Les formations et étudiants en humanitaire se questionnent et veulent réinventer un modèle à bout de souffle. 

Les étudiants en humanitaire arrivent dans un secteur qui n’est « pas au top de sa forme en ce moment… »

Confrontés à la baisse des financements, aux suppressions de postes, ainsi qu’à l’instabilité géopolitique mondiale, les formations et étudiants en humanitaire se questionnent et veulent réinventer un modèle à bout de souffle. 

Par Séverin Graveleau

Hier à 14h00, modifié hier à 16h54 https://www.lemonde.fr/campus/article/2026/05/05/les-etudiants-en-humanitaire-arrivent-dans-un-secteur-qui-n-est-pas-au-top-de-sa-forme-en-ce-moment_6685587_4401467.html

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Fred Peault
FRED PEAULT

Après son baccalauréat scientifique, Tristan Rodriguez, 19 ans, n’avait pas envie de s’embarquer dans des études trop longues. Souhaitant rapidement « voyager et aider les gens », le jeune homme originaire du sud de Lyon, avec plusieurs années de bénévolat au Secours populaire à son actif, a frappé à la porte de Bioforce. Ce centre de formation, situé à Vénissieux, propose des formations certifiantes pour travailler dans l’humanitaire. Tournées vers la pratique, « elles sont assez reconnues par les organisations de solidarité », précise l’étudiant en première année de bachelor en logistique humanitaire. Il compte bien sur cette renommée pour « se faire une place dans un secteur qui n’est pas au top de sa forme en ce moment… », précise-t-il, en souriant de son euphémisme.

Depuis plus d’un an, les étudiants en humanitaire comme lui voient en effet passer avec anxiété les messages alarmistes sur l’état d’un secteur dont ils rêvent parfois depuis longtemps. En cause, les récentes coupes drastiques dans l’aide publique au développement en France et ailleurs, dans la foulée de celles effectuées par l’administration Trump sur le programme Usaid aux Etats-Unis. « En deux ans, les coupes budgétaires successives ont réduit de moitié les moyens qui permettent d’agir auprès des plus vulnérables », chiffraient, en mars, des dirigeants d’ONG dans un appel intitulé « La solidarité internationale ne doit pas disparaître dans le silence ».

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Ce coup de rabot historique oblige les ONG à réduire ou à supprimer des projets humanitaires, mais aussi à procéder à d’importantes suppressions de postes. Les jeunes diplômés des formations dans l’humanitaire, dont le nombre a fortement augmenté depuis une dizaine d’années, sont plus directement concernés par le gel des embauches. Il vient s’ajouter à une baisse du nombre de postes déjà amorcée en raison du processus dit de « localisation » de l’aide humanitaire, soit le transfert progressif depuis quelques années de la gestion des missions humanitaires aux acteurs locaux des pays bénéficiaires.

Malgré cette tendance, Tristan Rodriguez reste confiant : « Je ne sortirai de mon école que dans deux ou trois ans. La restructuration du secteur a le temps d’avancer d’ici là, et les financements de revenir. » Il sait qu’il pourra aussi, le cas échéant, mettre ses compétences en logistique humanitaire au service d’une entreprise lambda. Une ouverture des horizons assumée par sa formation, qui propose également des apprentissages et des immersions dans des structures hors humanitaire.

« Rapports Nord-Sud »

Il est de fait devenu plus « difficile de trouver des stages, des missions, et encore plus des emplois. Donc bien sûr qu’il y a un peu d’inquiétude », concède Florence Villedey, la directrice générale de Bioforce. Cette conjoncture morose s’est d’ailleurs traduite en 2025 par une baisse du nombre de candidats en formation initiale, obligeant l’école à n’ouvrir qu’une classe de première année de bachelor, contre deux habituellement.

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Pour « gagner en visibilité », l’école a engagé un processus de reconnaissance académique afin d’être présente sur la plateforme Parcoursup. Alors que son activité de formation continue est aussi touchée par la baisse des budgets des ONG, l’école mise sur les « formations sur mesure » et la délocalisation de celles-ci au plus près du terrain, notamment sur le campus qu’elle a ouvert à Dakar.

Dans les formations avec une approche plus théorique aux métiers de l’humanitaire, on affirme ne pas constater de baisse du nombre de postulants. Au contraire, « il y a une très forte aspiration de cette génération à s’engager dans des métiers porteurs de sens. La multiplication des conflits et des crises humanitaires depuis quelques années accentue la demande », estime Raphaëlle Parizet, maîtresse de conférences en science politique et responsable du master « action humanitaire internationale » à l’IEP de Fontainebleau (université Paris-Est Créteil).

L’enseignante note ces derniers temps une « approche encore plus critique et réflexive » de la part des étudiants sur ce secteur en plein questionnement. Notamment « autour des rapports de domination Nord-Sud dans l’aide humanitaire, des modèles de financement, ou encore des questions migratoires et climatiques ». Cette distance critique, très valorisée dans cette formation ancrée dans les sciences politiques, serait à même de « faire évoluer un secteur dont le modèle institutionnel, hérité des années 1980, est à bout de souffle », analyse Raphaëlle ParizetDu moins lorsque ses étudiants auront réussi à s’y faire une place.

Comme d’autres responsables de formation interrogés, elle compte sur les possibilités qui s’ouvrent pour les étudiants sur le territoire national, où certaines ONG redéploient leurs activités sous l’effet des coupes budgétaires mais aussi de l’augmentation de la précarité en France. Désormais, à l’issue du cursus, « la moitié intègre des associations de solidarité qui agissent en France » ou, dans une moindre mesure, des collectivités territoriales de l’Hexagone. Une tendance « qui a émergé ces cinq dernières années », et qui s’observe dans d’autres formations, mais qui pourrait être freinée par la crise qui frappe aussi le secteur associatif. En raison, là encore, de la baisse des subventions, plus de 12 300 emplois y ont été perdus entre 2024 et 2025, selon Le Mouvement associatif, représentant de nombreuses associations.

Repolitisation de l’humanitaire

A l’Institut d’études humanitaires internationales (rattaché à la faculté de droit d’Aix-Marseille Université), Ludovic Hennebel, professeur de droit et directeur, est convaincu que « les tensions internationales créent un besoin d’expertise dans le domaine de l’humanitaire, de la géopolitique, du droit international ». De quoi ouvrir « des opportunités nouvelles » pour ses étudiants, affirme-t-il, notamment du côté des entreprises qui ont besoin de sécuriser leurs investissements internationaux, au moment où les portes des ONG et des institutions internationales sont plus difficiles à pousser.

L’enseignant note aussi dans sa formation un « fort engagement des étudiants pour défendre les valeurs fondamentales et humanistes » au moment où elles sont remises en question partout dans le monde. Un engouement « qui ne manque jamais de se transformer en riches débats » dans les amphithéâtres lorsque les crises actuelles sont utilisées par les enseignants comme cas d’école.

« Pour nos étudiants, la situation à Gaza est un peu similaire à ce qui s’était passé dans les années 1990 avec le génocide au Rwanda, qui avait marqué, et fortement mobilisé, toute une génération de jeunes humanitaires », analyse Stéphanie Tchiombianomaîtresse de conférences en science politique et responsable du master « développement et action humanitaire » de l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne.

Selon elle, le contexte de polycrise internationale, couplé à la remise en question du droit humanitaire et de ses financements, ouvre une phase de « repolitisation de l’humanitaire, après une décennie marquée par sa forte professionnalisation ». Une repolitisation qui nécessiterait d’avoir de futurs employés qui ne « sont pas seulement des techniciens de l’humanitaire » en logistique, en droit, financement ou gestion de projet, mais aussi des acteurs capables de « repenser et défendre » le secteur face aux attaques.

Autrement dit, « ces crises obligent à refaire de la pédagogie sur la raison d’être de l’humanitaire, sur ce à quoi sert l’aide, comment elle fonctionne ou devrait fonctionner », complète Ella (qui n’a pas souhaité donner son nom), 23 ans. Cette étudiante en deuxième année de master envisage, entre autres choses, de « faire du plaidoyer », c’est-à-dire interpeller les pouvoirs publics et sensibiliser aux causes humanitaires. Depuis plusieurs années, l’université dans laquelle elle étudie a même ouvert un cours sur le sujet. Malgré la crise du secteur, les étudiants sont incités à l’intégrer, voire à le renouveler. Ella reste optimiste : « Ça fait du poids sur les épaules, mais je fais confiance aux étudiants de ma génération. »

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Séverin Graveleau

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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