
« On n’a jamais essayé » : l’Argentine de Milei révèle l’imposture anti-système
« On n’a jamais essayé », disent des citoyens tentés de voter pour le Rassemblement national, trop peu curieux de voir que d’autres, ailleurs, ont bien voté pour des forces politiques proches. Depuis l’accession au pouvoir de Javier Milei, l’Argentine est un laboratoire en temps réel de ce dont ce camp politique prétendument « anti-système » est capable: parachever le néolibéralisme.
publié le 27/04/2026 Par Mikaël Faujour
Tout un pan de la presse française mainstream communie dans une même fascination pour Javier Milei. De L’Express, Le Point, Le Figaro, et Les Échos jusqu’à Valeurs actuelles ou au Journal du dimanche, c’est tout le camp qui se pense « libéral-conservateur » (et où convergent les sensibilités que les médias appellent encore « droite » et/ou n’appellent plus « extrême droite ») qui se pâme pour le président à la tronçonneuse.
Qu’une presse qui se pense héritière du libéralisme classique (séparation des pouvoirs, indépendance de la justice, reconnaissance de l’individu comme sujet de droit et des citoyens comme égaux devant la loi…) adule un gouvernement qui non seulement nie les crimes de la dictature, mais se revendique de celle-ci tout en piétinant les droits fondamentaux (1), est symptomatique.
Cette convergence résume le moment historique que nous traversons. Un moment où la droite abandonne les faux-semblants « démocratiques » et « républicains » par adhésion fanatique à un capitalisme sans frein qui piétine l’égalité des droits et la dignité des individus. Et qui, ce faisant, œuvre à la fusion de la droite néolibérale à la papa avec la droite illibérale – l’une et l’autre partageant la même inclination à « flexibiliser ». Comprendre : supprimer les règles qui protègent les salariés du bon vouloir des patrons, en répétant le mythe d’individus également « libres », traitant de gré à gré. Car pour les « libéraux », travailleurs et patrons négocient sur un pied d’égalité…
« Loi de modernisation du travail » : le grand bond en arrière
Pour juger de ce qui a été « essayé », l’Argentine de Javier Milei – un homme qui partage avec le RN convictions (antifiscalisme, nationalisme, révisionnisme) et ennemis (la gauche, le « wokisme », la vérité, l’indépendance de la justice) – montre des résultats qui, curieusement, rappellent, dans une version extrémisée, les recettes néolibérales qu’Emmanuel Macron a, justement, déjà essayées.
Notoirement influencé par le libertarien Murray Rothbard, Javier Milei n’a jamais fait mystère de son anti-étatisme et de sa haine de toute régulation du capitalisme. Toutefois, contraint par l’exercice du pouvoir à composer avec la réalité de l’État, Milei ressemble surtout à un « banal » néolibéral, héritier de José Martínez de Hoz, ministre de l’Économie de la dictature de Jorge Videla (1976-1983). Cette brutalité économique se cristallise dans une « loi de modernisation du travail », adoptée par le Sénat le 27 février 2026, qui doit faire rêver les patrons du Cac 40 et le Medef – et que Le Point saluait comme « la révolution du travail qui fait passer Macron pour un modéré».
Modifiant la loi du contrat de travail, la réforme transforme aussi la réglementation sur les associations syndicales ou sur les conventions collectives. Avec près de 200 articles, elle comprend un ensemble de dispositions systématiquement favorables au patronat. La « modernisation », qui revient sur les conquêtes des mouvements sociaux et de l’État-providence, ressemble beaucoup à un retour méthodique au XIXe siècle.
Qu’on en juge en effet d’après ses dispositions-phares, dont certaines rappellent étrangement le bilan d’Emmanuel Macron :
- la durée légale d’une journée de travail est étendue de 8 à 12heures par simple accord écrit entre employeur et employé ;
- l’indemnité pour licenciement sans motif est désormais calculée en ne tenant compte que des rémunérations mensuelles, non des primes et congés payés, et constitue l’unique réparation ;
- si la loi maintient la majoration des heures supplémentaires de 50 % (100 % les jours fériés et le week-end), elle crée aussi l’option de« banque d’heures » qui permet de les accumuler comme un crédit convertible en journées libres ou journées de travail réduites (2) ;
- la « négociation dynamique » permet d’indexer la rémunération sur des revenus supplémentaires liés à la productivité (primes, récompenses ou compensations), sur la base d’un accord entre les syndicats ou le travailleur et l’entreprise ;
- le droit de grève est réduit dans un ensemble de secteurs : les « services essentiels » (santé, services publics de l’eau, de l’énergie et du gaz, contrôle du trafic aérien, télécommunications, éducation, etc.) ne peuvent autoriser une prestation à moins de 75 % de leur fonctionnement normal ; un chiffre qui descend à 50 % pour les « services d’importance fondamentale » (industrie pharmaceutique, transports, radio et télévision, sidérurgie, aluminium, chimie, ciment, aéroports, banques, poste, hôtellerie, restauration, etc.) ;
- les réunions du personnel ou de déléguésdoivent être autorisées par l’employeur ;
- la loi caractérise comme des infractions « très graves » les blocages et occupations d’usineet l’atteinte à la liberté de travailler de ceux qui n’y adhèrent pas ;
- la réforme permet que les accords d’entreprise prévalent désormais sur les conventions collectives, même lorsque ceux-ci sont moins favorables aux employés ;
- le financement des syndicats est attaqué à travers la réduction de 6 % à 5 % des cotisations patronales aux caisses de prévoyance sociale gérées par les syndicats, engendrant un manque à gagner estimé à 700millions de dollars par an par la CGT, la première confédération du pays ;
- les cotisations patronales sont abaisséespour quatre ans pour les entreprises qui engageront des chômeurs ou d’anciens fonctionnaires (dont des dizaines de milliers ont perdu leur emploi à cause des coupes budgétaires drastiques de Milei) ;
- les amendes pour travail non déclaré sont supprimées et un régime d’incitation des employeurs à régulariser du personnel sans risque de sanction est mis en place.
Et la liste d’attaques contre les conquêtes sociales est loin d’être exhaustive. « Pour justifier son texte, l’exécutif prétend qu’il a pour objectif de réduire le secteur dit informel, qui emploie plus de 40 % des Argentins », explique Stéphane Ortega pour Basta!. « Avec, comme argument, que ce sont les protections des salariés qui contraignent les employeurs à faire travailler des gens sans contrat, sans protection sociale, qu’ils ont le loisir de licencier comme ils le souhaitent, sans verser la moindre indemnité. Une vision que conteste la CGT argentine, pour qui cet ensemble de mesures “aggravera la précarité de l’emploi et érodera les droits des travailleurs”. »
« Jamais essayé » : vraiment ?
Ce refrain résonne avec une curieuse familiarité après plus de dix ans d’emprise d’Emmanuel Macron sur les politiques économiques françaises. Alors, est-ce que, vraiment, nous n’avons jamais essayé les recettes du camp politique dont Milei n’est qu’une variante histrionique ? Sur le fond, en effet, la logique de la réforme du travail du président argentin ne diffère pas beaucoup du bilan Macron : l’extension à 12 heures de la journée de travail en Argentine trouve son équivalent français dans les accords d’entreprise dérogatoires introduits dès les lois Aubry II et amplifiés par les ordonnances Macron de 2017. La primauté des accords d’entreprise sur les conventions collectives, même lorsqu’ils sont défavorables aux salariés, résonne avec les ordonnances Macron de 2017, qui l’ont instaurée en France en inversant la hiérarchie des normes.
En ce qui concerne la limitation du droit de grève dans les services essentiels, la France a multiplié les services minimums, les réquisitions lors des grèves des raffineries en 2022 et le délit d’entrave. Le barème d’indemnités de licenciement instauré par les ordonnances Macron, qui plafonne celles-ci, a réduit drastiquement les recours des salariés. Et pour la réduction des cotisations patronales, on retrouve le fameux CICE puis sa transformation en baisses pérennes sous Macron, pour un coût de 40 milliards d’euros annuels. De la loi El Khomri aux successives réformes des indemnités chômage, le continuum est clair : Milei radicalise ce que Macron a normalisé.
En Argentine, la réponse populaire a été semblable à celle que la France a connue face à la dérive illibérale du président Macron : trois grèves générales – dont la dernière les 19 et 20 février – et des manifestations massives devant le Congrès n’ont rencontré pour toute réponse que la répression policière. Le tout pour une réforme qui n’a pas plus à voir avec les nécessités économiques que la réforme des retraites n’en avait avec le chômage. Au point que même Martín Rappallini, président de l’Union industrielle argentine, rappelait le 11 février 2026, que « la législation du travail en soi ne crée pas d’emploi »… avant d’affirmer qu’elle n’était que « le début du changement ».
Plus pragmatiquement, l’Institut national de statistiques et recensements révélait quelques jours après l’adoption de la loi que 52,4 % des industries avaient un volume de commandes inférieur à la normale. Un chiffre à relier avec une récession si spectaculaire que le pays a enregistré la fermeture de près de 22 000 entreprises depuis l’élection de Javier Milei et que le chômage n’en finit plus de grimper.
La leçon argentine résonne singulièrement en France, où la présidence d’Emmanuel Macron illustre le continuum – et non la rupture – du néolibéralisme à l’illibéralisme : la poursuite de la destruction méthodique du Code du travail, la répression des mouvements sociaux et le mépris des institutions et contre-pouvoirs. Des attaques contre les droits fondamentaux qui n’étaient concevables, il y a encore 25 ans, que comme relevant de la seule extrême droite.
Et ceux qui considèrent qu’« on n’a jamais essayé » ignorent simplement que le Rassemblement National ne promet pas de rupture, mais une prolongation du macronisme. En témoigne en particulier le rapprochement avec le patronat depuis la campagne des élections européennes de 2024. Ainsi, Henri Proglio a déclaré que « tous les PDG les plus connus ont eu des contacts avec Marine Le Pen »; Patrick Martin, président du Medef, a rencontré Marine Le Pen, et Vincent Bolloré – qui promeut, en outre, activement Jordan Bardella par sa maison d’édition Fayard ou ses médias – l’a invitée à la villa Montmorency. Les soutiens d’Emmanuel Macron d’hier sont donc prêts à approfondir son illibéralisme avec le RN.
Au fond, la triste vérité, c’est qu’entre Macron et Milei ou le RN, il n’y a pas de différence de nature – mais de degré.
Notes
(1) La répression brutale des manifestations – les polices disposant y compris d’armes létales –, l’explosion des détentions arbitraires et inculpations de manifestants pour « terrorisme » et « tentative de coup d’État », la surveillance illégale, les restrictions au droit de grève (condamnées par la Commission interaméricaine des Droits humains, l’ONU, Human Rights Watch ou Amnesty International…). Le rapport d’Amnesty International « Droits en Argentine : 12 mois de gestion, 12 droits perdus », liste en outre des reculs de la liberté d’expression, de réunion et d’association, des droits des femmes, une augmentation de la pauvreté, etc.
(2) Il faut craindre, dans le cadre général d’une loi attaquant toutes les protections du salarié, que le travailleur n’ait pas réellement la capacité à imposer sa préférence entre les options existantes.
Photo d’ouverture : Le président français Emmanuel Macron et le président argentin Javier Milei se tiennent par la main sur le balcon du palais présidentiel de la Casa Rosada, après une rencontre à Buenos Aires le 17 novembre 2024. (Photo : JUAN MABROMATA / AFP