Des aides agricoles favorisant la protection de l’environnement rabotées : « On était sur une belle dynamique et tout s’arrête au milieu du gué »
Les exploitants peuvent être aidés pour mettre en place des mesures agro-environnementales et climatiques. Mais le gouvernement a fait le choix d’en réduire le nombre et la durée. Une décision qui suscite des critiques.

Préserver les nappes et les rivières est un travail de longue haleine. Et, pour ce faire, Michaël Canit, président de la structure Charente Eaux, se serait bien passé du resserrement des mesures agro-environnementales et climatiques(MAEC), décidé par le gouvernement. Ces subventions issues de la politique agricole commune (PAC), que peuvent demander les agriculteurs sur un site de téléservice chaque année au début d’avril, ne sont plus disponibles désormais que pour une durée de trois ans, au lieu de cinq précédemment.
Une large partie de ces aides, versées en contrepartie de l’adoption ou du maintien de pratiques bénéfiques à la biodiversité, aux sols ou encore à l’eau, est également fermée aux nouvelles souscriptions. Exit, par exemple, les financements appuyant les exploitants qui se détournent des herbicides pour leurs grandes cultures ou soutenant la création de prairies. En 2026, Charente Eaux anticipait que 167 hectares bénéficieraient de cette MAEC favorable aux herbages sur quatre aires d’alimentation de captages d’eau potable.
« On était sur une belle dynamique, assure M. Canit. Il y a des agriculteurs qui avaient anticipé et acheté des semences prairiales, et tout s’arrête au milieu du gué. » Selon le maire socialiste de Saint-Sornin (Charente), la décision ministérielle expose les acteurs locaux à une perte de confiance : les dispositifs qu’ils ont mis en avant devenant soudainement inaccessibles, même si un report partiel vers une autre aide est espéré. Elle met aussi à mal ce qu’il considère comme « l’un des principaux leviers permettant de travailler avec le monde agricole sur des changements de pratiques ».
« Approche prudente »
Soixante-cinq MAEC – dont de nombreuses mesures ciblant la protection de l’eau – seront fermées sur la centaine qui existait jusqu’alors, confirme au Monde le ministère de l’agriculture. Son cabinet, qui indique que six MAEC « eau » restent ouvertes, fait valoir la faible souscription d’une partie des mesures, et la difficulté d’adapter certains cahiers des charges à une durée réduite. Il se défend de « toute baisse d’ambition » et évoque un choix technique, faute de « visibilité sur l’évolution de cet outil dans la prochaine PAC », l’actuelle s’appliquant jusqu’à la fin de 2027.
Concrètement, il s’agit d’éviter que les exploitants s’engagent sur des nouveaux contrats qui déborderaient sur le prochain cycle de ce pilier du budget européen, susceptible d’être largement refondu. Ce faisant, les autorités françaises – qui contribuent au financement des MAEC, par l’intermédiaire par exemple des agences de l’eau – privilégient une « approche prudente qui peut être justifiable : nous n’avons pas de certitude de pouvoir reporter les MAEC souscrites actuellement dans la prochaine programmation PAC, analyse Aurélie Catallo, qui dirige le volet France du programme Politiques agricoles et alimentaires à l’Institut du développement durable et des relations internationales. On aurait pu probablement envisager d’autres mécanismes, mais il y a des contraintes liées au flou administratif et budgétaire ».
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La Confédération paysanne s’est fendue d’un communiqué, à la mi-février, pour déplorer un « recul ». Le coup de rabot alerte aussi certains élus et associations environnementales : « Cette décision apparaît en contradiction avec les objectifs nationaux et locaux de préservation des captages d’eau potable, des milieux et de soutien au revenu agricole », écrit Alain Rousset, président socialiste de la région Nouvelle-Aquitaine et du comité de bassin Adour-Garonne, dans un courrier adressé à la mi-mars au ministère.
Message politique « alarmant »
Laure Piolle, de la fédération France Nature Environnement, évoque un message politique « alarmant » s’ajoutant aux reculs environnementaux encourus avec le projet de loi d’urgence agricole, présenté en conseil des ministres le 8 avril. Le dispositif des MAEC était par ailleurs déjà « limité par une enveloppe budgétaire restreinte », critique Mme Piolle. Par exemple, en Bretagne, « chaque année, on est confronté à plus de demandes que de budget », observe Mary Henry, chargée de mission à la chambre d’agriculture. A l’échelle du pays, les MAEC versées en 2023 représentaient environ 230 millions d’euros (financés environ à 80 % par l’Europe), sur un montant global des aides annuelles perçues au titre de la PAC de près de 9,3 milliards.
Les répercussions des arbitrages de 2026 devraient, dans tous les cas, varier selon les territoires. Les MAEC, qui couvrent 5 % de la surface agricole utile pour les campagnes de souscription de 2023 et 2024, ne sont en effet ni ouvertes ni adoptées de façon uniforme ; certaines pouvant avoir un impact local, tout en étant peu prisées globalement. Plusieurs élus estiment que le faible recours à certaines MAEC s’explique par leur cahier des charges. « Les mesures visant les systèmes viticoles étaient inadaptées », regrette André Viola, président du syndicat d’eau RéSeau 11, mentionnant une incompatibilité avec les « contraintes de renouvellement du vignoble ».
Une publication de 2025 du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux identifie d’autres freins, comme « la non-rémunération de la prise de risque d’une évolution de système ». Alors que les MAEC appuient « principalement du maintien de pratiques », soulignent les rapporteurs, c’est, en creux, la question du financement de la transition agroécologique qui se pose. « Si on voulait y mettre les moyens, on pourrait engager plus fortement et de façon plus pérenne des transformations », insiste Loïc Madeline, coprésident de la Fédération nationale d’agriculture biologique.
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