Les crises à « Challenges » et « La Tribune » témoignent du mépris des milliardaires pour le journalisme
22 avril 2026 | Par Mathias Thépot
En grève, les salariés des deux titres de presse économique, pourtant pas les plus vindicatifs face à l’économie libérale, ont dénoncé les attaques à leur endroit de leurs propriétaires respectifs, Bernard Arnault et Rodolphe Saadé. Pour ces milliardaires, l’indépendance et le pluralisme de l’information sont de lointains concepts.
Les journalistes des titres économiques Challenges et La Tribune étaient simultanément en grève, mardi 21 avril, pour dénoncer les attaques contre leur indépendance venant de leurs patrons milliardaires : le propriétaire du groupe de luxe LVMH, Bernard Arnault, pour Challenges, et l’armateur CMA CGM, Rodolphe Saadé, pour La Tribune.
Les deux rédactions ont voulu porter d’une seule voix leur mécontentement contre « l’atteinte inédite portée au pluralisme de la presse économique », dont elles se disent victimes. Il s’agissait de la deuxième grève en deux semaines pour La Tribune et de la première grève de l’histoire de Challenges.
Qu’est-il reproché précisément aux deux magnats ? Quelques jours après l’annonce de la fusion de la rédaction du site internet de La Tribune avec la chaîne de télévision BFM Business, les journalistes ont appris que Rodolphe Saadé comptait en profiter pour « supprimer tous les postes de journalistes de la rédaction économique », soit cinquante-six postes en incluant les CDI, les correspondant·es et les pigistes réguliers, « et recréer à peine trente-deux postes dans un “Pôle économique BFM La Tribune” qui signe la mort à petit feu du titre », ont dénoncé les salarié·es en grève dans leur communiqué.
« La Tribune proteste contre un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) destructeur. Avec une rédaction amputée de moitié et aucune garantie de survie du titre et de son site à moyen terme, La Tribune est sacrifiée par son actionnaire, à peine trois ans après son rachat à l’équilibre financier », ont-ils ajouté.
Côté Challenges, le problème est plus d’ordre déontologique. En effet, Bernard Arnault, qui a racheté le titre à son ami Claude Perdriel en janvier 2026, ne compte pas proroger le droit donné à la rédaction de voter sur la nomination de leur directeur. Un usage pourtant inscrit dans la charte éditoriale de Challenges, amenée à être renouvelée en 2027.

Bernard Arnault et Rodolphe Saadé. © Photomontage Mediapart avec AFP
Dans cette charte, il est par ailleurs stipulé que le magazine s’inscrivait dans la perspective d’une « économie sociale de marché ». Problème, le mot « social »dérange Bernard Arnault, qui aimerait le voir supprimé.
« Challenges vient d’apprendre que LVMH restait fermé à la discussion sur notre charte d’indépendance, en particulier sur le vote par la rédaction portant sur la nomination de son directeur. Il n’entend plus la respecter après son délai de survie jusqu’à fin mai 2027. Une décision historique qui porte un coup sévère à ses garanties d’indépendance éditoriale et motive le maintien de son appel à la grève », ont alerté les salarié·es en grève.
Bref, « dans un paysage médiatique dominé par quelques milliardaires, qui multiplient les entailles à la déontologie, sacrifient les emplois et abîment les médias qu’ils achètent », les salarié·es de La Tribune et de Challenges se rebiffent.
Pas d’indépendance quand il s’agit d’économie
Du reste, on voit ici deux rédactions économiques – au travail et au sérieux certes reconnus mais qui ne sont pas les plus vindicatives contre l’ordre capitaliste établi – se faire marcher dessus par leurs propriétaires milliardaires.
C’est dire si, pour Rodolphe Saadé et Bernard Arnault, l’indépendance du métier de journaliste, si importante pour nourrir le pluralisme et produire une information de qualité, est un lointain concept. Ainsi, ce que nous disent ces deux crises simultanées, c’est qu’avoir une ligne éditoriale probusiness ne suffit plus pour s’éviter l’interventionnisme exacerbé d’un magnat.
A fortiori lorsqu’il s’agit d’économie, une matière qui les concerne au premier plan, ces milliardaires aux empires de plus en plus gigantesques et aux ambitions de plus en plus démesurées demandent, en somme, à leurs rédactions d’épouser parfaitement leur vision politique du monde et leurs intérêts économiques.
Ils considèrent les journalistes, cantonné·es à une fonction d’accompagnement du développement de leur groupe, comme une courroie de transmission des informations économiques qui leur sied.
Dans un article du Monde publié en mars 2024, Rodolphe Saadé disait par exemple être « particulièrement déçu quand [il] voi[t] qu’il y a seulement un petit encart dans [s]es journaux quand [s]on groupe fait quelque chose de bien ». « Il faut que l’information existe, mais il y a manière et manière », avait-il aussi dit.
Lors d’une audition au Sénat sur la concentration des médias, Bernard Arnault défendait l’idée qu’il lui faudrait intervenir si « Les Échos » se mettaient à défendre « l’économie marxiste ».
Autre exemple de sa mainmise très personnelle sur ses médias : à la suite d’une manifestation organisée sous les fenêtres de la tour CMA CGM, le 10 septembre à Marseille, le magnat de la presse, visiblement bousculé par le rassemblement, s’était invité dans les pages de La Provence – un autre de ses médias –, soutenant l’idée, dans une tribune, que « les entreprises ne sont pas des adversaires, [mais] des partenaires de la nation » et que la période d’incertitude appelait à « la concorde nationale ».
Dans ce contexte, ce n’est donc pas surprenant de voir Rodolphe Saadé bazarder comme une vieille chaussette la rédaction économique de La Tribune, un média dont les journalistes n’hésitent pas à se rebeller quand les représentants de l’actionnaire interviennent trop sur l’éditorial, comme récemment sur l’utilisation du terme « ultrariches ».
En effet, en rachetant La Tribune en 2024, Rodolphe Saadé a, dès le début, repris une marque plus qu’un journal. Son journal, il l’a créé ad hoc : c’est La Tribune dimanche, un supplément dominical généraliste qui paraît sous format papier pour concurrencer Le JDD de Vincent Bolloré, et dont les membres de la rédaction ne sont concerné·es ni par la nouvelle organisation avec BFM Business, ni par le plan de licenciement en cours.
Capitalisme radicalisé
Cette idée de mettre ses médias au service de ses propres intérêts économiques et de sa vision politique du monde, Bernard Arnault l’a développée encore davantage.
Rappelons cet épisode de 2023 où l’ex-directeur de la rédaction des Échos, Nicolas Barré – tout sauf un foudre de guerre anticapitaliste –, a été débarqué après, d’une part, un article publié sur le site du journal relatant une décision de justice à propos de perquisitions du fisc chez LVMH. Et, d’autre part, une recension bienveillantedu livre d’Erik Orsenna très critique vis-à-vis de Vincent Bolloré, alors qu’on prêtait à Bernard Arnault l’intention de trouver un accord sur le rachat des groupes Lagardère et Editis avec l’autre grand fauve du capitalisme français.À lire aussiBernard Arnault, porte-voix radicalisé du capitalDOSSIERLVMH : l’envers de l’empire du luxe
Bernard Arnault est aussi le symbole de ce capitalisme des années 2020 qui se radicalise du point de vue politique. Lors d’une audition au Sénat sur la concentration des médias, il défendait l’idée qu’il lui faudrait intervenir si Les Échos se mettaient à défendre « l’économie marxiste ». Puis, dans une autre commission en mai 2025, toujours au palais du Luxembourg, il avait prétendu que Le Monde était « plutôt La France insoumise ».
Pas étonnant, dès lors, que le patron de LVMH voit derrière le terme « social » de la charte de Challenges le risque d’une révolution prolétarienne. Pourtant, comme nous l’expliquions, « l’économie sociale de marché » est tout sauf un concept de gauche : l’expression a été forgée dans les années 1950 par le courant ordolibéral allemand, précisément pour s’opposer à la gauche keynésienne. Avec comme idée phare que la politique sociale soit placée sous la dépendance du marché.
Hélas, Bernard Arnault a d’autres choses à faire que de lire des ouvrages d’économie. Il lui faut gérer la vie de son empire du luxe sans accroc pour en augmenter les profits et mettre en branle toutes ses autres participations dans cet unique but. Et le journalisme, là-dedans ? Il passe au second plan.
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L’auteur de cet article a été membre de la rédaction de La Tribune de 2011 à 2017.