Des pesticides interdits dans le riz, le thé et les épices consommés en France : l’« effet boomerang » des exportations de substances toxiques
Testés par Foodwatch, 80 % de ces aliments contiennent des résidus de pesticides interdits. Les concentrations dépassent même les limites autorisées pour un riz thaï et du paprika moulu. L’ONG demande leur rappel immédiat.
Par Stéphane MandardPublié le 19 mai 2026 à 06h00, modifié le 19 mai 2026 à 10h33 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/05/19/des-pesticides-interdits-dans-le-riz-le-the-et-les-epices-consommes-en-france-l-effet-boomerang-des-exportations-de-substances-toxiques_6691425_3244.html
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C’est ce qu’on appelle l’« effet boomerang ». Des pesticides interdits dans l’Union européenne (UE) continuent à être produits et exportés vers des pays tiers et reviennent dans les assiettes des Européens à travers des importations de produits de grande consommation. L’association européenne Foodwatch, qui documente ce phénomène depuis plusieurs années, s’est intéressée à trois denrées importées massivement : le riz, le thé et les épices.
Les résultats, publiés mardi 19 mai, montrent une contamination importante. Sur les 64 produits testés par l’organisation de défense des consommateurs, 49 présentent des résidus de pesticides, dont 45 sont interdits en Europe, soit 70 % des échantillons analysés. L’ONG a mené des tests durant la seconde quinzaine de mars dans quatre pays où elle possède des antennes locales (France, Allemagne, Autriche, Pays-Bas).
La situation est particulièrement « alarmante » en France, note l’ONG, avec 80 % des produits testés (12 sur 15) présentant des traces de pesticides interdits. Les thés et les épices vendus dans l’Hexagone sont particulièrement touchés : quasiment tous les échantillons analysés (5 sur 5 pour le thé, 4 sur 5 pour les épices) contiennent des traces de pesticides interdits.
Toxicité pour la santé
Bien que l’usage de ces substances soit prohibé dans l’agriculture européenne – en raison de leur toxicité pour la santé ou l’environnement –, la Commission européenne a fixé des limites maximales de résidus en dessous desquelles leur présence est tolérée dans les denrées alimentaires. Or, les tests menés par Foodwatch montrent que ces limites sont dépassées dans 14 produits, dont deux en France. L’ONG demande leur rappel immédiat.
Il s’agit du paprika doux moulu de la marque Ducros (numéro de lot 601912350) et du riz thaï de la marque Taureau Ailé (numéro de lot 0506251BN-B). Le paprika doux moulu concentre à lui seul pas moins de 18 résidus de pesticides, dont six interdits en Europe. Et pour deux de ces substances prohibées, les niveaux de concentration dépassent les limites maximales de résidus. Il s’agit de deux insecticides : le chlorfénapyr et le flonicamide. Le premier a été retrouvé à une concentration de 0,096 milligramme par kilo (mg/kg), soit plus de neuf fois la limite autorisée (0,01 mg/kg), et le second à une teneur de 1,89 mg/kg, soit plus de six fois la limite maximale de résidus (0,3 mg/kg).
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Concernant le riz thaï, les analyses ont mis en évidence la présence d’anthraquinone, un répulsif contre les oiseaux, à des niveaux près de trois fois supérieurs au seuil toléré : 0,027 mg/kg, contre 0,01 mg/kg. Ce n’est pas la première fois qu’un riz commercialisé par Taureau Ailé (groupe Lustucru) est épinglé. En 2023, un riz basmati complet avait fait l’objet d’un rappel massif dans toute la France en raison de la présence au-dessus des limites autorisées de chlorpyrifos, un insecticide interdit depuis 2020 en raison de sa toxicité pour le cerveau du fœtus et des jeunes enfants.
Parmi les autres produits où des résidus de pesticides interdits ont été détectés, mais à des niveaux en dessous des limites maximales de résidus, on retrouve le paprika doux Bouton d’Or (marque du distributeur Intermarché), qui cumule cinq substances prohibées en plus de neuf autres pesticides autorisés. Trois pesticides interdits ont été identifiés dans le thé vert nature Twinings et le thé vert menthe Carrefour Sensation ; deux dans le thé vert de Chine Leader Price, le thé vert Monoprix et le riz basmati long Carrefour Extra et le cumin entier Albert Ménès ; un dans le thé vert à la menthe Lipton, le cumin moulu Ducros et le riz basmati Leader Price.
54 pesticides différents détectés
Au total, sur l’ensemble des tests pratiqués dans les quatre pays, 54 pesticides différents ont été détectés, dont la moitié non autorisée par la réglementation. En tête des substances interdites les plus fréquemment détectées, on retrouve le chlorfénapyr, la bifenthrine, le spirotétramate et l’isoprothiolane (fongicide utilisé sur le riz) ou encore trois insecticides néonicotinoïdes « tueurs d’abeille » (clothianidine, thiaméthoxame et imidaclopride). Le record revient au paprika en poudre de la marque Edelsüss (acheté en Autriche, mais également disponible en Allemagne) avec 22 pesticides, dont six interdits. Au niveau européen, 100 % des poudres de paprika (12 échantillons), de cumin (6) et de piments (3) testés contiennent au moins un pesticide interdit, 93 % des thés vert (14) ou encore 47 % des riz (19). Seul un produit bio a été analysé : le thé de la marque Yogi, acheté en Allemagne, ne contenait aucun résidu de pesticides.
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« Cet effet boomerang dans l’assiette des consommateurs européens est la conséquence concrète des promesses non tenues de la Commission européenne », estime Camille Dorioz, directeur des campagnes de Foodwatch France. En 2020, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, s’était engagée à mettre un terme à ce « commerce toxique » qui consiste à continuer à produire sur le sol européen des pesticides interdits en Europe à cause de leur dangerosité pour les exporter dans des pays aux normes moins protectrices. Six ans après, ce « dirty business » dénoncé par les Nations unies prospère toujours. Selon une enquête de l’ONG suisse Public Eye, les exportations de pesticides interdits ont même progressé de 50 % entre 2018 et 2024, année la plus récente pour laquelle l’ensemble des données sont disponibles.
Seules la France et plus récemment la Belgique ont légiféré pour interdire cette pratique. Mais, même dans l’Hexagone, où l’interdiction est entrée en vigueur en 2022, des géants de l’agrochimie profitent encore de failles juridiques pour continuer d’exporter des pesticides interdits. Aussi, Foodwatch rappelle la Commission européenne à son engagement de 2020 et lui demande d’interdire, de manière urgente, l’importation de produits contenants des résidus de pesticides interdits sur le sol européen en abaissant à zéro les limites maximales de résidus.
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Pour calmer la colère des agriculteurs avant la signature du traité de libre-échange avec le Mercosur, le gouvernement français avait annoncé, en janvier, suspendre les importations de fruits et de légumes contenant cinq pesticides interdits et renforcer les contrôles dans l’attente de « mesures appropriées » par la Commission. Le projet de loi d’urgence agricole, dont l’examen débute mardi 19 mai à l’Assemblée nationale, prévoit la possibilité d’étendre cette suspension des importations à d’autres substances non autorisées jusqu’à l’adoption par Bruxelles de « mesures adéquates ».
A l’instar de nombreuses ONG et de scientifiques, Foodwatch craint que la proposition de simplification (dite « omnibus ») de la réglementation sur la sécurité sanitaire de l’alimentation portée par la Commission ne soit pas « adéquate ». « Elle risque de déboucher sur un grand immobilisme concernant l’abaissement des limites maximales de résidus, commente Natacha Cingotti, spécialiste des législations sur les substances chimiques à Foodwatch. Elle ne devrait toucher qu’une minorité de substances et introduire une étude d’impact pour chaque pesticide interdit que ne manquera pas d’utiliser l’industrie pour plaider le statu quo au motif des conséquences économiques. »