Le scandale des accidents médicaux dénoncé par un professeur de médecine
L’ancien chef du service de neurochirurgie de l’hôpital Bicêtre décrit dans un ouvrage détonnant comment le système favoriserait la survenue d’accidents médicaux et comment les autorités tenteraient de cacher le phénomène.
Dès la couverture, le ton est donné. Le scandale des accidents médicaux* (c’est le titre de l’ouvrage) cause « des dizaines de milliers de morts chaque année » accuse le Pr Marc Tadié, ancien chef du service de neurochirurgie de l’hôpital Bicêtre et expert médical auprès des tribunaux.
Combien exactement ? Le Pr Tadié reconnaît qu’il est difficile de présenter un chiffre précis, notamment en raison de la sous-déclaration des évènements indésirables graves liés aux soins (EIGS). Cependant, en s’appuyant sur les chiffrages de plusieurs associations, eux-mêmes basés sur diverses études, le neurochirurgien avance le chiffre de 150 000 victimes par an, dont 30 000 à 50 000 morts, ce qui en ferait la troisième cause de mortalité en France, après le cancer et les maladies cardiovasculaires. Mais l’important n’est pas forcément dans la précision du chiffre estime le Pr Tadié. « Le drame est que (et il s’agit d’un chiffre autour duquel tout le monde est d’accord) plus de la moitié des accidents médicaux seraient évitables grâce à des mesures simples et faciles à mettre en application ».
Surmenage, arrogance et précipitation à la source des erreurs médicales
Dans son livre publié jeudi dernier, le Pr Tadié tente justement d’identifier quelles sont ces « mesures simples », tout d’abord en analysant les causes de ces accidents médicaux. A la manière d’un romancier, l’expert commence par nous relater, à travers de courtes nouvelles, plusieurs cas typiques d’accidents médicaux : urgentiste qui refuse un scanner à un enfant victime d’un traumatisme crânien qui finit par décéder d’un hématome intracrânien, chirurgie du dos prescrite trop précocement, psychiatre qui s’oppose à l’hospitalisation d’un patient dépressif qui se suicide, infection nosocomiale foudroyante…
Ces cas cliniques illustrent, chacun à leur manière, différentes causes d’accidents médicaux : surmenage (et arrogance) des médecins, manque d’écoute, précipitation dans les choix, refus d’appliquer les recommandations officielles, pression des lobbys pharmaceutiques… Les chirurgiens (corporation dont a pourtant fait partie le Pr Tadié) en prennent particulièrement pour leur grade, accusés, notamment dans le domaine de la chirurgie du dos, de vouloir faire passer sur la table d’opération des patients qui n’en ont pas besoin.
« Si l’erreur nait presque toujours d’un geste isolé ou d’une négligence personnelle, elle est en fait souvent le résultat d’une interaction complexe entre des facteurs humains et des défaillances du système de soins » analyse cependant le Pr Tadié. Autrement dit, c’est notre système de santé ou plutôt son évolution ces dernières décennies qui serait l’origine première de cette apparente explosion des erreurs médicales.
Le Pr Tadié se propose par ailleurs de pointer ces différentes mutations. D’abord, les changements intervenus dans la formation des étudiants en médecine, qui serait désormais trop peu axée sur la clinique et le compagnonnage ; la tarification à l’activité, ensuite, qui pousse les médecins à accélérer le flux de patients et donc à prendre des décisions de sorties de patients prématurées (ce qui entraîne un manque de suivi) ; et plus globalement la bureaucratisation à outrance de l’hôpital, symbolisée notamment par la fusion des services au sein de pôles. « Un hôpital soumis à une logique de rentabilité, des services sous tension permanente, des équipes en effectif réduit, des temps d’hospitalisation raccourcis à l’extrême, une hiérarchie médicale remise en question : autant de facteurs qui augmentent le risque d’erreur » énumère le Pr Tadié.
Appel pour faire émerger une « culture de la sécurité » à l’hôpital
Face à ce qu’il estime être une crise de santé publique, le neurochirurgien dénonce l’ « omerta » des autorités sanitaires, qu’il résume par la formule « silence, on paie». A contre-courant du mouvement en faveur de l’indemnisation, le Pr Tadié estime que le développement des assurances et la création de l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux (Oniam) ont eu pour effet pervers de banaliser les accidents médicaux et d’en faire une sorte d’impondérable acceptable. Les médecins, peu prompts à reconnaître leurs erreurs, seraient les principaux partisans de cette omerta, qui contribuerait à garantir leur impunité. Or, ce silence, en empêchant de se pencher sur les causes de ces erreurs, nous condamne à ce qu’elles se reproduisent, selon l’expert.
Le Pr Tadié termine son ouvrage en avançant plusieurs propositions qui seraient à même, selon lui, de faire diminuer le nombre d’accidents médicaux en France. Il appelle en premier lieu à faire émerger, au sein de notre système de santé, une véritable « culture de la sécurité », qui doit notamment s’inspirer de ce qui s’est fait dans l’aviation, où l’analyse minutieuse des accidents aériens a permis la réduction considérable de leur occurrence. Chaque accident médical doit ainsi être déclaré sans exception et faire l’objet d’une revue de mortalité et de morbidité (RMM). Le Pr Tadié appelle également à mettre fin à l’impunité : un médecin responsable d’un nombre anormalement élevé d’accidents médicaux doit être radié. Le neurochirurgien espère par ailleurs que l’intelligence artificielle (IA) permettra, dans le futur, de réduire le risque d’erreurs médicales.
« Toutes ces mesures exigent un véritable courage politique » reconnaît le Pr Tadié, qui prend pour exemple la manière dont la politique de l’ancien président de la République Jacques Chirac a permis de considérablement réduire la mortalité routière. « Une volonté politique du même niveau, au plus haut sommet de l’Etat, est indispensable pour rompre l’omerta, reconnaître les erreurs et assumer les réalités afin d’engager les réformes structurelles nécessaires » conclut le neurochirurgien.
Gageons que les assertions du Pr Tadié n’ont pas fini de faire couler beaucoup d’encre…
*Le scandale des accidents médicaux, Professeur Marc Tadié, Le Cherche Midi, Paris, 2026, 19,80