Comment TotalEnergies a coupé les vannes de sa propre filiale de décarbonation
17 avril 2026 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=aSQz8Xh6UdwtDoC4XSHC36jae-TVBBqUQ3VlGAdWaEy8dsn4kvgUyqt18M9SF3czpIznXZkKlx8rwUjfqNU
Par Mickaël Correia
Annonçant préparer l’après-pétrole, la multinationale a acquis GreenFlex en 2017, un championeuropéen de la transition énergétique des entreprises. Mais le groupe n’a pas investi dans sa nouvelle filiale, et vient de céder sans garanties sociales cette firme verte, plombée par un lourd déficit.
« On s’est débarrassé de nous », lâche, amère, une responsable commerciale* de GreenFlex. Et pour cause. L’entreprise française, actrice européenne de poids dans le secteur de la transition et de l’efficacité énergétiques, avait été acquise à 100 % par TotalEnergies en 2017.
De facto, elle est devenue la filiale de décarbonation du pétrolier. Mais fin 2025, la multinationale a cédé GreenFlex, plombée par un déficit de 20 millions d’euros, plongeant ses plus de 400 salarié·es dans la crainte de licenciements futurs.
« Il y a eu destruction d’une richesse épouvantable, un vrai gâchis, alors que c’est une pépite qui fonctionnait », se désole auprès de Mediapart un directeur de GreenFlex. Lors du rachat de l’entreprise fin 2017 par TotalEnergies , celle-ci était alors florissante. Depuis 2015, elle affichaitjusqu’à 3 millions d’euros de résultats nets et comptait plus de six cents clients.

© Photo illustration Armel Baudet / Mediapart avec AFP
Quand GreenFlex est tombé dans l’escarcelle de TotalEnergies, Philippe Sauquet, à l’époque membre du comité exécutif du pétrolier, s’en était félicité :« Total intègre les enjeux liés au climat à sa stratégie et ambitionne de devenir la major de l’énergie responsable. Cette acquisition dans les services à l’efficacité énergétique est en cohérence avec cette stratégie. »
La presse s’était révélée élogieuse à l’annonce de cette opération. Le Figaroestimait alors que ce rachat d’une « pépite française » montrait comment « Total prépare activement l’après-pétrole ». L’Usine nouvelle, de son côté, soulignait l’ambition pour GreenFlex de devenir sous le giron du pétrolier « un leader mondial » de la décarbonation.
Débâcle économique
Porte-drapeau des ambitions climatiques de TotalEnergies, l’entreprise a pourtant sombré dès le tournant de l’année 2018, pour atteindre près de 36 millions d’euros de déficit en 2020. Huit cadres de GreenFlex, dont deux directeurs et trois responsables commerciaux, ont témoigné auprès de Mediapart sur les raisons de ce naufrage.
Si, dès l’acquisition, des employé·es de la société se disent intéressé·es pour « aider de l’intérieur à la transition d’un pétrolier qui veut accélérer sa décarbonation », dixit un directeur de GreenFlex, tous et toutes déchantent rapidement.
Deux salarié·es jugent que « les synergies ont été très faibles » avec le pétrolier, qui « ne s’est pas occupé » de sa nouvelle filiale verte.
Au lieu de décarboner TotalEnergies, GreenFlex est resté cantonné à produire de la certification ISO 50001 (du management de l’énergie) pour des sites pétrogaziers, à travailler sur un réseau de chaleur au Havre (Seine-Maritime) raccordé à la raffinerie Normandie de TotalEnergies ou encore à réaliser des certificats d’économie d’énergie (CEE), un dispositif qui oblige les fournisseurs d’énergie à financer des actions en faveur de la sobriété.
« Il est indéniable que TotalEnergies n’a pas joué son rôle. Nous n’avons par exemple jamais eu accès à leurs outils ou à leurs formations. Au sein du pétrolier, peu de personne savaient qu’on existait… », souligne le même directeur. Un responsable commercial pour qui « la greffe n’a pas pris avec le groupe » avance même que TotalEnergies représentait en définitive moins de 20 % du chiffre d’affaires de GreenFlex. Un autre directeur précise :« C’est une intégration ratée : TotalEnergies a un volume de business tel qu’il aurait pu nous mobiliser pour accompagner la décarbonation de ses infrastructures. Mais il n’y a rien eu. »
Deux salarié·es jugent aussi de leur côté que « les synergies ont été très faibles » avec le pétrolier, qui « ne s’est pas occupé » de sa nouvelle filiale verte.
Vitrine verte
À ce défaut d’engagement de TotalEnergies se sont ajoutés la crise del’énergie de 2022, qui a rendu moins rentables les activités de GreenFlex, ainsi que le détricotage progressif des réglementations vertes.
« Nous avons perdu un gros client et nous n’avons pas été aidés par le contexte incertain autour notamment de l’affaiblissement de la directive européenne sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité », raconte un salarié. Cette mesure européenne, qui oblige les industriels à remédier aux impacts négatifs sur l’environnement de leurs activités, a été attaquée par TotalEnergies lui-même et par d’autres multinationales à travers un lobbying intense à Bruxelles.
En 2023, alors que GreenFlex connaît un déficit de plus de 36,4 millions d’euros, le pétrolier décide de déléguer à la tête de sa filiale un de ses dirigeants, Thibault de Lisle, pour redresser la barre. En vain. Les deux directeurs de la filiale qui ont témoigné auprès de Mediapart assurent que le nouveau patron manquait de « stratégie » et de « management ». L’un d’entre eux ainsi que deux salariés vont jusqu’à indiquer que Thibault de Lisle avait été envoyé par le pétrolier « pour mieux revendre » la filiale déficitaire.
« Il y a eu aussi de grosses erreurs d’investissement dans des outils digitaux internes. Au lieu de renflouer chaque année nos comptes, le groupe aurait pu investir, mais il n’avait aucune ambition »,s’emporte une responsable commerciale.
Contacté par Mediapart, Thibault de Lisle n’a pas répondu à nos sollicitations.
Se séparer d’une filiale, c’est propre au monde de l’entreprise mais au moins, on prépare la suite. Ici, la sortie a été pourrie.
Une responsable commerciale de GreenFlex
GreenFlex étant plombée de nouveau en 2024 par un déficit de plus de 20 millions d’euros, TotalEnergies a décidé en octobre 2025 céder sa filiale verte à Oteis, un groupe français de conseil et d’ingénierie.
Interrogée par Mediapart sur l’incohérence entre le fait de se séparer de sa filiale verte et l’ambition du groupe d’atteindre la neutralité carbone, le géant industriel avance que « cette cession s’inscrit dans le cadre de la stratégie de TotalEnergies de focaliser ses activités sur la production et la fourniture d’énergies » (lire l’intégralité de la réponse en annexes).
Si la multinationale s’est engagée à soutenir GreenFlex en signant un contrat de production de CEE, les salarié·es qui ont témoigné auprès de Mediapart jugentaujourd’hui que le pétrolier a voulu en 2017 verdir son image en s’achetant une société experte de la décarbonation en plein essor.
« Comme il n’y a jamais eu de liant avec TotalEnergies, cela pose une question : dans quelle mesure c’était du greenwashing ? », s’interroge un directeur de GreenFlex. Il rappelle par ailleurs que la cession de la filiale s’est conclue la semaine même où TotalEnergies a été condamné pour écoblanchiment en raison de communications mensongères sur son ambition climatique.
Interrogé sur ces velléités de greenwashing, TotalEnergies ne nous a pas répondu.
Perspectives de casse sociale
Pis, cette opération d’écoblanchimentaurait été réalisée sur le dos des salarié·es. Pour les huit cadres de GreenFlex qui ont témoigné auprès de Mediapart, il n’existe en effet aucune garantie sociale en matière de maintien de l’emploi.
« Oteis engrange environ 3 millions d’euros de bénéfice net par an, c’est une surface financière qui ne permet pas de garder en totalité les 400 employés de GreenFlex. Pour résumer, on passe d’un milliardaire à un millionnaire, donc il va y avoir des restructurations », s’inquiète une salariée. « Se séparer d’une filiale, c’est propre au monde de l’entreprise mais au moins, on prépare la suite. Ici, la sortie a été pourrie », abonde une responsable commerciale.
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Mediapart a pu consulter les procès-verbaux du comité social et économique (CSE) de GreenFlex. Ils dévoilent un contexte de dialogue social délétère. Dès le 11 décembre 2025, les représentant·es du personnel ont dit en CSE que la cession « a[vait] été particulièrement soudaine » et qu’« il ne faisait aucun doute aux yeux de la délégation du personnel que TotalEnergies œuvrait discrètement sur ce projet depuis de nombreux mois ». Ils et elles ont aussi alerté durant cette réunion sur le fait que, suite à cette revente, les salarié·es « pourraient être exposés à des licenciements sur les dix-huit prochains mois ».
La semaine suivante, un procès-verbal de CSE fait part d’une quarantaine de suppression de postes en cours dans la branche « digitale » de la firme. Puis, le 15 janvier 2026, la direction a présenté, toujours en CSE, un premier « plan de redressement de GreenFlex ». Pour terminer, lors d’une discussion en visioconférence le 6 février entre Rafi Kouyoumdjian, patron d’Oteis, et l’ensemble du personnel, et dont Mediapart a pu lire la retranscription, le repreneur de GreenFlex a annoncé unilatéralement des premières mesures d’économies sur les salaires, à travers le durcissement des conditions de commissionnement ou de versement de prime.
Questionné alors par un salarié sur le cadre légal de ces décisions, Rafi Kouyoumdjian a alors rétorqué : « Je ne suis pas dans le légal […]. Une boîte qui perd ce niveau de résultats, il y a longtemps qu’elle aurait déposé le bilan. C’est pour ça que je vous demande de faire un exercice de réalité et de réalisme. »
Contacté par Mediapart, Rafi Kouyoumdjian n’a pas répondu à nos sollicitations.À lire aussiTotalEnergies à la barre pour sa responsabilité dans le chaos climatique
Ce discours a suscité de vives inquiétudes auprès des salarié·es, au point qu’au moins une vingtaine d’entre elles et eux sont, selon nos informations, en train de constituer des recours collectifs ou individuels auprès du conseil des prud’hommes de Paris, visant à dénoncer les baisses de salaire imposées par le nouvel actionnaire.
« TotalEnergies n’a pas voulu investir dans un bijou vert qu’il s’est offert, et finalement le pétrolier s’en sort à bon compte en revendant et en faisant faire le sale boulot au repreneur », résume un directeur. Sollicité à ce sujet par Mediapart, TotalEnergies n’a pas répondu, renvoyant à Oteis.
Le groupe a amassé près de 11 milliards d’euros de bénéfices sur l’année 2025. Dans son dernier rapport « Développement durable et le climat » publié le 26 mars, il assume continuer d’investir « dans de nouveaux projets pétroliers et gaziers » et prévoit d’augmenter sa production d’hydrocarbures « de 3 % par an en moyenne jusqu’en 2030 ». Les ambitions de décarbonation du pétrolier affichées en 2017 avec le rachat de GreenFlex semblent déjà bien lointaines.