Au Parti socialiste, 600 propositions mais toujours pas de projet clair
22 avril 2026 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=g7cqI8NeaGG46KpHkSHLE2tUVtBgx4ByuBfOFLDjUPPTnb9oHKG8Xp3g6bbkshqHkafzh4qZEPaa3og1YTA
Par Sarah Benhaïda
Le Parti socialiste a dévoilé mercredi 22 avril son projet de programme. Un empilement de 600 propositions très techniques censées alimenter le débat de fond au sein de la formation, engluée dans les questions d’incarnation à un an de la présidentielle.
En 2026, le Parti socialiste (PS) veut « un nouveau socialisme du XXIe siècle ». Comme dans les années 1990, quand il disait que le monde avait changé. Comme au congrès de Reims, en 2008, quand il voulait refonder le « Parti socialiste du XXIe siècle » pour faire face à la mondialisation. Et la constante est revenue mercredi 22 avril, quand l’eurodéputée Chloé Ridel a plaidé pour une « alternative au capitalisme néolibéral du XXIe siècle en crise ».
L’axe principal de ce socialisme nouveau ? « La liberté. » Son objectif ? « Être en sécurité(s). » Les moyens d’y parvenir ? Ne pas se cantonner « aux incantations et aux bons sentiments », a plaidé Chloé Ridel, envoyée seule au front par son parti pour défendre devant la presse un texte de près de 150 pages et de six cents propositions, dont le chiffrage ne sera révélé, promet le PS, qu’une fois que le texte final sera adopté. Soit après six semaines de débats dans les fédérations socialistes du pays.
À un an de la présidentielle, le parti, qui n’en finit pas de se déchirer sur la possibilité d’une primaire et d’une candidature unitaire ou uniquement partisane, a décidé de faire un pas de côté. Alors que la question de l’incarnation semble occuper tous ses cadres, la direction a décidé de mettre un peu de fond dans les débats, en s’épargnant une critique récurrente, celle d’être « en congrès permanent ».
En discutant davantage de personnes que d’idées, il ne serait pas à la hauteur de ses concurrents de gauche sur le plan programmatique, comme La France insoumise (LFI). Désormais, il a un début de cap, même s’il ressemble à une synthèse de congrès.

Chloé Ridel, coordinatrice du programme du Parti socialiste (PS) et députée européenne, présente le projet politique du parti au siège du PS à Paris, le 22 avril 2026. © Photo Stéphane De Sakutin / AFP
Le texte, élaboré par l’ensemble des courants du PS, ratisse très large, pour contenter un maximum de tendances internes, mais aussi au-delà du parti. On trouve des appels du pied à la gauche comme au centre, alors que l’électorat d’une macronie en déliquescence aiguise les appétits.
D’un côté, les grands totems de la droite, la « liberté », la « sécurité », « l’intégration par le travail » ; de l’autre, des marqueurs de gauche, avec la dénonciation du « capitalisme de prédation » et des « impérialismes », ainsi qu’un plaidoyer pour plus de démocratie participative et des « politiques de justice radicale ».
Pour le politiste Rémi Lefebvre, « c’est un catalogue assez techno, très précis, qui donne vraiment l’impression que le PS est pris dans une logique de crédibilité. Mais il n’y a pas de vision de la société ». Et d’enfoncer le clou : « Le problème de la gauche aujourd’hui, ce n’est pas qu’elle manque de programme ou de proposition, mais qu’elle manque de récit et de vision du monde. Et on ne peut pas dire que ce programme apporte une lecture de la société. »
Exit les grands slogans de 2024
À défaut de formuler un projet de société, Chloé Ridel a esquissé une ébauche en creux de ce que ce programme ne serait pas. « Le temps de la social-démocratie est derrière nous », a-t-elle avancé dans son propos liminaire, sans pour autant expliquer par quoi elle serait remplacée.
« Il y a une logique de discours politique, de mise en scène, avec l’idée que les socialistes sont conscients que le monde a changé et que donc il faut produire un nouveau projet politique et adapter la doctrine », décrypte le politiste Pierre-Nicolas Baudot, spécialiste du PS. « Je lis cette remarque sur la social-démocratie comme une façon de dire : “On a tourné la page du hollandisme” », note-t-il. Pour lui, le parti ne veut être ni « confondu avec La France insoumise » ni « réduit à cette branche dite sociale-démocrate. »
En 2024, le PS avait accepté de cosigner, avec les autres forces de gauche, dont LFI, le programme du Nouveau Front populaire (NFP) pour les législatives anticipées de 2024. C’est sur ces propositions que les soixante-neuf député·es du groupe Socialistes et apparentés à l’Assemblée nationale avaient été élu·es. Mais aujourd’hui, leur parti propose de revenir sur plusieurs des mesures phares, principalement sur les questions sociales.
Exit les grands slogans de 2024 : retraite à 60 ans et blocage des prix des produits de première nécessité. Sur la retraite, le PS plaide pour 62 ans et, surtout, quarante-trois annuités, dont plusieurs pourraient être retranchées en tenant compte de la pénibilité du travail et des charges d’enfants par exemple.
Le parti ne dit rien du blocage des prix pour les consommateurs et consommatrices – comme ceux à la pompe qui flambent ces derniers temps –, se contentant de parler d’« encadrer les prix » de l’énergie pour les artisans-commerçants et de l’agroalimentaire « grâce à une autorité européenne de contrôle ».
Finie aussi la proposition franche du NFP de « refuser les contraintes austéritaires du pacte budgétaire européen » ; place à la mesure et à « réformer les règles budgétaires européennes pour qu’elles favorisent les investissements d’avenir et la qualité des services publics plutôt que l’austérité comptable ». Pas de retour sur les différentes réformes de l’assurance-chômage, même si le PS veut en finir avec le versement du RSA sous conditions et la baisse des APL.
Un programme, mais pas de candidat
Restent deux grands invariants : le smic à 1 690 euros net – c’est peu ou prou la proposition du NFP en 2024 (1 600 euros) augmentée de l’inflation pour 2027, et la taxation des plus riches. Le texte du PS veut« instaurer la taxe Zucman de 2 % sur le patrimoine des grandes fortunes de plus de 100 millions d’euros » et « préparer la “grande transmission” de l’héritage en créant un impôt sur les grandes successions (IGS) ». Une proposition audacieuse pour un parti qui, en octobre 2025, proposait une taxe Zucman light pour empêcher, main dans la main avec le premier ministre, Sébastien Lecornu, une nouvelle censure et, possiblement, de nouvelles législatives.
« C’est effectivement moins à gauche que le programme du NFP, mais c’est quand même un vrai pas du PS vers la gauche par rapport à ce qu’il a pu faire précédemment, affirme Pierre-Nicolas Baudot. Sur la taxation des revenus, sur la taxation du patrimoine, la taxe Zucman, etc. Ce sont des éléments plus ancrés à gauche que ce qu’a fait Hollande et évidemment Emmanuel Macron après lui. »À lire aussiÀ gauche, la mort à petit feu de la primaire des « unitaires »

Mais au-delà de ce nouveau programme – le premier depuis plusieurs années –, le PS ne résout pas la problématique de fond d’un parti qui peine à produire des concepts et à faire vivre le débat politique intellectuel. Et reste englué entre les intérêts particuliers des élu·es et les ambitions personnelles des barons se rêvant en présidentiables.
Dans son long laïus, Chloé Ridel a ainsi semblé répondre aux formules des autres. Ici, elle veut « reprendre à la droite et l’extrême droite la notion de liberté », là, elle entend « répondre à Jean-Luc Mélenchon »sur la « Nouvelle France »…
Surtout, comme tous les autres programmes avant celui-ci, « il a été fait par la direction du PS et, comme à chaque fois, il n’engage qu’elle tant que la question stratégique de sa candidature à la présidentielle n’est pas tranchée, explique Pierre-Nicolas Baudot. Si dans six mois le PS désigne un candidat ou s’il passe par une primaire, il aura toute liberté de ne pas tenir compte de ce programme ».