Ni sociologues ni politistes recrutés : le ministère de l’agriculture soupçonné de vouloir réduire la part des sciences sociales dans la formation des agronomes
Par Stéphane Foucart
Le 01 mai 2026 à 18h00, modifié hier à 08h48 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/05/01/ni-sociologues-ni-politistes-recrutes-le-ministere-de-l-agriculture-soupconne-de-vouloir-reduire-la-part-des-sciences-sociales-dans-la-formation-des-agronomes_6684735_3244.html
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Selon nos informations, le ministère de l’agriculture a enjoint aux écoles d’ingénieurs en agronomie de ne plus recruter d’enseignants-chercheurs en sociologie ou sciences politiques
Le ministère de l’agriculture craint-il que les futurs ingénieurs agronomes ne « bifurquent » en masse sous l’effet d’un enseignement critique ? En avril 2022, le discours de rupture de diplômés d’AgroParisTech, refusant de « participer aux ravages environnementaux et sociaux en cours » provoqué par le modèle agro-industriel, avait fait grand bruit. Quatre ans plus tard, une grande part des enseignants-chercheurs en sciences humaines et sociales d’écoles publiques d’ingénieurs en agronomie soupçonnent l’autorité de tutelle de vouloir réduire, par peur d’une « fuite des cerveaux », la place accordée à ces disciplines dans la formation des étudiants.
Courant février, ces enseignants ont découvert que, depuis deux ans, le ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la souveraineté alimentaire enjoignait aux directeurs de leurs établissements de ne plus recruter ni sociologue ni politiste. Selon nos informations, cette directive a été formulée par la direction générale de l’enseignement et de la recherche (DGER) – l’une des quatre directions du ministère de l’agriculture – dans les lettres d’objectifs adressées à trois établissements au moins (AgroParisTech, Institut Agro – Dijon, Rennes-Angers et Montpellier –, VetAgro Sup).
« Vous veillerez à ce que les profils de recrutement d’enseignants-chercheurs prévoient directement la participation (…)au renforcement de la souveraineté alimentaire et à l’adaptation de l’agriculture aux transitions climatiques, en renforçant les compétences dans les domaines agronomiques », précise l’une de ces lettres d’objectifs, consultée par Le Monde. « Pour la sociologie ou les sciences politiques, ajoute le courrier, vous privilégierez le partenariat avec des établissements extérieurs, [instituts d’études politiques, facultés, écoles de commerce…] seuls garants de disposer d’une diversité des écoles intellectuelles. »
Lire notre décryptage (2023) :
En réaction, la quasi-totalité des enseignants-chercheurs des établissements en question – soit une trentaine –, en sociologie, en sciences politiques ou en géographie, ont adressé le 8 avril une lettre au directeur de la DGER, pour lui faire part « de [leur] stupéfaction et de [leur] grande perplexité ». « Attaquer l’autonomie pédagogique des établissements de l’enseignement supérieur agronomique et vétérinaire public et leur liberté académique nous semble constituer un premier pas vers un dangereux changement de régime dans lequel la connaissance scientifique et l’intelligence collective sont reléguées au second plan », écrivent-ils.
Crainte de départs non remplacés
Les signataires contestent l’idée d’une absence de « diversité des écoles intellectuelles », et préviennent que les enseignements de spécialistes des questions agricoles et agroalimentaires, intégrés au projet pédagogique de l’établissement, ne peuvent être remplacés par des cours dispensés par des vacataires venus d’autres structures. Ils estiment que les lettres d’objectifs ministérielles impliquent d’« accepter de se passer des compétences et savoirs que [les enseignants-chercheurs] produisent à travers leurs travaux de recherche et d’expertise (…) pour de nombreux acteurs », dont le ministère de l’agriculture lui-même.
Lire l’entretien (2023) :
Au jeudi 30 avril, la DGER ne leur avait pas répondu. Interrogé par Le Monde, le ministère dit en substance que les intéressés n’ont pas compris le sens de ses directives. « L’accompagnement des transitions climatique et environnementale de l’agriculture nécessite une compréhension large des phénomènes biologiques, écologiques et humains pour lesquels les communautés des sociologues et politistes sont indispensables, assure-t-on Rue de Varenne. Il convient de veiller à ce que les étudiants bénéficient d’enseignements et de recherches basés sur la diversité des écoles intellectuelles, soit par des recrutements internes d’enseignants-chercheurs, soit par des partenariats avec des institutions extérieures. Il ne s’agit nullement de suspendre le recrutement de sociologues, d’économistes ou de politistes. »
Malgré les dénégations du ministère, les lettres d’objectifs semblent bien avoir été comprises par les directions d’établissements comme des demandes de réduire ou de suspendre les recrutements en sociologie et sciences politiques, déjà extrêmement rares – ils sont de l’ordre de un à deux par an dans l’ensemble des établissements concernés. Les chercheurs de ces disciplines redoutent que les futurs départs à la retraite ne soient pas remplacés.
Dans les cursus d’écoles d’agronomie, l’enseignement en sciences humaines et sociales permet, par exemple, d’aborder les questions de gestion et d’économie au sens large, mais aussi de décrypter les controverses sur les effets sanitaires et environnementaux de certaines technologies, l’impact des politiques agricoles sur l’occupation des territoires ou encore les relations entre l’innovation technique et les structures sociales dans le monde rural. « Nos disciplines sont attaquées parce qu’elles sont mobilisées dans les situations de transition des pratiques agricoles, rendues nécessaires par des enjeux sanitaires et environnementaux, décrypte l’un des signataires, qui a requis l’anonymat. Lorsqu’il s’agit de changer de modèle ou d’évaluer les effets de politiques publiques, les agronomes s’appuient sur le travail des sociologues, car les dimensions humaines sont centrales. »
Saisies par les signataires, les deux principales associations professionnelles de ces disciplines, l’Association des sociologues enseignants du supérieur (ASES) et l’Association française de sociologie (AFS), estiment la situation inédite. Sophie Bernard, professeure à l’université Paris Dauphine-PSL et coprésidente de l’AFS, rappelle qu’« un projet pédagogique se construit sur des années, au sein des établissements, par les interactions et les échanges entre les disciplines qui y sont enseignées », et dénonce une volonté d’« accentuer le mouvement de précarisation de la recherche en sciences humaines et sociales » à l’œuvre dans l’enseignement supérieur. « A notre connaissance, envisager de fermer un canal de recrutement dans une ou plusieurs disciplines, cela ne s’est jamais produit en France », dit Anne Bory, professeure à l’université de Lille et coprésidente de l’ASES.
Stéphane Foucart