Dans la revue « Science », l’inhabituelle prise de position de chercheurs français contre la proposition de loi « Duplomb 2 »
Une vingtaine de biologistes appellent, dans un texte publié jeudi dans la prestigieuse revue, les parlementaires français à rejeter la proposition de loi visant à faciliter l’utilisation d’insecticides aujourd’hui interdits.
Par Stéphane Foucart
Le 23 avril 2026 à 20h00, modifié hier à 17h44 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/04/23/dans-la-revue-science-l-inhabituelle-prise-de-position-de-chercheurs-francais-contre-la-proposition-de-loi-duplomb-2_6682846_3244.html
Lecture 2 min

La revue Science n’a pas pour habitude de tenir ses lecteurs informés du calendrier législatif tricolore. Le périodique édité par l’Association américaine pour l’avancement des sciences, l’un des plus lus dans les milieux scientifiques, fait exception avec la publication, jeudi 23 avril, d’une brève correspondance signée d’une vingtaine de chercheurs français du CNRS, de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, du Muséum national d’histoire naturelle ou encore des universités, appelant les parlementaires français à s’opposer à la proposition de loi dite « Duplomb 2 ».
Lire aussi l’analyse
Déposée fin janvier par le sénateur (Les Républicains) de la Haute-Loire Laurent Duplomb, la proposition de loi en question vise à « atténuer la surréglementation relative à l’utilisation de produits phytopharmaceutiques pénalisante au regard de la concurrence européenne afin d’éviter la disparition de certaines filières agricoles ». Ce texte, dénoncent les signataires dans Science, « faciliterait fortement l’utilisation d’insecticides actuellement interdits tels que l’acétamipride et le flupyradifurone ». Or, ajoutent-ils, « les pesticides affectent négativement la biodiversité, le fonctionnement des écosystèmes et la santé humaine ».
« En touchant des organismes non ciblés tels que les pollinisateurs ou les parasitoïdes, ils menacent des services écosystémiques essentiels comme la régulation des ravageurs et la pollinisation, écrivent les scientifiques. La contamination des sols, de l’eau et des aliments expose à des risques pour la santé humaine, notamment des maladies neurodégénératives et des cancers. » Ces biologistes, la plupart spécialistes de la pollinisation, appellent les législateurs et responsables politiques à « rejeter cette proposition de loi ».
« Prioriser des pratiques durables »
« La France – et plus largement l’Union européenne – devrait adopter une approche conforme au consensus scientifique, écrivent-ils. La législation devrait prioriser et déployer à grande échelle des pratiques durables et des alternatives aux pesticides, évaluer des solutions adaptées à chaque culture, et apporter un soutien durable aux agriculteurs engagés dans la transition agroécologique. »
Selon nos informations, les auteurs de cette brève correspondance ont demandé au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), le vaisseau amiral de la recherche française, de relayer la parution de leur texte dans Science auprès de la presse, par le biais de son service de communication.
La réponse de l’institution a d’abord été négative. « Nos scientifiques sont libres d’exprimer leurs points de vue, comme nous l’avons rappelé dans notre Guide de l’expression publique des scientifiques du CNRS publié en juin 2025, défendaitl’organisme de recherche. Mais cela n’implique pas que le CNRS relaie systématiquement ces points de vue, dans des communiqués de presse envoyés sous embargo. » Par ailleurs, le CNRS ajoutait qu’il « explique régulièrement ce que la science dit sur le déclin des pollinisateurs et le rôle des pesticides, notamment des néonicotinoïdes » sur son site.
Lire aussi
Comment une partie du CNRS a relayé une campagne d’influence en faveur des « nouveaux OGM »
Une réponse qui ne satisfaisait guère certains des auteurs, qui rappelaient que l’Institut de biologie du CNRS n’avait pas hésité, en février 2024, à enjoindre à ses chercheurs de participer à une campagne d’influence en faveur des nouveaux OGM, concoctée par un groupe de pression favorable aux biotechnologies. Celle-ci visait à interpeller les parlementaires européens sur les réseaux sociaux, les incitant à voter en faveur de la dérégulation de ces plantes issues des nouvelles techniques génomiques. Le Syndicat national de la recherche scientifique (SNCS-FSU) avait critiqué un « soutien à une campagne de lobbying préoccupant alors même que la confiance de la société envers la recherche scientifique s’érode ». Le CNRS a finalement relayé la correspondance des chercheurs dans « Science » sur son site Internet vendredi 24 avril.
Cet article a été modifié le 23 avril à 22 h 12, pour corriger une erreur sur l’identité de la société savante éditrice de la revue Science.
Modification du 24/04 à 17h30 : ajout de la publication de la correspondance des chercheurs dans « Science » sur le site Internet du CNRS.
Stéphane Foucart