La France commence à stocker du gaz pour l’hiver dans le contexte particulier de la guerre au Moyen-Orient
La traditionnelle saison de remplissage a débuté dans un contexte marqué par la guerre au Moyen-Orient, qui désorganise profondément les marchés gaziers.
A Saint-Illiers-la-Ville (Yvelines), le compte à rebours de l’hiver a déjà commencé. Au pied d’un coteau boisé, un dédale de canalisations achemine du gaz du réseau avant de l’injecter, par 27 tuyaux verticaux, dans les profondeurs du sous-sol. L’opération se répète presque chaque jour depuis le 1er avril. Objectif : avoir stocké, d’ici aux premiers frimas, plus de 600 millions de mètres cubes de gaz dans une roche poreuse imprégnée d’eau qui s’étend sur des kilomètres sous les pâturages de ce coin de campagne francilienne.
Cette nappe aquifère, située entre 330 et 460 mètres sous la terre, est l’une des pièces maîtresses de la sécurité énergétique française, à l’instar des 15 autres sites de stockage répartis sur tout le territoire. Des réservoirs qui permettent de compléter l’offre habituelle livrée quotidiennement par gazoduc ou par bateaux et de se prémunir contre toute rupture des approvisionnements.
Le gaz « soutiré » de ces stocks – quand les températures baissent – permet de couvrir environ un tiers de la consommation nationale. « Cela peut monter jusqu’à 80 % lors d’une journée très froide comme on en a connu l’hiver 2025 », souligne Charlotte Roule, directrice générale de Storengy, principal acteur du stockage en France. Le rôle de cette filiale d’Engie consiste à louer des capacités d’entreposage, comme un droit de parking, à des fournisseurs de gaz tels que TotalEnergies, Engie ou EDF.
La campagne de remplissage doit se dérouler, comme chaque année, entre avril et novembre. Mais elle a débuté cette fois dans un contexte bien particulier. La guerre au Moyen-Orient a fait grimper les prix de la molécule sur les marchés internationaux. Le blocage du détroit d’Ormuz, par où transitait avant le conflit un cinquième de l’offre mondiale de gaz naturel liquéfié (GNL), a profondément désorganisé les flux.
Le risque de pénurie semble écarté, le gaz du Qatar ne constituant qu’une fraction des approvisionnements français et européens. L’Union européenne (UE) se fournit d’abord auprès de la Norvège, mais aussi, et de plus en plus, en GNL américain. Les volumes livrés en 2025 par les Etats-Unis ont représenté un quart des importations européennes de gaz, et même près de 60 % pour le seul GNL.
Des réservoirs au plus « bas »
Or que se passera-t-il si l’Asie, grande cliente du Moyen-Orient, décide de surenchérir sur le marché spot – celui où le gaz se négocie au jour le jour – pour pallier la rupture des livraisons qataries et obtenir plus de cargaisons américaines ? « L’Europe reste exposée à la concurrence asiatique, qui pourrait rapidement se renforcer en cas de reprise économique ou de conditions climatiques plus exigeantes », met en garde Laurent David, délégué général de l’Association internationale des importateurs de GNL.
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Il est « crucial » de commencer à stocker le gaz « le plus tôt possible », recommandait au début du mois d’avril le Réseau européen des opérateurs de transport de gaz. D’autant que l’Europe est rentrée dans la saison d’injection avec des réservoirs au plus « bas », alerte l’organisation. En France, ceux-ci étaient remplis à moins de 22 % au 1er avril, en deçà des niveaux de 2025 et 2024.
« Il n’y a rien de choquant à se retrouver autour de 20 % au sortir de l’hiver, tempère Gilles Doyhamboure, directeur commerce et régulation du système gaz chez Terega, le second opérateur de stockage en France, actif dans le quart sud-ouest du pays. Il est déjà arrivé de descendre à des niveaux encore plus bas, avant que la régulation soit mise en place. »
Depuis 2018, la loi impose aux fournisseurs d’énergie d’avoir rempli au moins à 85 % au 1er novembre les capacités de stockage souscrites auprès de Storengy et de Terega. Après la crise énergétique de 2022, Bruxelles a rehaussé cet objectif à 90 % pour tous les Etats membres. Mais les règles ont été assouplies entre-temps, avec une flexibilité à la baisse de 10 % sur les volumes en cas de conditions défavorables. L’enjeu est d’éviter une ruée qui alimenterait les tensions sur les marchés. En 2022, le tarissement des livraisons de gaz russe avait poussé les gouvernements européens à vouloir se couvrir au plus vite, faisant exploser les prix.
« Sortir durablement du gaz »
Pour la France, comme pour le reste de l’Europe, il s’agit donc cette fois de se hâter… sans précipitation. « Aujourd’hui, nos stockages se remplissent bien », assure Charlotte Roule, en déambulant au milieu des tours et des chaudières du site de Saint-Illiers-la-Ville, où le réservoir est déjà garni à plus de 30 %. Même tonalité chez Terega : « La situation en France est relativement confortable », affirme M. Doyhamboure. « On devrait être au 1er novembre avec 85 % du gaz en stock, au minimum, comme par les années passées… Même si plus rien n’est normal dans le contexte géopolitique actuel et qu’on ne peut donc pas dire exactement de quoi demain sera fait. »
Si la molécule parvient à être injectée dans les quantités requises, il reste à savoir à quel coût. Ces dernières semaines, le contrat à terme du TTF néerlandais, considéré comme la référence européenne pour le gaz, a régulièrement atteint 45 euros du mégawattheure. Selon une note de l’Institut Bruegel, ce prix reviendrait à renchérir de 20 % la facture du remplissage pour l’UE, par rapport à la campagne de 2025.
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La question des stocks demeure stratégique pour moins dépendre au jour le jour des pays fournisseurs. « Mais il faudrait aussi réfléchir, d’ici à l’hiver, au moyen de baisser encore notre consommation de gaz », estime Ines Bouacida, chercheuse à l’Institut du développement durable et des relations internationales. Celle-ci ne suggère pas tant une politique de rationnement provisoire, dans l’attente que la situation se normalise. Plutôt « une stratégie de long terme pour sortir durablement du gaz et du pétrole. Parce que ces crises se répètent et, à chaque fois, elles nous coûtent très cher ».
