« Les guerres en Ukraine et en Iran ont transformé la relance du nucléaire en nécessité indiscutable »
Chronique
Stéphane FoucartJournaliste au service Planète
La concrétisation des projets de relance de l’atome ne doit pas faire oublier que le nucléaire n’est pas une énergie « comme les autres », notamment à l’heure où les conflits montrent crûment que ces infrastructures critiques peuvent devenir des cibles militaires.
Il y a quarante ans, le réacteur n° 4 de la centrale de Tchernobyl explosait, dispersant dans l’atmosphère environ 30 000 fois les rejets radioactifs de toutes les installations nucléaires civiles ayant jamais fonctionné. De manière paradoxale, cet anniversaire coïncide peu ou prou avec la concrétisation des projets de relance de l’atome, un peu partout dans le monde. En France, les derniers épisodes en date, mi-mars, sont la visite d’Emmanuel Macron du chantier du futur EPR de Penly, en Seine-Maritime, et l’annonce d’une série de décisions issues du cinquième conseil de politique nucléaire.
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Celles-ci n’ont soulevé presque aucune protestation audible, ni dans le monde politique ni dans la société civile. Elles ne se sont attiré quasiment aucun commentaire, pas plus sur le moment que quelques semaines plus tard, à l’occasion des 40 ans de l’explosion de la centrale ukrainienne. Bien plus que la question climatique, les guerres en Ukraine et en Iran, et les tensions qu’elles induisent sur les marchés d’hydrocarbures, ont transformé la relance du nucléaire tricolore en nécessité indiscutable.
La tendance est lourde et ne concerne pas uniquement la France. Même en Allemagne, qui a misé sur la sortie du nucléaire après la catastrophe de Fukushima (Japon) en 2011, au profit d’un fort développement des énergies renouvelables, la question se repose de manière aiguë.
En mai 2025, Berlin s’est engagé à ne plus s’opposer au développement de l’atome à l’échelon européen, mettant un terme à un point de désaccord profond avec Paris. Début avril, dans un entretien au Financial Times, Katherina Reiche (CDU), ministre de l’économie et de l’énergie, a proposé d’aller plus loin, ouvrant la possibilité d’investir en Europe dans le développement de cette technologie. Le même mouvement est à l’œuvre en Belgique, où la loi de 2003 qui prévoyait une sortie totale de l’atome avant fin 2025, a été abrogée in extremis, quelques mois avant l’échéance.
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Les contraintes de la guerre n’agissent pas seulement comme un aiguillon, mais aussi comme un puissant narcotique capable de dissoudre la mémoire des catastrophes, et de faire passer le nucléaire, aux yeux des décideurs, pour une énergie « comme les autres ». C’est pourtant aujourd’hui moins vrai que jamais. Les conflits en Ukraine et en Iran n’ont en effet pas seulement mis en lumière l’ultradépendance de l’économie mondiale aux combustibles fossiles : ils montrent crûment que les installations nucléaires – mais aussi d’autres infrastructures critiques comme les usines de dessalement – peuvent devenir les cibles militaires d’un pouvoir aux abois. En février 2025, l’attaque de drones russes sur le dôme de la centrale accidentée de Tchernobyl – toujours elle ! – ou encore la capture de celle de Zaporijia, l’illustrent de manière saisissante.
Plus complexes à sécuriser
Loin de tenir compte de ces risques, désormais plus tangibles que jamais, les développements de l’industrie de l’atome pourraient, bien au contraire, multiplier les vulnérabilités.
Les « petits réacteurs modulaires », généralement d’une puissance de l’ordre de la centaine de mégawatts, font partie des innovations en cours de développement. Ils pourraient être utilisés dans une diversité d’applications, par exemple pour assurer l’alimentation in situ des grands data centers appelés à pousser comme des champignons sur de nombreux territoires, avec le développement débridé de l’intelligence artificielle.
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Au nombre des annonces du cinquième conseil de politique nucléaire figure aussi le lancement d’études visant à la mise en chantier, dès 2030, « d’un premier réacteur à neutrons rapides ». Or ces réacteurs sont réputés beaucoup plus complexes à sécuriser que les réacteurs à eau pressurisée classiques. Non seulement parce que c’est du sodium liquide qui y est généralement utilisé comme caloporteur (un élément qui a pour propriété d’exploser au contact de l’eau, et de s’enflammer à celui de l’air), mais aussi et surtout parce que les réactions de fission produites par des neutrons rapides sont fondamentalement plus instables que celles produites par les neutrons thermiques des réacteurs classiques. En cas d’accident grave, comme la fusion du cœur, et sous certaines conditions, l’emballement incontrôlable de la réaction en chaîne ne peut être exclu.
Face à la versatilité politique
Certes, les réacteurs à neutrons rapides sont un Graal de la filière – ils peuvent consommer (presque) tous les isotopes de l’uranium et du plutonium, et une grande part des déchets nucléaires –, mais c’est un Graal qu’il est plus raisonnable de poursuivre dans un monde où la guerre, le piétinement du droit international et le déni de science sont l’exception plutôt que la norme.

Le risque est aussi lié à la versatilité politique. A cet égard, la mention d’une possible mise en chantier, en 2030, d’un « premier réacteur à neutrons rapides » a sans doute fait grincer quelques dents au Commissariat à l’énergie atomique. Car de tels réacteurs expérimentaux ont en réalité fonctionné, en France, depuis les années 1960 (le plus connu, Superphénix, a été fermé en 1997), le dernier d’entre eux, le projet Astrid, ayant été abandonné en 2019, au milieu du premier mandat d’Emmanuel Macron.
Si les marchés d’hydrocarbures imposent aujourd’hui le retour de l’atome, c’est à l’époque un autre marché qui avait eu la peau d’Astrid : en 2019, les cours de l’uranium étaient si bas qu’il n’était plus justifié d’investir des centaines de millions d’euros dans un réacteur destiné à entrevoir la fin de la dépendance aux importations de cette matière première. S’exonérant de la réserve que s’imposent habituellement les grands commis de l’Etat, un ancien haut-commissaire à l’énergie atomique avait fustigé « le gâchis de soixante-dix années d’investissement de la République » et qualifié la décision d’« ânerie historique ».