Ken Loach : « Le rire est une des manières de tenir face à l’intolérable «
Lundi 27 avril 2026 https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-20e-heure/ken-loach-le-rire-est-une-des-manieres-de-tenir-face-a-l-intolerable-2541704
49 min Écouter
Réalisateur britannique majeur, Ken Loach s’impose depuis les années 1960 comme une figure incontournable d’un cinéma social engagé. La Cinémathèque française lui consacre une rétrospective.
Avec
- Ken LoachRéalisateur britannique
- Depuis les années 1960, Ken Loach s’est imposé comme une figure incontournable d’un cinéma social engagé. Son œuvre, montrant les difficultés d’être de tous âges, origines, religions et époques, constitue une radiographie de la société britannique à travers son histoire politique et industrielle, ses usines, ses syndicats, ses conditions de travail, ses délinquants, son prolétariat et son immigration.
Lauréat de deux Palmes d’or pour Le vent se lève et Moi, Daniel Blake, le cinéaste sociologue a notamment réalisé Cass, Ladybird, Land and Freedom, My name is Joe, Navigators, Sweet Sixteen, Looking for Eric, La part des anges, Sorry we missed you et The Old Oak.
La Cinémathèque Française lui consacre une rétrospective jusqu’au 13 mai et les Editions Rue de L’échiquier rééditent son manifeste, Défier le récit des puissants avec une préface de l’acteur Swann Arlaud.
« La vapeur se dissout dans l’air » : un diagnostic sans concession sur le capitalisme
Ken Loach n’a jamais été un homme de compromis en politique, et le temps n’a rien adouci de ses positions. Au micro d’Eva Bester, il pose son diagnostic avec une clarté presque géométrique : le conflit central de nos sociétés reste celui qui oppose ceux qui vendent leur travail à ceux qui en tirent profit. Le pouvoir réel, selon lui, est entre les mains de la classe ouvrière, mais c’est un pouvoir qui se perd faute de direction.« Le pouvoir réside chez ceux qui font le travail, mais c’est un pouvoir dont ils ne se rendent pas compte. C’est comme la vapeur qui se dégage d’une bouilloire, elle se dissout dans l’air. »
Il convoque William Morris, le grand socialiste victorien, bien plus connu pour ses papiers peints que pour sa pensée politique, pour rappeler que cette idée est vieille d’un siècle et demi : « Aucun homme n’est suffisamment bon pour être le maître d’un autre homme. » Face à Trump, à Poutine, aux famines produites par la course au profit, face à une planète que le big business épuise méthodiquement, Loach ne cède pas au fatalisme. Il cite Trotsky « la crise du capitalisme est aussi la crise de son leadership. »
À écouter
De l’efficacité des drames sociaux
Le Regard culturel
France Culture
Ajouter
3 min Écouter
« Nos récits étaient dans les rues, pas dans les studios »
Comment un fils d’électricien, formé à Oxford pour devenir avocat, s’est-il retrouvé à révolutionner la fiction télévisée britannique dans les années 1960 ? La réponse tient en une image : une caméra 16 mm à l’épaule, portée dans les rues, loin des studios aseptisés de la BBC. Avec son producteur Tony Garnett, Ken Loach raconte comment ils ont tourné le dos à la tradition du théâtre filmé en intérieur pour aller chercher leurs histoires là où elles vivaient vraiment dans la rue, dans le bruit, dans la pluie.« Nos récits étaient dans les rues, pas dans les studios. On a été très influencés par la Nouvelle Vague française. C’était devenu comme une sorte de reportage en direct de la rue. »
Ce tournant esthétique n’était pas séparable d’un tournant politique : les années 1960, époque de la social-démocratie et d’une nouvelle gauche moins dogmatique, ont façonné les récits autant que la technique. Loach évoque aussi l’héritage familial avec une tendresse sobre : son père, électricien de formation dans une famille de mineurs à dix enfants, allait travailler sept jours sur sept. « L’importance du travail était très claire dans notre famille. » De là vient sans doute cette façon unique de filmer ceux qui, précisément, font le travail.
Le rire comme résistance, le lien humain comme méthode
Il y a aussi une dimension moins connue du réalisateur anglais : celle de l’homme de troupe, du chef d’orchestre discret qui cultive avec chaque membre de son équipe, de l’acteur principal à l’électricien qui sort sous la pluie, une relation personnelle. Sur son dernier plateau de tournage, avec plus de cent personnes, il courait littéralement de l’un à l’autre pour ne pas utiliser le haut-parleur, refusant que quiconque soit réduit à un rôle anonyme.« Si on perd le lien humain avec chacun et chacune, on perd l’essence de ce que vous voulez enregistrer. »
C’est peut-être dans l’évocation des spectacles de music-hall de Blackpool, où le jeune Loach regardait son père, pourtant homme sérieux, pleurer de rire devant les comiques de la classe ouvrière, que se révèle le cœur de toute son œuvre. « Ce plaisir, c’était une façon de rendre tolérable ce qui était intolérable. » Le rire, la solidarité, la caméra portée à hauteur d’homme : trois façons, au fond, de dire la même chose.
La traduction de ette émission est assurée par Michel Zlotowski. Pour en savoir plus, écoutez l’émission…
Ajouter
3 min Écouter
Extraits diffusés :
- Tony Garnett dans le documentaire « Versus : La vie et les films de Ken Loach » de Louise Osmond de 2016
- Bande annonce « Looking for Eric » de Ken Loach (2009)
- Looking for Eric de Ken Loach (2009)
- Bande annonce Nil by mouth de Gary Oldman (1997)
- Interview de Gary Oldman au sujet de son film Nil by mouth pour la télévision anglaise en 1997
Programmation musicale :
- Sebastien Tellier – Amnesia
- The Notwist – How the story ends
- The Proclaimers – I’m gonna be (500 miles)
Les découvertes de l’invité :
- Les films tchécoslovaques des années soixante ont eu une influence clé sur moi, pour leur humanité chaleureuse.
- L’oeuvre de Shakespeare a joué un rôle important. J’ai vu beaucoup de ses pièces quand j’étais jeune, je le remercie pour le tragique, l’affection, la mort et le besoin d’amour.