Une autorisation dérogatoire pour un pesticide génétique (le Calantha) non évalué concernant notre santé

Le Calantha, premier pesticide à ARN interférent autorisé en Europe, attaqué devant la justice belge

Un pesticide « génétique » pourra être employé pour tuer le doryphore de la pomme de terre en Belgique. Deux ONG contestent l’autorisation dérogatoire accordée, les effets de cette substance sur la santé et l’environnement n’ayant jamais été évalués dans l’Union européenne. 

Par Stéphane FoucartPublié le 21 mai 2026 à 13h00, modifié le 21 mai 2026 à 16h06 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/05/21/le-calantha-premier-pesticide-a-arn-interferent-autorise-en-europe-attaque-devant-la-justice-belge_6691871_3244.html

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Des tracteurs équipés de récolteuses de pommes de terre à l’œuvre dans un champ près de Geer, en Belgique, le 26 septembre 2025.
Des tracteurs équipés de récolteuses de pommes de terre à l’œuvre dans un champ près de Geer, en Belgique, le 26 septembre 2025.  NICOLAS TUCAT/AFP

Un pesticide « génétique », reposant sur la technologie de l’ARN interférent, peut désormais être utilisé en plein champ en Belgique, pour lutter contre le doryphore de la pomme de terre, un insecte dévorant les plantations. Le Calantha est le premier produit issu de cette technologie à être employé dans l’Union européenne depuis que les autorités belges lui ont accordé une autorisation d’urgence de cent vingt jours, le 1er mai. Deux organisations non gouvernementales, Pollinis et Nature & Progrès Belgique, ont annoncé, lundi 18 mai, avoir saisi le Conseil d’Etat belge contre cette dérogation.

Cette dernière a été octroyée en vertu du règlement européen de 2009 sur les pesticides, qui prévoit la possibilité pour les Etats membres d’autoriser des substances interdites dans l’Union européenne en cas d’absolue nécessité pour la protection des cultures. « Nous estimons qu’il s’agit d’un dévoiement de cette réglementation, explique Julie Sohier, déléguée générale de Pollinis. Aucune substance de cette nouvelle classe de pesticides, dont le mode d’action est complètement différent de celles actuellement sur le marché, n’a jamais été évaluée en Europe du point de vue des risques sanitaires et environnementaux. On ouvre la porte à un produit sur lequel on ne sait rien ou presque. » Le recours formé par les deux organisations de défense de l’environnement n’est pas suspensif.

Ces pesticides d’un nouveau genre reposent sur l’utilisation d’ARN interférent (ARNi), de petits brins d’ARN qui pénètrent dans les cellules et y interfèrent avec le fonctionnement de l’ADN du noyau. En bloquant l’expression de gènes spécifiques, les ARNi agissent comme une sorte d’interrupteur qui empêche la synthèse de certaines protéines, entraînant ainsi la mort du ravageur ciblé. En l’espèce, le Calantha – dont le principe actif répond au nom de ledprona – est conçu pour « éteindre » un gène produisant une protéine indispensable à la survie du doryphore de la pomme de terre (Leptinotarsa decemlineata).

« Procédures peu transparentes »

Pour GreenLight Biosciences, la société américaine qui commercialise le pesticide, « ce mode d’action novateur constitue un outil supplémentaire pour les programmes de gestion de la résistance, sans laisser de résidus détectables sur les pommes de terre récoltées », et permet de « ne pas nuire aux abeilles, aux insectes bénéfiques ou à d’autres organismes non ciblés ». Le Calantha ainsi que deux autres produits – développés par l’allemand Bayer – reposant sur la technologie d’ARNi sont autorisés depuis quelques années, aux Etats-Unis notamment. Interrogée, l’Autorité européenne de sécurité des aliments précise qu’elle a bien reçu le ledprona pour avis, mais que « l’évaluation du risque n’a pas encore commencé ».

De son côté, l’agronome et généticien Philippe Baret, professeur à l’université catholique de Louvain, en Belgique, et ancien auditeur de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, conteste les conditions de l’autorisation d’urgence octroyée au produit. « Il n’existe en l’espèce aucune urgence, la pression exercée par les doryphores étant en ce moment faible à nulle sur les pommes de terre en Belgique, précise-t-il. Et, quand bien même, il existe une cinquantaine de formulations commerciales disponibles pour lutter contre les doryphores. Ces dérogations sont accordées selon des procédures peu transparentes et non motivées scientifiquement. »

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S’il critique une politique du « pied dans la porte » destinée, selon lui, à créer un précédent d’usage à grande échelle de ces nouveaux pesticides génétiques en Europe, le chercheur belge précise ne pas être opposé par principe à cette nouvelle technologie. « Après tout, le principe est séduisant et pourra peut-être répondre aux problèmes posés par les pesticides de synthèse classiques, dit-il. Pour l’heure, il existe trop peu de connaissances et la manière dont cette dérogation a été accordée témoigne d’un grand mépris pour l’expertise. »

En outre, comme l’expliquent Pollinis et Nature & Progrès, il ne peut exister d’urgence à proprement parler puisque les producteurs de pommes de terre belges affrontent une crise de surproduction et une chute catastrophique des cours, une part de la marchandise ne trouvant pas preneur. Depuis avril, selon la revue spécialisée Le Sillon belge, la cotation affichée par Belgapom (la fédération des négociants et transformateurs de pommes de terre) sur le marché libre de la pomme de terre industrielle est de 0 euro la tonne – en dehors des contrats négociés en amont par la majorité des producteurs avec les fabricants de frites surgelées. « Le prix était déjà en baisse depuis des mois en raison d’un manque de demande et était tombé à 10 euros la tonne en mars », précise la revue. A l’été 2025, ce cours se situait à 50 euros la tonne, un niveau déjà jugé inhabituellement bas. Le ministre wallon de la santé et de l’environnement, Yves Coppieters, a lui-même déclaré, lundi 18 mai, que l’autorisation d’urgence du Calantha n’avait « pas de sens à ce stade ».

Les deux associations requérantes ajoutent qu’aucune étude indépendante n’existe encore sur les potentiels effets adverses de ce produit sur les espèces non cibles, comme les pollinisateurs, les auxiliaires de culture, les organismes des sols, etc. « Les données existantes à l’heure actuelle sont produites par les industriels et sont incomplètes, souligne Julie Sohier. Les incertitudes sont immenses sur la manière dont on va surveiller les effets de cette nouvelle technologie sur les espèces non ciblées, sur la contamination des sols, de l’eau, etc. Aux Etats-Unis, les résidus de produit éventuellement présents dans l’environnement et même l’alimentation ne sont pas surveillés, par exemple, parce qu’on part du principe que l’ARN se dégrade rapidement. Mais il reste énormément d’inconnues. »

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Stéphane Foucart

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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