«Il y en a partout, même sur les balançoires des enfants» : ce pesticide contamine champs et jardins des voisins

Par Rozenn Le Saint et Mathieu Génon (photographies)

28 avril 2026 à 07h00Mis à jour le 30 avril 2026 à 15h31

Durée de lecture : 9 minutes

Le prosulfocarbe, deuxième pesticide le plus utilisé en France après le glyphosate, est si volatil que son usage souille les champs et les potagers alentour. Dans l’Ain, un agriculteur bio a ainsi vu sa récolte être contaminée par l’épandage d’un voisin.

Saint-Didier-d’Aussiat (Ain), reportage

D’un côté, un champ de blé désherbé mécaniquement et de l’autre, à l’aide d’un puissant herbicide. Au jeu des sept différences, difficile de savoir lequel est lequel à Saint-Didier-d’Aussiat (Ain), commune de moins de 900 habitants. Pourtant, l’un est bichonné par un agriculteur bio, Benoît Merlo, qui tient à ce que ses terres soient bien tenues. L’autre appartient à son voisin, qui vante les mérites du deuxième pesticide le plus utilisé en France juste derrière le glyphosate, le prosulfocarbe.

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À l’automne 2025, Benoît Merlo a mis du cœur à l’ouvrage pour récolter 8 tonnes de sorgho, cette céréale dépourvue de gluten et adaptée aux fortes chaleurs. La sentence est tombée avec les analyses du laboratoire. Le taux de prosulfocarbe est trop élevé, son sorgho est impropre à la consommation humaine. Lui qui s’évertue à respecter les exigeantes normes de l’Agriculture biologique et même du label Bio cohérence se retrouve avec une récolte polluée par un herbicide, le comble.

Il n’arrive pas à jeter les milliers de graines dorées qui dorment depuis dans une gigantesque benne, à côté de ses vaches Aubrac et de ses tracteurs. Elles auraient dû lui rapporter autour de 3 000 euros.

Benoît Merlo devant la benne de sorgho contaminé. © Mathieu Génon / Reporterre

La situation ne le surprend pas tant. Il sait que le prosulfocarbe est massivement utilisé par ses voisins agriculteurs, à l’automne, pour un désherbage express des champs de céréales d’hiver comme le blé, l’orge, l’avoine ou le seigle, ou encore de pommes de terre. Au point de saturer l’air de nos campagnes à l’époque où les arbres se dénudent de leurs feuilles. Il est si volatil qu’il peut contaminer les cultures à proximité, même si Benoît Merlo, lui, s’acharne avec ses grosses machines de désherbage mécanique pour protéger ses récoltes.

Son cas n’est pas isolé. La Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab) a dénombré des pertes estimées à 550 000 euros entre 2020 et 2022 uniquement sur la culture de sarrasin, également ramassé à l’automne, après la période de pulvérisation du prosulfocarbe. Un chiffre qui sous-estime largement l’ampleur de la catastrophe : encore faut-il que les agriculteurs dépités l’aient déclaré.

Les deux parcelles agricoles sont très proches. © Mathieu Génon / Reporterre

Au-delà du manque à gagner, ces pollutions menacent la santé publique. Le prosulfocarbe n’est pas considéré comme une substance cancérogène, mutagène ou reprotoxique (CMR) ou un perturbateur endocrinien, mais les organisations environnementales estiment que les évaluations sont trop anciennes pour écarter les risques pour la santé humaine. Ces pollutions n’épargnent pas non plus les potagers cultivés avec amour et sans produit chimique, non contrôlés.

Dans l’optique de lever le voile sur ces contaminations chez les particuliers, l’association Générations futures, la Fnab et le Groupement des agriculteurs biologiques du Loir-et-Cher ont mené des analyses aux résultats alarmants, publiés en janvier. Dans ce département, du prosulfocarbe a été retrouvé dans 10 des 15 fruits et légumes testés, avec des limites maximales en résidus bien souvent dépassées. De quoi saborder un approvisionnement biologique hypra local.

«J’ai décidé de pulvériser mes champs quand même»

Conscient du potentiel de nuisance du prosulfocarbe, quand Benoît Merlo a vu les machines de pulvérisation de son voisin, Baptiste Buatier, prêtes à se déployer et à cracher leur herbicide, il l’a appelé pour lui exprimer ses craintes. Seuls quelques arbres, sur une centaine de mètres, séparent sa fameuse parcelle de sorgho des 100 hectares de cultures de céréales intensives.

«J’ai décidé de pulvériser mes champs quand même, compte tenu de la météo, il était temps que je le fasse, je ne pouvais pas attendre une dizaine de jours que Benoît récolte son sorgho, mais je ne pensais pas contaminer ses cultures », avoue l’agriculteur âgé de 32 ans, adepte de ce pesticide. Il a accepté de recevoir Reporterre, malgré la sensibilité du sujet pour les paysans qui utilisent des substances chimiques.

Baptiste Buatier, agriculteur qui utilise du prosulfocarbe. © Mathieu Génon / Reporterre

Benoît Merlo, 37 ans, n’exprime aucune colère. Il veut avant tout comprendre, que sa triste expérience serve à faire évoluer les choses. Une fois le couperet de la contamination tombé, son voisin fait preuve de bonne foi. Il explique s’être reposé sur l’outil numérique Quali’cible qui l’y avait autorisé sur la partie limitrophe du terrain de Benoît Merlo.

Il le lui montre via le site internet… mis à disposition par Syngenta — comme le révèle Reporterre, le producteur du prosulfocarbe, leader du marché des pesticides en France. Or il est censé avertir en cas de cultures susceptibles de ne pas être encore récoltées à l’automne à moins de 500 mètres ou de 1 km — selon les circonstances —, pour préserver la zone de la pulvérisation, comme le veut la réglementation.

Pour pulvériser le prosulfocarbe, Baptiste Buatier s’est basé sur les données de Quali’cible. © Mathieu Génon / Reporterre

Jusque sur les balançoires des enfants

Baptiste Buatier, agriculteur technophile, lunettes de soleil et casquette vissées sur la tête, passe la moitié de son temps de travail sur son smartphone ou derrière son ordinateur. Les touches du clavier s’illuminent en rouge quand il programme les moissons et mesure le moment idéal de pulvérisation de pesticides. Son but : en utiliser le moins possible. «Ça coûte tellement cher», lance-t-il dans sa cuisine.

Pas question de se passer de l’herbicide. La veille, des étudiants du lycée agricole où Baptiste Buatier donne des cours voulaient réviser les différentes mauvaises herbes en visitant sa parcelle… Ils n’en ont pas trouvées.

«Quand on est en précarité financière, je comprends que les agriculteurs veuillent gagner du temps avec les pulvérisateurs. Si demain, ils étaient mieux rémunérés en échange de diminuer leur usage des pesticides, ce serait bénéfique pour tout le monde, jusqu’aux consommateurs», soutient Benoît Merlo.

«Le prosulfocarbe est tellement volatil qu’il y en a partout»

Le paysan bio pointe de sa mâchoire carrée les jeux en extérieur de ses deux marmots repartis à l’école après la pause déjeuner. Il y fixe son regard droit et lâche : « Le prosulfocarbe est tellement volatil qu’il y en a partout, sur les balançoires de nos enfants, il contamine nos cultures bio comme les potagers, c’est un gros problème de santé publique. »

Il pousse pour l’intégration du sorgho et autres céréales bio dans la restauration scolaire et plus largement collective, histoire de tenter de changer l’environnement, qu’il devienne davantage favorable aux agriculteurs qui se donnent la peine de ne pas utiliser de pesticides.

Le pesticide, très volatil, est également retrouvé sur les balançoires. © Mathieu Génon / Reporterre

Tournesol, lentilles, pois chiches, blé, seigle, sarrasin… Ses champs s’étalent sur 170 hectares et déploient une large palette de couleurs qui varient au fil des saisons. Il cultive quinze espèces végétales pour diversifier l’usage des terres et ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier quand l’une des récoltes est contaminée.

Calmement, Benoît Merlo a écrit au ministère de l’Agriculture le 16 février. Il a exposé sa situation de façon posée, a exprimé sa surprise de découvrir les failles de l’outil Quali’cible. Constructif dans sa prose, il propose plusieurs solutions. La première, sans trop y croire, interdire le prosulfocarbe. L’association Générations futures et la Fnab le réclament aussi, pour éviter la « pollution généralisée »provoquée.

« Il y en a marre d’entendre que les agriculteurs conventionnels sont dans l’impasse, les agriculteurs bio le sont toute l’année. Les leviers d’actions agronomiques doivent être systémiques et dans l’anticipation, car se passer des produits phytosanitaires, c’est d’abord la diversification des assolements et en dernier recours, le désherbage mécanique si on parle des mauvaises herbes », appuie le paysan, fils d’un gendarme et d’une aide-soignante.

Benoît Merlo, qui n’exprime aucune colère, veut avant tout comprendre. © Mathieu Génon / Reporterre

Malgré tout lucide, en deuxième option, « dans l’éventualité où le point 1 ne serait pas adopté », il suggère la création d’un fonds d’indemnisation pour les agriculteurs affectés. Preuve de l’explosivité de la question, Annie Genevard, la ministre de l’Agriculture, lui envoie un courrier en retour un mois plus tard… Pour lui rappeler avoir lancé, fin 2025, « une mission interinspections sur l’indemnisation des agriculteurs bio en cas de contamination ». Le ministère n’a pas non plus répondu aux demandes de précisions de Reporterre, notamment sur l’état d’avancée de cette réflexion.

Le Moulin Marion moud et commercialise des produits locaux issus de l’agriculture biologique à 15 km de l’exploitation de Benoît Merlo. © Mathieu Génon / Reporterre

L’an prochain, en espérant que le prosulfocarbe porté par la brise de la Bresse n’aura pas, encore une fois, gâché la récolte, Benoît Merlo l’a promise au Moulin Marion. Celui-ci moud et commercialise des produits locaux issus de l’agriculture biologique à 15 km de son exploitation, à travers une route départementale bordée de champs de colza en ce début de printemps. Auparavant, les produits des différents petits producteurs du coin étaient mélangés pour remplir le silo réservé aux produits sans gluten du moulin, haut d’une dizaine de mètres.

Sauf qu’il suffisait d’une récolte contaminée au prosulfocarbe pour que l’ensemble soit bon à jeter. À présent, les équipes de la meunerie demandent les résultats des analyses en amont, souvent porteuses de mauvaises nouvelles. « Le prosulfocarbe ruine toute une filière locale de sorgho et de sarrasin que nous essayons pourtant de faire travailler. La France importe ensuite des produits de Chine ou d’ailleurs », déplore Paul Getti, responsable filières du moulin.

Comme les deux voisins, il a étudié au sein de la même école d’ingénieurs agronomes lyonnaise. Une formation commune pour des destins bien différents : un produit les réunit malgré eux, miracle pour l’un, fléau pour les deux autres.

Baptiste Buatier.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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