Au CNRS, une coupe budgétaire inédite fragilise un peu plus la recherche : « On va dans le mur »
Le PDG du Centre national de recherche scientifique, Antoine Petit, a annoncé, le 24 mars, une baisse supplémentaire de 20 millions d’euros sur le budget 2026 de l’institution. Les chercheurs et les directeurs d’unité s’alarment.
Par David Larousserie
Le 18 avril 2026 à 17h30, modifié le 19 avril 2026 à 11h50 https://www.lemonde.fr/sciences/article/2026/04/18/au-cnrs-une-coupe-budgetaire-inedite-fragilise-un-peu-plus-la-recherche-on-va-dans-le-mur_6681164_1650684.html
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Les chercheurs ont malheureusement l’habitude des tours de passe-passe budgétaires qui permettent d’annoncer des hausses quand la réalité est tout autre. « Mais là, c’est inédit ! On demande de restituer des crédits déjà alloués », décrit Eve Truilhé, directrice de l’unité Droits international, comparé et européen, et coprésidente de l’Assemblée des directions de laboratoires (ADL), une association représentant environ 1 000 directrices et directeurs d’unités du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ou associées.
La mauvaise nouvelle est arrivée, le 24 mars, par un courrier du PDG du CNRS, Antoine Petit, faisant suite au conseil d’administration du 13 mars, qui indiquait que « le cabinet du premier ministre a demandé (…) de présenter un budget rectificatif incluant une diminution des prévisions de dépenses de 20 millions d’euros ». Le PDG explique ensuite que 6,5 millions d’euros concerneront des reports de 11 projets immobiliers, et 13,5 millions seront pris sur les dotations déjà versées aux laboratoires le mois précédent.
Les conséquences varient selon les dix instituts du principal organisme de recherche national et ses près de 10 800 chercheurs et 12 300 ingénieurs et membres du personnel technique. En écologie et environnement, − 10 % de crédits. En maths, − 8 %, en chimie, − 5 %. En informatique et en physique, des appels d’offres internes ont été gelés, selon des informations récupérées par l’ADL.
Budgets prévisionnels en déficit
Au regard des 4,2 milliards d’euros de budget de l’organisme en 2024, la somme peut sembler dérisoire. Ce n’est pas le cas. D’abord, le CNRS a des ressources propres, hors budget de l’Etat, pour plus d’un tiers venant de l’Agence nationale de la recherche, de l’Union européenne, par le biais de financements sur appel d’offres. En fait, seuls 2,9 milliards d’euros sont des subventions directes, dont 91 % servent à payer les salaires. Si bien que l’effort de 20 millions porte en fait sur une ligne de 270 millions d’euros qui finance directement les laboratoires, donc plus de 7 % d’amputation.
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« Pour mon laboratoire, ce sera environ 5 000 euros de moins, soit le montant de la dotation annuelle de l’une des quatre équipes », illustre Eve Truilhé. « Ce sont des équipements et infrastructures qu’on ne renouvelle ou ne maintient pas, des missions de terrain qu’on annule, des contrats de jeunes chercheurs supprimés. C’est le symptôme d’une politique qui, à force de coupes discrètes, présentées comme techniques, est en train de défaire ce que des décennies ont construit : une recherche publique libre, diverse, ambitieuse », indique le texte de l’ADL mis en ligne sur leur site.
La nouvelle coupe révèle aussi les difficultés dans lesquelles se trouvent les organismes et les universités. En 2025, la moitié des universités ont voté des budgets prévisionnels en déficit. Tout comme les organismes de recherche, CNRS (− 239 millions d’euros), Institut national de la santé et de la recherche médicale (− 63,4 millions d’euros), Institut national de recherche pour l’agriculture (− 28 millions d’euros)… Pour éviter la faillite, ils ont pris dans leur trésorerie. « A la fin de 2026, on ne pourra plus le faire. On peut être inquiet pour la suite. Un déficit structurel s’installe », alerte Boris Gralak, secrétaire général du SNCS-FSU, principal syndicat de chercheurs.
Un modèle « mis à mal »
Ces déficits ne témoignent pas d’une mauvaise gestion, mais du fait que l’Etat ne paie pas les dépenses sociales qu’il décide. Les termes sont un peu barbares, mais pèsent lourd. Il y a la protection sociale complémentaire, le compte d’affectation spéciale pour payer les pensions de tous les fonctionnaires, le glissement vieillesse technicité (augmentation des salaires avec l’âge), ou encore certaines revalorisations du point d’indice. En 2024, pour le CNRS, c’était 94 millions d’euros d’impayés par le gouvernement. En 2025, 62 millions, qui s’ajoutent aux précédents. La lettre d’Antoine Petit indiquait que « le montant cumulé de ces charges représente plus de 500 millions d’euros depuis octobre 2024 ». Néanmoins, en février, le ministère a promis une compensation partielle : 37 millions pour le CNRS qui, selon le SNCS-FSU, ne sont pas encore arrivés dans les caisses.
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Le trou se creuse donc, sans compter que les hausses affichées sont en euros courants. Le conseil scientifique du CNRS a calculé que, défalquée de l’inflation, la subvention publique accordée à l’organisme a en réalité fondu de 11 % en cinq ans.
« Ce qui se joue n’est pas un ajustement budgétaire. C’est une rupture », alerte, le 14 avril, un texte signé par près de 600 directeurs et directrices d’unité, émanant d’instances représentatives du CNRS. Pour Fabrice Kordon, directeur du LIP6 à Sorbonne Université et coprésident de l’ADL, « sans débat public, le modèle de recherche français est mis à mal. On va dans le mur ».
Un premier dossier très chaud pour le futur patron du CNRS, dont la nomination est attendue dans les prochaines semaines, avec plus de trois mois de retard.
David Larousserie