La menace politique et idéologique que représente l’empire médiatique et éditorial de Bolloré.

Affaire Grasset : « La stratégie de Vincent Bolloré consiste à conquérir les médias et l’édition pour en faire des instruments de propagande »

Tribune

Gisèle Sapiro

Sociologue

Dans une tribune au « Monde », la sociologue Gisèle Sapiro refuse de considérer le limogeage de l’éditeur Olivier Nora comme un « simple épiphénomène de l’histoire du capitalisme financier », et insiste sur la menace politique et idéologique que représente cette décision. 

Le 30 avril 2026 à 18h30 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/04/30/affaire-grasset-la-strategie-de-vincent-bollore-consiste-a-conquerir-les-medias-et-l-edition-pour-en-faire-des-instruments-de-propagande_6684640_3232.html

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Que révèle l’affaire Grasset ? Après Sophie de Closets en 2022, le groupe Hachette vient d’évincer un autre éditeur respecté, Olivier Nora. La méthode brutale est celle qui prévaut dans les grands groupes : on déplace les personnes comme des pions. Sauf qu’ici la raison n’était pas financière, quoi qu’en dise Vincent Bolloré, patron du groupe. Elle tenait à un rapport de force concernant des décisions éditoriales, sur fond idéologique.

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Certes, le capitalisme financier, qui s’est imposé dans l’édition avec les rachats successifs de maisons, octroie un pouvoir de décision aux actionnaires. Dans L’Edition sans éditeurs (La Fabrique Ed., 1999), l’éditeur franco-américain André Schiffrin avait mis en garde, à partir de l’expérience états-unienne, contre les risques qu’implique la concentration dans ce secteur.

Car le livre n’est pas une marchandise comme les autres. Les groupes l’avaient bien compris, optant pour une intégration dite horizontale : celle-ci consiste à respecter l’indépendance éditoriale de maisons dirigées par des professionnels de l’édition, connaisseurs de leur catalogue et de leurs auteurs, tant que les attentes financières sont satisfaites – ce qui, déjà, fait peser une pression externe sur les éditeurs. Les professionnels en question ont la tâche de faire fructifier un capital symbolique ancien, dont la convertibilité en capital économique assure une certaine stabilité des revenus.

Mobilisation rapide et médiatisée

Or, chez Hachette, cette indépendance éditoriale a été bafouée avec fracas. Que Vincent Bolloré assimile la majorité actionnariale à la démocratie est une pirouette démagogique qui ne trompe personne : il s’agit d’une ingérence sans précédent dans une décision éditoriale – qui ne porte pas tant sur la date de parution du livre de Boualem Sansal que sur le refus de l’ouvrage de Nicolas Diat, auteur catholique réactionnaire, éditeur de l’autobiographie de Jordan Bardella chez Fayard, autre maison prise d’assaut pour le projet idéologique du milliardaire.

C’est là la nouveauté, en France du moins : la stratégie de Vincent Bolloré consiste à conquérir les médias et l’édition pour en faire des instruments de propagande en prévision des élections de 2027 et au-delà. En témoignent les nouveaux auteurs mis en avant par Fayard, sous la direction de Lise Boëll, imposée par Vincent Bolloré : l’idéologue Alain de Benoist, qui fait de Rousseau un révolutionnaire conservateur, les hommes et femme politiques Jordan Bardella, Philippe de Villiers, Eric Zemmour, Marion Maréchal Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan (avec son projet de sortie de l’Union européenne), et la journaliste Xenia Fedorova, ancienne présidente (2017-2022) de la chaîne télévisée RT France, financée par la Russie et orientée par le Kremlin, qui poursuit sa propagande prorusse dans les médias de Vincent Bolloré.

La méthode autoritaire et brutale de ce dernier est celle des hommes puissants qui, habitués à dominer par l’argent, ne supportent pas la contradiction ni l’opposition. Ce à quoi il ne s’attendait pas, c’est la réaction des auteurs. Si nombre d’entre eux avaient quitté Fayard à la suite du départ de Sophie de Closets – et si un collectif de 70 auteurs (dont je fais partie) est engagé, à l’initiative de Jean-Yves Mollier, pour récupérer les droits d’ouvrages déjà publiés par la maison –, le mouvement a pris une toute nouvelle ampleur avec la mobilisation rapide et très médiatisée, leur notoriété aidant, de plus de 250 auteurs de la maison Grasset.

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Surpris de ce retentissement, Vincent Bolloré ose les qualifier, le 19 avril, dans Le Journal du dimanche, de « petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous et qui se coopte et se soutient ». Effectivement, le principe de la cooptation dans les champs intellectuel, littéraire et académique repose, comme dans les professions libérales, sur la reconnaissance des compétences par des pairs et des spécialistes.

Remplacer Despentes par Diat

Effectivement, les écrivains concernés ont fait montre de leur indépendance à l’égard du pouvoir de l’argent, par lequel Vincent Bolloré entendait les asservir, ainsi que de leur solidarité, non seulement entre elles et eux, par-delà leurs divergences, mais aussi avec leur éditeur. Loin d’être un pion interchangeable, ce dernier représente un interlocuteur intellectuel qui participe de la production et la valorisation de leur œuvre auprès de libraires, de bibliothécaires, de jurys de prix, et d’un public qui accorde à toute cette chaîne d’intermédiaires culturels sa confiance.

Mais, pour Vincent Bolloré, auteurs comme éditeurs sont interchangeables, et il promet de remplacer ceux qui ont refusé de s’incliner devant son pouvoir. Sans doute pense-t-il qu’il suffit de remplacer Virginie Despentes par Nicolas Diat – qui a déjà publié, en six ans, une dizaine de titres chez Fayard – pour que le lectorat suive…

L’affaire serait comique si elle ne menaçait pas le patrimoine culturel et intellectuel de la France. Ce patrimoine est détourné pour légitimer une entreprise idéologique d’extrême droite en usurpant les marques prestigieuses que sont Grasset, Fayard, Stock ou Calmann-Lévy – un prestige associé à leur nom, symbole d’une histoire. Il sert désormais à financer la propagande réactionnaire sur laquelle se concentrent tous les efforts éditoriaux – invisibilisant les autres livres maintenus au catalogue pour donner un semblant de diversité, le temps de normaliser l’offensive.

Plus grave encore, le groupe Hachette possède non seulement Grasset, Fayard, Stock, mais aussi la majorité des éditeurs de manuels scolaires et de livres pour la jeunesse, comme le rappelle le collectif Désarmer Bolloré ; et il détient plus de 80 % du marché de l’édition scolaire en Afrique subsaharienne francophone. De l’artillerie lourde, en somme, dans une guerre idéologique qui vise à réécrire l’histoire et à endoctriner les nouvelles générations.

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Les affaires Grasset et Fayard ne sont donc pas de simples épiphénomènes de l’histoire du capitalisme financier. En arbitrant en faveur du rachat du groupe Hachette par Vincent Bolloré – moyennant le renoncement à Editis –, la Commission européenne a livré l’un des bastions des traditions intellectuelles de l’Europe à leurs pires ennemis, ceux qui ont engagé un travail de démolition d’une civilisation. Il est urgent de reconstituer d’autres bastions et de soutenir l’édition indépendante, qui se bat courageusement pour survivre face à de tels titans.

Gisèle Sapiro est sociologue, directrice de recherche au CNRS et directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Elle est notamment l’autrice de Qu’est-ce qu’un auteur mondial ? Le champ littéraire transnational (EHESS/Gallimard/Seuil, 2024).

Gisèle Sapiro (Sociologue)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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