Retour à une gouvernance plus traditionnelle pour des écologistes

Nicole Blanc, actuelle adjointe social enfance santé, une commune fracturée, reportage sur la ville de Dieulefit (Drôme), où la mairie écolo n'a pa été réélue, 9 mai 2026, Alexa Brunet pour Le Monde
ALEXA BRUNET POUR « LE MONDE » 

A Dieulefit, l’examen de conscience des écologistes : « En bons intellos de gauche boboïsants, on n’a pas vu qu’on se coupait de la parole populaire »

Par Camille Bordenet (Dieulefit [Drôme], envoyée spéciale)

Publié hier à 05h15, modifié hier à 17h10 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/05/22/a-dieulefit-l-examen-de-conscience-des-ecologistes-en-bons-intellos-de-gauche-boboisants-on-n-a-pas-vu-qu-on-se-coupait-de-la-parole-populaire_6692082_3224.html?search-type=classic&ise_click_rank=1

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Récit

Manque de dialogue, procès en élitisme : après six ans de mandature écologiste, la commune drômoise a préféré revenir à une gouvernance plus traditionnelle. Ce n’est pas du côté du clivage binaire entre droite et gauche ou entre « néoruraux » et natifs du pays que s’est joué le scrutin, mais dans des coups de canif portés, de part et d’autre, au vivre-ensemble.

La tour de l’Horloge de Dieulefit semble avoir suspendu le temps et sa devise : « Lou tems passo, passo lou ben » (« Le temps passe, passe-le bien » dans un dialecte occitan). La salle de vote est archicomble, ce dimanche 15 mars au soir ; une foule jusqu’au-dehors, sur le parvis de l’hôtel de ville. Artisans, commerçants, travailleurs du BTP, aides à domicile, employées du Super U… même les jeunes en sont. A croire que les 3 200 habitants de ce bourg de la Drôme provençale ont rendez-vous avec l’histoire.

Chacun retient son souffle à mesure que l’on déplie les bulletins. Sur les coups de 21 heures, une clameur monte, puis des exclamations. On pensait l’origami des voix serré, voilà la victoire écrasante : la liste dite « dieulefitoise » de Patrice Benoit (divers droite), jusqu’alors conseiller municipal d’opposition, l’emporte à 56,56 % sur celle du maire écologiste sortant, Christian Bussat (divers gauche). Près de 80 % de participation : du jamais-vu, de mémoire d’habitants. Il y a des cris de joie et des « ouf ! » de soulagement d’un côté. Des pleurs de l’autre.

Ce soir-là, Bastien Chalon préfère rester en terrasse. Bastien connaît tout d’ici : chaque bagnole, chaque voix, chaque brouillerie. Ce barbu costaud est né au pays il y a quarante ans, d’une vieille famille, y a monté sa boîte de construction en bois – qui emploie une trentaine de gars du coin – à 21 ans, y a eu sa fille, puis rencontré et épousé Charlotte, une « néo » qui arrivait de Paris avec ses enfants.

A l’intérieur, Bastien aurait dû affronter les regards. Voir la rage au visage de ceux avec qui il a grandi. Il aurait fallu assumer de « [s]’être affiché » avec « eux », la liste des « écolos bobos », plutôt qu’avec « “nous”, les gens d’ici ». Se voir encore regardé comme un « traître ». Lui, un Chalon. Comme lorsqu’il commençait à fréquenter Charlotte et s’était entendu dire : « T’as bien changé, tu traînes qu’avec des néos maintenant. » Charlotte est pourtant de ces nouveaux « intégrés », pas ramenarde pour un sou. Elle a repris la bijouterie de la rue du Bourg, veille à ce que tout le monde y trouve son compte, touristes comme locaux. Elle a même pris la présidence d’une cantine scolaire.

« Les néos, vous ne pouvez pas vous empêcher de politiser et de voir du RN [Rassemblement national] partout, dit Bastien, s’adressant à Charlotte. Mais les gens d’ici, je les connais depuis tout petit, ce n’est pas des idées RN, ils sont quand même ouverts. Ce n’est pas ça qui s’est joué. » Alors quoi ? Des « embrouilles », Bastien en a connu, en quarante ans. Et ses parents avant lui. Etre une terre de résistance dans une région protestante ne prémunit pas des querelles de clocher. « Ça faisait partie de la vie de village, comme un repas de famille : on se mettait dessus, mais à la fin on se tapait dans le dos. »

Il parle au passé, évoque ce temps pas si lointain où l’on pouvait encore parler de « village ». Ce temps où ceux que les journalistes appellent les « néoruraux » – un mot-valise qui masque une grande diversité sociale de profils – ne s’étaient pas encore toqués de redessiner la sociologie locale, les terrasses de café et le sens de la circulation, avec leurs grandes idées, leurs longs vélos et leurs us colorés. Ce temps où l’on pouvait encore se garer comme on voulait, profiter d’allées bien entretenues et de tableaux d’affichage sans collages anti-tout. Sur les groupes Facebook, des habitants s’échangent photos en noir et blanc et nostalgie du bon vieux temps.

A quel moment le temps s’est-il mis à marcher à l’envers ? Que s’est-il passé pour que celui que l’on surnomme le « village des Justes » – qui a accueilli pendant la guerre plus d’un millier de personnes pourchassées par les Allemands, où « nul n’est étranger », portant haut sa tradition d’accueil – voie de telles lignes de démarcation se tracer sous les fronts ? Pour que d’aucuns s’autorisent à écrire sur Facebook – devenu le théâtre d’une guerre numérique villageoise – « les bobos gauchiasses vont se casser ailleurs, parfait ! » ? Que d’autres placardent dans les rues : « T’as une Tesla, t’es un facho », « Dieulefit, souviens-toi, le fascisme ne passera pas » ? Pour qu’en pleine rue, devant leurs enfants, des nouveaux venus à vélo se fassent traiter de « connards d’écolos » ? Pour que quelques-uns aient rebaptisé la place Chateauras la « place Fachoras » ?

« Pas assez à l’écoute »

Au sortir de six ans d’un mandat éprouvant, les questions se bousculent dans la tête des élus battus. La défaite les a plongés dans un douloureux examen de conscience. Eux repartaient confiants. Tous l’admettent : ils ont fait une mauvaise campagne. Ou plutôt : ils n’ont pas réellement fait campagne. Partis trop tard, en terrain conquis et en ordre dispersé, quand l’opposition, elle, préparait le match retour depuis des années.

Le maire défait, Christian Bussat, veut bien recevoir chez lui, sur le terrain jouxtant l’élevage de cochons – en bio et en plein air – pour lequel sa femme et lui se sont installés à Dieulefit il y a quinze ans. Ingénieur agricole, il arrivait des Cévennes. Bonhomme jovial aux manières rondes, il n’a pas l’habitude d’être ainsi « secoué ». Celui qui est aussi le suppléant de la députée écologiste Marie Pochon (laquelle avait remporté les législatives de 2024 face au candidat RN, avec notamment 73 % des voix à Dieulefit) dit manquer de recul. Il a tenté de rassembler ses idées sur un document. Tout en haut, il a écrit : « Pourquoi ? ? ? », en gros et avec trois points d’interrogation, qui font comme des crochets dans sa poitrine.

Qu’on lui permette de commencer par le bon bilan : le projet de regroupement scolaire, le skatepark, l’extinction de l’éclairage public, une deuxième policière, le tirage au sort de citoyens pour les subventions aux associations… et des finances saines, il l’assure.

Oui, mais : « L’ennui, c’est qu’on n’a pas su mettre tout ça en valeur, mauvais qu’on était en communication. » Il soupire, penaud. « Dans l’ensemble, on n’a pas été assez à l’écoute des gens, on n’avait pas assez de contacts avec la base. » Il reconnaît être plus spontanément allé voir des spectacles de théâtre et de musique à La Halle que des matchs de l’US Dieulefit-Bourdeaux. « C’est bête. » Ça ne lui aurait même pas coûté, lui qui aime le rugby. On ne l’a pas non plus beaucoup vu au bistrot ni aux fêtes des commerçants. Il concède une « forme de naïveté ». Un manque de « sens politique ». Pensait qu’avoir été « paysan [s]a vie durant »« avoir les pieds dans la terre, être un écolo qui fait des rillettes » l’immunisait contre les procès en élitisme.

La « participation citoyenne » était pourtant un des thèmes centraux de la liste en 2020, avec le « vivre-ensemble » et l’« écologie sociale ». Ils parlaient d’associer les citoyens, de développer l’« économie verte »« Osons une transition heureuse » en étendard. Ils arrivaient de l’extérieur pour pas mal d’entre eux, avaient étudié longtemps, voyagé loin, y croyaient dur comme fer… Ils avaient pris exemple sur le village voisin de Saillans, sous le feu des caméras pour avoir été l’un des premiers, en 2014, à tenter la démocratie participative. Non sans mal : critiquée par une partie de la population n’y trouvant pas sa place, l’expérience saillansonne s’était éteinte en fin de mandat.

« On les avait interrogés sur les erreurs à ne pas reproduire, se souvient Christian Bussat. On pensait pouvoir y arriver. » Il faut dire que leur qualification, dès le premier tour, face à trois listes de figures locales avait mis du vent dans les voiles. D’aucuns avaient persiflé : la faute au Covid, qui a démobilisé les anciens. « A l’époque, en 2020, on est arrivés très naïfs, en voulant faire du bien au village », se souvient Marion Martin, 34 ans. Elle en avait alors 28, revenait s’installer dans cet endroit où elle a grandi, deux enfants en bas âge, des idéaux dans ses bagages. Elle s’énerve contre ce raccourci qui voudrait que ce soient « les néos qui [aient] importé l’écologie » : « Moi, je suis d’ici, et j’ai porté une voix écolo que partagent d’autres gens du coin », affirme cette salariée associative, fille d’un éducateur à l’environnement.

Au sein de l’équipe, des dissensions sont vite apparues entre quelques élus militants, partisans d’aller plus vite et plus fort face à l’urgence environnementale, et ceux qui souhaitaient prendre davantage de temps pour expliquer et concerter.

« Dictature verte »

L’affaire du rallye automobile du Picodon est encore dans toutes les têtes, qui a vu le village se fracturer entre ceux qui y voyaient une manifestation sportive d’un « autre âge » à l’heure du dérèglement climatique et les amateurs de cette institution dieulefitoise attirant 200 équipages, des milliers de spectateurs, et ce depuis près de trente ans. Autant de retombées économiques pour les commerçants, dans cette région qui vit du tourisme.

« Est-ce qu’on va continuer à financer collectivement des voitures qui polluent et pétaradent ? », avait demandé Bussat lors d’un conseil municipal, en 2021. La petite phrase est restée. Et d’autres. Décision fut prise de diminuer progressivement les aides au rallye. Puis d’annoncer qu’on ne souhaitait plus accueillir le camp de base de la course à Dieulefit.

La mèche était allumée, qui embraserait bientôt les murs Facebook et ceux du village : « Touche pas au rallye », « Rallye = économie locale », « Mairie actuelle = dictature verte », « Dieulefit est à tous, pas à vous », « Tu viens, tu t’installes, tu t’adaptes », « Mange ton compost ». Jusqu’à des panneaux appelant nommément des élus à la démission.

Marion Martin ne regrette pas la décision : « Pour moi, c’était de notre devoir d’arrêter le rallye. J’ai deux enfants, la terre est en train de brûler. Limiter notre empreinte carbone doit aussi se faire à l’échelle des collectivités. » Ses regrets vont davantage aux « attitudes » qu’aux décisions : « Je suis d’accord qu’on a péché sur le manque de dialogue. On aurait dû être plus proches des gens, expliquer et impliquer davantage. » Un silence. « Ce qu’on portait fort et sur quoi on s’est complètement foirés, c’est sur le vivre-ensemble. »

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La blessure est encore palpable pour Bernard Pellegrin, doudoune sans manches et parole sans fard. Il a fini par accepter l’échange, quoique méfiant. Lui est né à Dieulefit il y a soixante-sept ans, « issu d’une famille ouvrière de plombiers » – famille dont les traces remontent au XVsiècle, il tient à le préciser. Il attaquait le travail à 17 ans, se mettait à son compte à 26, toujours prêt à rendre service, comme son père avant lui et son fils à son tour. Pas une maison de Dieulefit dont l’artisan ne connaisse les canalisations.

Il avait 36 ans quand il a rejoint l’organisation du rallye. Son visage se déride un peu lorsqu’il se met à raconter le chapiteau, la paella géante, l’orchestre, ce « plaisir d’organiser une manifestation pour l’ensemble du pays de Dieulefit ». Puis il se renfrogne tout à trac : « Ça a été violent. Ils nous ont virés de chez nous. Même des gens qui avaient voté pour eux en 2020 ont trouvé qu’ils allaient trop loin. » Lui a bien tenté de négocier : « On n’était pas des destructeurs : on avait fait calculer l’impact carbone, proposé de planter des arbres pour compenser. »

Il reçoit autour de la grande table du conseil municipal. Cette fois, l’artisan plombier n’est plus dans l’opposition, « placé là, dans un coin, la petite minorité de petits rigolos qu’on n’écoute pas », dit-il en désignant le bout de la table comme on montrerait le fond de la classe. Le voici désormais deuxième adjoint, chargé des travaux.

« C’était eux qui avaient la science infuse »

Après l’élection, ni une ni deux, il s’est rendu sur le chantier de l’école. L’équipe précédente l’en avait tenu à l’écart. « Qu’est-ce que ça pouvait leur faire que je suive ce chantier ? C’était pas pour prendre leur place. Avec le nombre d’années de travaux que j’ai, il y avait plus à venir chercher vers moi. Autant la culture, j’irais pas, autant les travaux, c’est ma vie. Je ne suis peut-être pas ingénieur, mais, dès que j’y jette un œil, j’ai compris. » Rebelote lorsqu’il fut question de recréer un comité des fêtes : « Ils n’ont jamais voulu m’incorporer », regrette celui qui en a été à la tête pendant dix-huit ans.

Il poursuit : « Nous, on pouvait dire ce qu’on voulait, mais non, c’était eux qui avaient la science infuse, eux qui savaient ce qui était bon pour le village. On n’avait plus droit à la parole. Ce qu’on [ne] voulait plus, c’était cette idéologie imposée… Ce n’est pas ça, la démocratie participative. » Alors ils n’ont plus rien dit. Et ont attendu le verdict des urnes, « poings serrés dans les poches ». Il se tait. Puis, sans prévenir, droit dans les yeux, comme si on était forcément du côté des « autres » : « Ce que vous avez fait, c’est inhumain, ça fait mal. »

D’autres décisions ont contribué à ce que cette mairie soit perçue comme « méprisante »« coupée des réalités » : l’arrêt des subventions à une course cyclosportive, la fin du prêt gratuit du gymnase à une association d’expo-vente de Playmobil, ou encore la piétonnisation partielle de la rue du Bourg et la limitation du stationnement pour lutter contre les voitures ventouses…

En parallèle, la municipalité chargeait une association culturelle, la Bizz’Art Nomade, de la programmation de la salle de spectacle, soutenait la création d’habitats légers pour répondre au manque de logements et limiter l’imperméabilisation des sols. Jusqu’à entamer, à l’hiver 2024, une grève de la faim médiatisée pour contester une décision départementale, ou soutenir, dans la presse nationale, une poétesse palestinienne… « Ils pleuraient pour Gaza, mais pour nous ?, s’énerve une commerçante (qui a requis l’anonymat) ayant eu des difficultés. On ne doit pas avoir la même notion du vivre-ensemble. »

« Dans la tête des Dieulefitois, tout ça s’est mélangé », constate Bastien Chalon. Lui fait un peu office de traducteur du village, un pied de chaque côté, parlant toutes les langues, à commencer par celles qui n’ont pas les mots. « Faut se mettre à leur place : ils se sont sentis mis à l’écart, pris de haut, jugés sur leur mode de vie. Mais ce n’est pas en interdisant qu’on ouvre l’esprit. Quand ils s’énervent en voyant passer des vélos-cargos, c’est pas après le vélo qu’ils en ont. »

« Du mépris de classe »

Il y a aussi que cette écologie « d’en haut », « d’ingénieurs », est venue invisibiliser l’autre : l’écologie d’en dessous, des gens d’ici, discrète et économe, jamais revendiquée comme telle. Bastien encore : « Quand j’ai monté Bati Eco [le “éco” est celui d’écologie], je voulais faire du local… Pas besoin de mettre des grands mots qui trient. » Et cette commerçante :« Nous, en campagne, on est tous écolos, c’est comme ça, c’est pas des bureaucrates des villes qui vont nous faire la leçon. »

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Ce matin-là, un groupe d’amis se retrouve au café la Mine d’art. Ils ont la quarantaine, sont développeur, enseignant, ingénieur, forgeron, artiste… Certains sont originaires du coin, où ils sont revenus, d’autres sont arrivés il y a peu. Tous chamboulés par les élections. Un couple a déposé plainte pour un message sur Facebook. Il y a des larmes. Des étreintes. On voudrait comprendre. On s’inquiète d’un possible « backlash écologique ». On se demande si le pire repoussoir ne serait pas tant l’« étranger citadin » que sa conception de l’écologie.

L’un d’eux, Jonathan Ehrhardt, hasarde : « Pour moi, ce qui s’est joué, c’est du mépris de classe. On en fait tous, consciemment ou pas, dans nos postures, nos façons de parler… » La situation lui rappelle quand il exerçait dans les Antilles : de la gentrification, oui. Et même, ose-t-il, une « forme de néocolonialisme ». Lorsque sa femme et lui sont arrivés à Dieulefit en 2023, ils se sont sentis bien accueillis. Leur profession n’y est sans doute pas pour rien : ils sont médecins. A moins que ce ne soit leur façon de faire. Ils ne se font pas remarquer, discutent avec leurs voisins « de choses et d’autres », les écoutent rouspéter contre ces festivaliers qui voudraient planter leurs tentes dans leurs champs. Ils ne jugent pas. Lui est trésorier de l’association des parents d’élèves, où il croise « toutes les classes sociales ». « Le but n’est pas de prendre le pouvoir, mais de créer du lien, un climat de confiance. »

Dans le groupe se trouve l’ancienne première adjointe. Au départ, Magali Buisson, 49 ans, ne souhaitait pas parler. Trop d’émotions contradictoires. Elle est arrivée il y a quinze ans avec ses quatre enfants. Fut un temps où on la voyait danser la Macarena aux fêtes de village. On se fichait bien de savoir qu’elle avait auparavant conseillé des élus à Lyon et à Bruxelles. En devenant adjointe, elle est aussi redevenue une professionnelle de la politique, mettant plus volontiers en avant ses compétences institutionnelles que son « histoire sociale » : adolescence dans un quartier populaire, père professeur d’auto-école, mère secrétaire.

Puis le climat municipal s’est tendu, et la première adjointe s’est vue « [s]’épuiser à justifier des décisions impopulaires ». Jusqu’à devenir, dit-elle, une « caricature [d’elle]-même » : « En bons intellos de gauche boboïsants, pleins de grands principes, on n’a pas vu qu’on s’éloignait, qu’on se coupait de la parole populaire. » Ses mots font écho à ceux d’une commerçante, blessée d’avoir été traitée de « facho » « On s’est catalogués mutuellement. C’est ça qui a fait du mal. »

Après l’élection, Magali Buisson a tenu à féliciter le nouveau maire. Elle espère qu’ils arriveront, d’une façon ou d’une autre, à « se retrouver ». A l’époque, ils avaient même dansé un rock. Paradoxalement, elle ressent un certain soulagement : « Je n’ai plus de boulot, mais je vais pouvoir recommencer à exister dans ma totalité. » « Peut-être que si on avait gagné on aurait continué comme ça, en pensant bien faire », concède Christian Bussat, désormais dans les rangs de l’opposition.

« Le contexte électoral exacerbe des formes de conflictualité que les individus de la petite bourgeoisie culturelle ont sinon tendance à ignorer, du moins à euphémiser, analyse le sociologue Mario Bilella, qui enquête sur les mobilités résidentielles des classes moyennes et supérieures vers des espaces ruraux, et leurs effets politiques. L’entretien d’un entre-soi fondé sur un style de vie partagé et perçu comme moralement supérieur – où la question écologique tient une place centrale – génère souvent une distance croissante aux autres groupes sociaux qui peut expliquer ces formes de cécité sociale. »

« On se retrouvera avec le temps »

Patrice Benoit, 53 ans, monte les volées de marches de la mairie d’un pas preste, dossiers sous le bras. Assis en bout de table six ans durant, le voici désormais installé dans le fauteuil de premier magistrat. Enfin. Ces dernières années, le patron de PME était partout : auprès des commerçants et des artisans, dans les tribunes du stade Michel-Richon, auprès des anciens durant le Covid… « Toujours prêt à vous arranger, dit-on à la boulangerie. Et puis, Patrice, on l’a connu haut comme ça, c’est un enfant du pays. » Il est né à l’hôpital de Dieulefit, du temps où celui-ci existait encore, et a repris la SEBM, l’entreprise familiale de transmission mécanique.

Le nouveau maire se serait bien passé d’un article de plus. Ces tribunes envoyées au Monde et à Mediapart par des nouveaux habitants, candidats sur la liste défaitesans rien demander, c’était déjà bien assez. Certes, ils prennent leur part, invitent à « sortir du confort de l’entre-soi » et à « renouer le dialogue ». Mais quel besoin, s’agace Benoit, de « tout politiser autour d’une opposition gauche/droite » ? Comme si on était à Paris. « Ici, on travaille avec toutes les bonnes volontés, pour le village. » N’en déplaise à ceux qui voudraient voir en lui un « facho » : Benoit n’a jamais fait mystère qu’il penchait à droite, « mais pas à l’extrême ». Cet automne, il s’est même rendu au « village antifasciste » organisé par des militants au parc.

Si tous les coups semblaient permis pendant la campagne, la fonction, désormais, oblige. Pas question de remettre de l’huile sur le feu : Benoit, sérieux et affairé, entend se montrer au-dessus de la mêlée. « Certes, il y a des choses qui ne seront jamais effacées, mais, sur certains sujets, on se retrouvera avec le temps. » Qu’on le juge dès à présent sur son travail, qu’il promet « dans l’intérêt général de tous les Dieulefitois ». Il l’assure : ils ne sont pas là pour « casser tout ce qui a été fait ». Les grands projets seront poursuivis.

Consigne a tout de même été donnée aux agents de débroussailler les allées. Six ans ou presque qu’on n’avait pas tondu. « Le village respire à nouveau », applaudit-on sur Facebook, « et très respectueux de l’environnement, juste de l’huile de coude et de la sueur, comme quoi l’écologie n’est pas l’apanage des mouvements verts… »

L’environnement ? « Avec nous, ce sera plus pragmatique, sans opposer écologie et économie », assure Benoit. La culture ? « C’est sûr qu’il faudra parler à un plus grand nombre, trop de gens se sont sentis mis de côté. » Il hasarde : « Pourquoi pas un son et lumière mettant en avant notre patrimoine des métiers d’art et de la céramique ? » Surtout, il voudrait qu’on oublie Facebook pour se retrouver « physiquement, autour d’une buvette, une fête populaire, sans se faire des nœuds au cerveau pour tout ».

Pacte d’accueil implicite

En attendant, les premiers conseils municipaux ont été chahutés. Il y a été question de mettre des caméras de vidéoprotection aux entrées du bourg – pour lutter contre les cambriolages et le narcotrafic. Et du budget communal. La nouvelle équipe affirme avoir hérité d’une grosse dette nécessitant d’augmenter la fiscalité locale. Les sortants dénoncent un discours « alarmiste et politique pour justifier la hausse d’impôts », quand eux, leur première décision, il y a six ans, fut de soutenir une coopérative d’énergie solaire.

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Quand Benoit évoque l’ancienneté de sa famille ici, c’est moins pour revendiquer un monopole – elle aussi est « arrivée d’ailleurs à un moment » – que ce qui leur a été « inculqué de génération en génération » : le « bien-vivre à Dieulefit ».Ce qu’il entend par là ? Bonne question. Il tente : « Etre modeste et faire attention à l’autre. Ne pas imposer. » C’est ce« tronc commun », cette « identité dieulefitoise », ce pacte d’accueil implicite passant par sa façon d’être aux autres plutôt que par son degré d’ancienneté que d’aucuns craignent de voir menacé. « Si les nouveaux arrivants ont été attirés par tout ce qui fait l’esprit de Dieulefit, pourquoi vouloir le changer ? »

Dans un post Facebook pré-élections, un ex-conseiller municipal dit regretter une époque – sans doute fantasmée – où les arrivants prenaient d’abord le temps d’« observer les us et coutumes »,  « le respect et la tolérance pour cette terre d’accueil étaient sans limites ».

Bastien et Charlotte Chalon préfèrent les nuances. Charlotte : « Tous les nouveaux n’arrivent pas de la même façon ni avec les mêmes bagages. Et tous les anciens n’accueillent pas pareil ni ne viennent des mêmes milieux. » Bastien : « Le vivre-ensemble, on n’en parle pas, on le vit. Dans un village, t’es sur une île, tu vis en permanence avec tes ruptures. T’es obligé d’apprendre à composer avec elles. » Lui qui avait un temps envisagé de se présenter à la mairie apprécie sa place de conseiller d’opposition, tout compte fait. Une sorte de trait d’union. Il envisagera peut-être de nouveau la mairie, plus tard, quand les filles seront grandes. Que le temps aura bu les colères. Charlotte veut croire que Dieulefit se réconciliera à travers les générations à venir : ces enfants de couples « mixtes » et d’horizons métissés qui sont en train de grandir ensemble.

Camille Bordenet Dieulefit [Drôme], envoyée spéciale

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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