982 à 2008, son épouse, mais aussi son « rocher », sa « citadelle » et son « centre de gravité ».

Edgar Morin à Marrakech (Maroc), le 11 mars 2025.
Edgar Morin à Marrakech (Maroc), le 11 mars 2025.  OLIVIER CORSAN/LP/MAXPPP

Sans oublier ses deux filles, nées de son mariage avec Violette Chapellaubeau, Irène Nahoum et l’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe, qui contribuèrent à l’écriture de Vidal et les siens (Seuil, 1989). Les dernières années de sa vie furent celles de publications en série, de tweet intempestifs qu’il adressait aux « citoyens de la cité numérique » et de précieux manuscrits retrouvés : un roman autobiographique écrit en 1946, L’année a perdu son printemps (Denoël, 2024), le troisième volume de La Méthode (Actes Sud, 2024). Inquiet de la « régression néoautoritaire » qui traverse la planète – « il sera peut-être bientôt minuit dans le siècle », disait-il –, Edgar Morin donna au Monde, le journal où il intervient depuis 1960, une dernière interview en avril afin de témoigner malgré tout de sa « foi dans l’amour et dans la fraternité ».

« Caminante, no hay camino, el camino se hace al andar », écrit le poète espagnol Antonio Machado (1875-1939) dans un vers qu’il aimait à réciter. « Toi qui chemines, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant. » Le chemin d’Edgar Morin s’est arrêté, le cheminement de sa pensée, animée par le duel des contraires, continue d’inspirer ceux qui n’ont pas renoncé à espérer en une « insurrection des consciences ».

Edgar Morin en quelques dates

8 juillet 1921 Naissance à Paris

1941 Il rejoint le PCF et la Résistance

1946 Publication de « L ’An zéro de l’Allemagne », son premier ouvrage

1950 Il entre au CNRS

1951 Il est exclu du PCF

1959 « Autocritique »

1960 « Chronique d’un été », film coréalisé avec Jean Rouch

1968 « Mai 68, la brèche »

1969 « La Rumeur d’Orléans »

1970 « Journal de Californie »

1970 Il participe à la création du Centre Royaumont pour une science de l’homme

1977 Publication du premier tome de « La Méthode » (« La Nature de la nature »)

1982 « Science avec conscience »

1983  « De la nature de l’URSS »

1995 Il est nommé président de l’Agence européenne pour la culture

2004 « Ethique », dernier des six tomes de « La Méthode »

2010 « Pour et contre Marx »

2011 « La Voie, pour l’avenir de l’humanité »

2011 « Le Chemin de l’espérance », avec Stéphane Hessel

2021 « Frères d’âme », entretien avec Pierre Rabhi

29 mai 2026 Mort à Paris à l’âge de 104 ans

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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