Pourquoi les forêts primaires importent-elles autant pour la biodiversité ?

La forêt primaire, cet écosystème menacé 

Mardi 28 avril 2026 https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen/zoom-zoom-zen-du-mardi-28-avril-2026-1500660?at_medium=newsletter&at_campaign=inter_quoti_edito&at_chaine=france_inter&at_date=2026-04-29&at_position=10

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On dit d’une forêt qui n’a été ni défrichée, ni exploitée, ni modifiée par l’homme qu’elle est primaire. Rares, ces forêts représentent aujourd’hui moins de 23 % de la couverture forestière mondiale. Zoom sur ces écosystèmes menacés avec le botaniste et écologue français Marc-André Selosse. 

Avec

  • Marc-André SelosseProfesseur du Muséum National d’Histoire Naturelle et membre de l’institut universitaire de France.

Imaginez que vous vous promenez, le dimanche, en forêt. Vous marchez sur un chemin entouré de chênes parfaitement alignés, et au sol, il y a peu de ronces ou de branches mortes. C’est beau, c’est propre, mais ce n’est pas une vraie forêt. On connaît tous des forêts, celles où l’on va ramasser des cèpes à l’automne, celles que l’on a vu brûler en Californie ou près du bassin d’Arcachon.

La forêt primaire est une œuvre de la nature, et pourtant il a fallu du temps pour que cette notion s’impose dans le vocabulaire écologique et scientifique. Avant, on parlait de forêt vierge. Pour s’y intéresser, il a fallu attendre la seconde moitié du XXᵉ siècle. C’est là que l’on a réalisé qu’il n’y en avait presque plus, et que la forêt n’était pas seulement utilitaire, pas juste un stock de planches. Sous Louis XIV, Colbert et d’autres décident de raser, nettoyer et planter des forêts entières de façon géométrique dans le but de s’assurer d’avoir du bois bien droit pour construire des navires de guerre.

Bien loin de cette considération, celles et ceux qui défendent la forêt primaire ressemblent à une sorte de garde forestier. Et le plus célèbre d’entre eux est le chercheur français Francis Hallé. Il explique qu’une vraie forêt est un écosystème qui n’a pas été touché par l’homme depuis au moins huit siècles ! Il dit aussi qu’un arbre mort tombé par terre est mille fois plus utile à la vie qu’un arbre vivant.

Les biologistes affirment que ces milieux totalement vierges sont nos meilleurs boucliers face à la crise climatique parce qu’ils stockent du carbone et abritent une biodiversité plus riche qu’une forêt construite par l’homme.

Alors, d’où ça sort, la forêt primaire ? Eh bien d’un passé très lointain où l’homme ne voulait pas prendre la main sur la nature, et encore ce n’est que le début de notre histoire.

« La forêt vierge n’existe pas »

Marc-André Selosse commence par dissiper une confusion tenace : la forêt primaire n’est pas la forêt vierge. La forêt vierge, explique-t-il, supposait une nature absolument intacte, sans aucune présence humaine. Or, cette idée est une illusion. La forêt amazonienne, longtemps présentée comme le parangon de la forêt vierge, avait été densément habitée et jardinée par des populations amérindiennes, décimées par les maladies européennes avant même que les explorateurs ne la traversent pour la première fois : « La forêt vierge est supposée être une forêt vierge de toute influence et toute présence humaine. »

La forêt primaire, elle, est plus modeste dans sa définition et plus honnête dans son ambition : c’est une forêt la moins impactée possible par l’homme, la plus proche d’une dynamique spontanée. Car l’homme est partout désormais et les microplastiques, l’azote atmosphérique, le changement climatique atteignent jusqu’aux territoires les plus reculés de la planète. Aucun endroit n’échappe à notre empreinte globale. Mais certains espaces échappent encore à notre emprise directe, et c’est là que se joue quelque chose d’irremplaçable.

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Ce que nous perdons en coupant trop tôt, trop jeune, trop vite

Pourquoi les forêts primaires importent-elles autant pour la biodiversité ? Pour Marc-André Selosse, lorsqu’on exploite une forêt, on coupe les arbres avant qu’ils soient vieux, creux ou malades. On les coupe à leur pleine santé. Et c’est précisément ce qui les rend inutiles pour de nombreuses espèces. Les extinctions que nous connaissons, cinq à dix pour cent des espèces animales perdues ces derniers siècles, résultent de cela : on rajoute des conditions que les espèces ne peuvent pas supporter. On rebouche les zones humides. On laboure. On extrait du bois jeune. Et les espèces des vieilles forêts n’ont plus où aller. La logique est simple, presque mécanique, mais ses conséquences sont abyssales.

La solution ne consiste pas pour autant à tout préserver. Le botaniste défend une vision nuancée : 30 % des espaces terrestres en conservation de la biodiversité, 70 % pouvant accueillir des activités de production, à condition de ne pas y faire n’importe quoi. Car même les forêts de production bénéficient d’une certaine diversité pour mieux résister aux maladies et aux dérèglements climatiques. Ce que le scientifique condamne sans appel, ce sont les plantations.

Reconstruire l’irremplaçable : un défi de siècles, une urgence d’aujourd’hui

Reste la question la plus vertigineuse : peut-on recréer une forêt primaire ? Peut-on rembobiner le temps ? Marc-André ne ferme pas la porte, mais il pose les conditions : « On a plutôt fait l’expérience de détruire des forêts primaires que d’en reconstruire. C’est-à-dire que plus vite on commencera, plus on aura de chances de sauver le monde. » Il faut du temps, peut-être huit siècles. Il faut aussi de l’espace : une forêt primaire ne peut pas être petite. Le projet de Francis Hallé – 7 000 km², transfrontalier, pensé pour les Ardennes ou les Pyrénées – répond à cette exigence de masse critique. Car sans grandes populations, la consanguinité guette, et l’écosystème s’effondre de l’intérieur.

Mais ce projet se heurte à un mur : l’absence de volonté politique. En France métropolitaine, il n’existe plus aucune forêt primaire. La Guyane, avec 90 % de son territoire encore peu anthropisé, constitue notre seul vestige. Quant aux modèles économiques alternatifs – le Parc national suisse génère chaque année, grâce au tourisme, l’équivalent de ce que produirait une coupe à blanc de même surface – ils peinent à convaincre des élus qui ne voient dans la forêt qu’une contrainte, sans en percevoir les opportunités.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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