La « zone de sécurité », interdite aux journalistes et à l’armée libanaise.

Dans la « zone tampon » du sud du Liban, un anéantissement à huis clos

24 avril 2026 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=vLhPGbU5gAw_AXs6JiFIBf3pDgsk_w4nhAZCjBhq5_RybD07rbc3p0N_F4rEX_Z7qaYGoYr90_L-Qm9RxhY

Par Leila Aad et Zeina Kovacs

Malgré le cessez-le-feu entre Israël et le Liban, l’armée israélienne a unilatéralement décrété une « zone de sécurité », interdite aux journalistes et à l’armée libanaise. Sans témoin, elle s’attelle à y raser les villages chiites de la carte.

Tebnine, Beyrouth (Liban).– Imma et son mari faisaient pourtant partie des irréductibles. Les seul·es qui, après le retrait de l’armée israélienne en février 2025, étaient retourné⸱es vivre à Kfar Kila, un village qui longe la ligne bleue, où se trouve leur ferme. Malgré la perte de son bétail lors de la guerre de 2024, le déracinement de ses oliviers et les incursions terrestres israéliennes, le couple a investi toutes ses économies pour reconstruire sa maison détruite au milieu du champ de ruine qu’est devenu le village – 5 000 habitant⸱es avant la guerre. Mais le 2 mars, le couple a dû partir précipitamment.

« Cela faisait plusieurs jours qu’un drone nous filmait en permanence. Cette nuit-là, on a reçu un message des Israéliens, spécifiquement pour notre famille, qui nous ordonnait de partir, explique Imma. Mon mari ne voulait pas, il préférait rester, quitte à mourir dans la maison. Je l’ai forcé et on est partis à pied, sans affaires, pensant que nous allions revenir quelques jours plus tard. Le lendemain, ils sont entrés dans le village et un ami qui passait sur la colline a pris une photo. On y a vu notre maison, à nouveau détruite. »

Depuis le dimanche 19 avril, troisième jour du cessez-le-feu signé entre le Liban et Israël, Kfar Kila, comme soixante et un autres villages (selon le décompte de L’Orient-Le Jour), fait partie de la « zone tampon » que l’armée israélienne entend occuper en territoire libanais jusqu’à nouvel ordre. Quarante-sept localités ont déjà été conquises par les soldats qui, depuis le 2 mars, se sont attelés à vider la zone de 600 kilomètres carrés de ses derniers habitant·es : bombardements des principaux accès menant aux villages, dynamitage minutieux de chaque maison et destructions au bulldozer D9.

Les ruines du village de Dibbine, dans le district de Marjayoun, le jour du cessez le feu, vendredi 17 avril. L’armée israélienne occupait encore certaines maisons la veille. © Photo Benoît Durand / Hans Lucas pour Mediapart

Désormais, l’armée israélienne menace toute personne qui s’approcherait de la « ligne jaune » de démarcation qu’elle a établie unilatéralement de la Méditerranée (zone maritime comprise) à la frontière libano-syrienne. Une méthode déjà employée dans la bande de Gaza. Au sud du Liban, le tracé ravive les souvenirs de l’occupation israélienne qui dura vingt-deux ans, entre les années 1978 et 2000, à la différence majeure que cette fois, à défaut d’être occupés, les villages chiites sont tout simplement rayés de la carte.

À Tebnine, une ville du sud du Liban située à la limite de la « zone tampon », le bruit des explosions ne s’est pas arrêté malgré le cessez-le-feu. Elles résonnent, assourdissantes, dans la ville déjà en ruine, où une poignée de résident·es sont revenu·es depuis l’arrêt des combats. Ces lourdes détonations ne sont pas des frappes aériennes : elles proviennent des démolitions menées au sol par l’armée israélienne dans les villages occupés situés à l’intérieur de la ligne jaune.

Des villages sans vie

Depuis Tebnine, les Libanais⸱es regardent les vallées verdoyantes de la colline d’en face, où se nichent des villages désormais interdits à leurs habitant⸱es, et assistent, impuissant⸱es, à leur anéantissement. « Ça me brise le cœur de voir nos maisons et notre terre être détruites sous nos yeux sans que nous ne puissions rien faire », confie Hassan Farhat, rencontré devant l’hôpital de Tebnine, le dernier encore opérationnel de la région. Originaire du village voisin de Baraachit, hors de la « zone tampon » imposée par Israël, il explique qu’il n’a toujours pas pu rentrer chez lui depuis le cessez-le-feu : « Trop dangereux. » « Et il n’y a plus rien dans le village, plus d’activité, plus de vie », ajoute-t-il.

Amani et Shahid fouillent les décombres du magasin de vêtements d’Amani, à Tebnine, le 23 avril 2026. © Photo Benoît Durand / Hans Lucas pour Mediapart

Au cours de nombreux déplacements dans le sud du Liban pendant ce cessez-le-feu, Mediapart a observé des scènes de destruction massive causées par les attaques israéliennes : des villages fantômes, une mosquée décapitée, son minaret gisant au sol, une école rasée, un parc pulvérisé dont il ne reste qu’un cratère béant et des graffitis en hébreu sur les murs de maisons en ruine. Une grande partie du Sud, au-delà de la supposée zone de sécurité israélienne, reste inhabitable. Mais Hassan Farhat reste déterminé : « Nous rentrerons chez nous, quoi qu’il arrive. »

À quelques mètres de là, Amani, qui fouille les débris de son magasin de vêtements, est moins optimiste. « Cela fait sept ans que je tiens ici deux commerces. Aujourd’hui, il ne reste plus rien. Sept ans de ma vie, envolés en quelques minutes », raconte-t-elle. La rue dans laquelle se trouvent ses boutiques, à quelques mètres de l’hôpital de Tebnine, a été totalement ravagée par une série d’attaques israéliennes la semaine précédant le cessez-le-feu. Autrefois vibrante, elle n’est désormais que gravats et ruines. « Aujourd’hui, tout est fini. Quand les gens reviennent, la vie revient – mais maintenant, il n’y a plus rien. Plus personne. Personne ne revient, car tout le monde a peur », se désole la commerçante. 

Et pour cause. Mercredi 22 avril, l’armée israélienne a mis sa menace à exécution en traquant un groupe de journalistes venu⸱es documenter les destructions à At-Tira, dans la zone annoncée comme « interdite ». À l’hôpital de Tebnine, le visage tuméfié, Zeinab Faraj raconte à Mediapart comment elle et sa collègue, la journaliste Amal Khalil, qui travaillait pour le quotidien libanais Al-Akhbar, considéré comme proche du Hezbollah, ont été ciblées à trois reprises par des frappes israéliennes. Un premier tir contre une voiture roulant devant elles, tuant deux personnes, un second sur leur véhicule, un troisième, raconte-t-elle, alors que sa voix se brise sous l’émotion, sur le bâtiment dans lequel les deux journalistes avaient trouvé refuge.

La journaliste Zeinab Faraj, 21 ans, sur son lit d’hôpital à Tebnine, le 23 avril 2026. Elle a survécu à l’attaque israélienne à Tira qui a tué sa collègue Amal Khalil. © Photo Benoît Durand / Hans Lucas pour Mediapart

C’est cette dernière attaque qui a tué Amal Khalil. L’important dispositif qui avait été déployé pour la recherche des deux journalistes dans les décombres, en collaboration avec la Finul et la Croix-Rouge libanaise, a été empêché pendant de longues heures par l’armée israélienne qui s’en est prise aux secouristes, selon une source militaire. « La seule chose que je peux dire, c’est “Dieu merci”, mais en vérité, j’aurais préféré partir avec elle. Ce serait plus facile que de vivre avec cette souffrance », confie Zeinab Faraj qui poursuit : « Ils ont tué Amal parce qu’elle documentait la vérité sur le terrain. » 

Les villages chrétiens « pris au piège » 

« Ils démolissent les maisons de nos voisins chiites. Ça fait mal au cœur. Nous, on aime le Sud, mais le Sud n’est beau que quand nos voisins, nos amis, sont à côté de nous », souffle Joseph* depuis une banlieue est de Beyrouth, où il habite désormais avec sa femme et ses deux enfants. Le père de famille est originaire de Rmeich, l’un des trois villages chrétiens de la zone d’occupation encore habités. Dans cette localité, littéralement encerclée par les soldats israéliens, 5 000 personnes sont « prises au piège », dont les deux frères et la sœur de Joseph et leurs enfants en bas âge.

« Ils n’ont rien à manger et pas de réserve de médicaments. Il y a aussi une femme enceinte, et les Israéliens ne l’autorisent pas à sortir. Ils sont en train de les isoler pour qu’ils soient condamnés à accepter leur aide », souffle Joseph, se remémorant l’année 1978 à Rmeich, durant laquelle des membres de son entourage avaient été « obligés » de combattre aux côtés de l’armée israélienne pour rester dans le village.À lire aussiLes « zones de sécurité » d’Israël, une occupation à bas bruit

Le 21 avril, pour la première fois depuis le conflit, de l’aide humanitaire a été acheminée à Rmeich depuis Israël, par l’intermédiaire de l’ONG états-unienne chrétienne Samaritan’s Purse. Cette même association avait déjà opéré à Gaza lors de distributions alimentaires meurtrières de la Fondation humanitaire de Gaza, pendant lesquelles des centaines de Palestinien·nes avaient été tué·es par balles par l’armée israélienne. 

Livré·es à eux-mêmes dans la zone « interdite », désormais privée de journalistes et inaccessible à l’armée libanaise, les quelques citoyen⸱nes chrétien⸱nes sont alors les seuls témoins d’un anéantissement à huis clos des villages du Sud. Les Libanais⸱es chiites, faute de pouvoir revenir sur leurs terres, ne perçoivent quant à elles et eux les destructions qu’à travers le fracas des détonations qui résonnent de plus en plus violemment à proximité de la ligne jaune.

Les « zones de sécurité » d’Israël, une occupation à bas bruit

24 avril 2026 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=qODqnaM09Ar4GiMPciH2QxKt1X0UQies0lm-DEkIC_Mp3iJNPtBF4Xu4b3UhHx829b3yqr-Xh9Xnj3i_CCM

Par Nissim Gasteli

En Palestine, au Liban comme en Syrie, l’État israélien vide par ses bombardements les espaces qui longent ses frontières. En dehors de toute légalité, il en prend le contrôle au nom de ses impératifs sécuritaires.

Beyrouth (Liban).– Arnoun n’est plus qu’une silhouette hachée sur le haut d’une colline. Abandonné par ses habitant·es au début de la guerre, ce village du sud du Liban a été réduit en mer de gravats par les bombardements de l’aviation israélienne. Quarante-huit heures après l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu, seuls deux hommes non identifiés se tiennent sur la petite place au centre du hameau.

Celles et ceux qui étaient revenu·es dans l’espoir de se réinstaller, ou de vérifier brièvement l’état de leur maison, sont vite reparti·es. Sur les groupes de messagerie, les villageois·es s’alarment du risque élevé de nouvelles attaques israéliennes. La veille, une frappe sur un véhicule dans un village voisin a fait deux morts. La trêve imposée par les États-Unis est bien fragile, comme en témoignent les détonations entendues au loin, derrière la forteresse de Beaufort, située sur un sommet à moins de 1 kilomètre.

Entre Arnoun et ce château médiéval, au milieu des champs et des habitations, Israël a tracé une limite virtuelle, baptisée « ligne jaune ». Son armée en a fait l’écho sur les réseaux sociaux, avant d’en préciser les contours en publiant une carte sur la messagerie Telegram, le 19 avril. Cette ligne est censée délimiter une « zone tampon »« zone de sécurité » ou « zone de défense avancée », selon des termes vagues employés par différents responsables israéliens.

Dans le village d’Arnoun, le 17 avril 2026. © Photo Charles Cuau / SIPA

Dans ces territoires libanais, précise l’armée israélienne, « cinq divisions, appuyées par des forces navales israéliennes, opèrent simultanément », avec pour objectif de « démanteler les infrastructures terroristes du Hezbollah ». Mais ce vocabulaire sécuritaire ne dit pas grand-chose des opérations menées dans cet espace qui représente 5,8 % du territoire libanais. Au moins 200 000 adultes y vivent, selon les données des listes électorales collectées par le quotidien libanais L’Orient-Le-Jour.

« Cette terminologie cherche à occulter le seul vrai concept qui qualifie ce qu’il se passe : c’est l’occupation, analyse Ziad Majed, chercheur et politologue franco-libanais. Cette fois, ce qui change par rapport à d’autres zones occupées par Israël au cours de l’histoire, c’est qu’il y a une politique de destruction et d’anéantissement. » 

Trois fronts, une même tactique

Depuis les attaques du 7-Octobre menées par le Hamas, l’État d’Israël a ainsi fait un usage répété de ce concept de « zone de sécurité » à ses frontières. En dehors du droit international, il frappe infrastructures et populations civiles, forçant à un dépeuplement progressif des territoires ainsi désignés.

Au Liban, une partie de cette zone nouvellement établie est contrôlée au sol par les soldats israéliens. Les rares images qui en parviennent montrent des pelleteuses à l’œuvre sous des étendards bleu et blanc frappés de l’étoile de David, mais également des opérations de dynamitage détruisant, un bâtiment après l’autre, écoles et lieux de culture inclus, des villages entiers. Pour le reste de la zone, l’armée israélienne fait sa loi avec ses moyens de renseignement et ses drones, privant les habitant·es de leur liberté de mouvement.

Le ciblage des journalistes libanaises Zeinab Faraj et Amal Khalil, dont la seconde a été tuée le 22 avril, a été particulièrement éclairant sur le fonctionnement de l’armée israélienne dans cette zone. Après avoir bombardé une voiture à proximité immédiate des deux femmes, puis la maison dans laquelle elles s’étaient réfugiées, elle a également ciblé les secours venus leur porter assistance. Ces derniers n’ont pu intervenir que quelques heures plus tard, après avoir obtenu le feu vert israélien.

À Gaza, quiconque s’approche de la ligne de démarcation risque d’être abattu sans sommation.

En évoquant une « ligne jaune » au Liban, les responsables israéliens ont induit un parallèle avec les actions de leur armée dans la bande de Gaza, scindée en deux du nord au sud par une même « ligne jaune » depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, le 10 octobre 2025. 

À l’ouest de la ligne, deux millions de personnes vivent étouffées dans des conditions de vie désastreuses. De l’autre côté, à l’est, soit 54 % du territoire de l’enclave, l’armée israélienne mène des destructions systématiques et méticuleuses, rendant impossible tout retour. Quiconque s’approche de cette démarcation risque d’être abattu sans sommation. Malgré un accord sur la cessation des hostilités, plus de 750 personnes ont été tuées par Israël au cours des six derniers mois.À lire aussiL’armée israélienne dessine une nouvelle ligne d’occupation dans la bande de Gaza

« À Gaza, l’intention d’Israël […] était claire dès le départ, puisqu’il a tout rasé sur environ 1 kilomètre de profondeur, le long de la frontière entre Gaza et Israël », écrit le chercheur Armenak Tokmajyan dans une analyse publiée par le centre Malcolm H. Kerr-Carnegie pour le Moyen-Orient (Beyrouth). « Cette approche, poursuit-il, a ensuite été formalisée dans le plan de cessez-le-feu en vingt points du président Donald Trump, qui prévoit un retrait israélien en trois phases. Même si les trois phases sont mises en œuvre – ce qui est loin d’être certain –, Israël devrait conserver une zone tampon d’au moins 1 kilomètre de large. »

À la suite du renversement de Bachar al-Assad, le 8 décembre 2024, Israël a également étendu son contrôle sur la Syrie. Le jour même, depuis le plateau du Golan, territoire syrien occupé depuis 1967, ses troupes se sont emparées de la zone démilitarisée établie en 1974 par les Nations unies, et opèrent désormais au-delà.

Concrètement, l’armée israélienne contrôle désormais une partie de la région syrienne de Quneitra, s’octroyant le droit d’établir des postes avancés, de vérifier les allées et venues, d’arrêter mais également de cibler quiconque serait perçu comme une menace. Oussama al-Fahd, un berger de 17 ans, a ainsi été tué le 3 avril par « un tir de char israélien », selon l’agence de presse syrienne Sana. 

Hilal Khashan, professeur de science politique à l’université américaine de Beyrouth, n’hésite pas à faire un parallèle avec la Cisjordanie, colonisée puis annexée petit à petit par Israël. « Toutes ces opérations sont menées avec le prétexte de se défendre, alors qu’il n’y a aucune menace imminente. Cela leur permet de continuer d’avancer en grappillant des territoires. À tel point que les Syriens ne discutent même plus du plateau lui-même », observe-t-il.

Et de conclure : « Israël est un État expansionniste qui cherche perpétuellement à étendre son contrôle territorial par des prétextes sécuritaires, refusant de se pencher sur les conditions qui permettent l’émergence de groupes radicaux à ses frontières. »

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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