« La guerre que le gouvernement livre à la protection de l’environnement ruisselle désormais sur les agents de l’Etat »
Chronique
Stéphane FoucartJournaliste au service Planète
Enquête administrative, mutation, licenciement… Après avoir entrepris de détricoter le droit de l’environnement, l’exécutif s’en prend désormais à des responsables d’agences publiques, dont le travail embarrasse certains intérêts, note Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », dans sa chronique.
Le 26 mars, le nouveau maire de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Bally Bagayoko (La France insoumise), recevait une remontrance du gouvernement, par la voix du ministre de l’action et des comptes publics, David Amiel. L’édile avait eu des mots ambigus sur l’avenir des personnels municipaux en désaccord avec ses choix, et M. Amiel l’avait rappelé à l’ordre républicain, les agents publics ne pouvant être stigmatisés en raison de leurs idées ou leur engagement. Un rappel fort utile, et que le gouvernement pourrait s’adresser à lui-même.
Car, depuis plusieurs mois, la guerre à outrance qu’il livre à la protection de l’environnement ne se traduit plus seulement par le détricotage du droit ou des pressions sur les institutions de l’Etat, mais finit par ruisseler sur ses agents.
Un cas emblématique est celui de la directrice générale déléguée de l’Office français de la biodiversité (OFB), Anne Le Strat. Depuis sa nomination, en janvier, Mme Le Strat est l’objet d’une intense campagne de dénigrement, orchestrée notamment par la Coordination rurale, syndicat agricole proche de l’extrême droite. Motif du mécontentement : l’intéressée a été par le passé militante écologiste, ce qui lui a valu de subir en début d’année une avalanche d’injures et de menaces de mort. Le premier ministre, Sébastien Lecornu, a prudemment évité de manifester le plus petit soutien à l’intéressée, et a donné gain de cause à ses agresseurs en saisissant trois inspections générales d’une enquête administrative sur les fautes éventuelles ayant permis son recrutement.
« Cette décision nous interpelle fortement puisqu’elle introduit, sur la seule base de déclarations politiques, une suspicion d’absence d’intégrité des procédures et personnels de l’OFB, établissement public déjà bien malmené ces derniers mois dans certains médias et par certains lobbys », ont poliment protesté les personnels de l’inspection générale de l’environnement et du développement durable auprès de leur ministre de tutelle, dans une lettre du 18 mars.
Une telle servilité de l’exécutif est inédite, selon une source syndicale. « Le rapport a été rendu, il ne montre aucune irrégularité et n’est donc pas public, cingle-t-elle. Il servira à caler un pied de table dans le bureau de M. Lecornu. » La ministre de la transition écologique, Monique Barbut, a annoncé, le 17 avril, que l’affaire était classée.
Capitulation face aux pressions
A Rennes, c’est la cheffe de la division Eau à la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) de Bretagne, qui se trouve mutée contre son gré.
Unanimes, les syndicats sont montés au créneau pour dénoncer une capitulation face aux pressions de syndicats agricoles. Ils soulignent, dans une lettre adressée le 18 mars à la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, que l’agente mutée « n’a fait que défendre l’Etat de droit », en « refusant de diffuser un calendrier [d’actions] assoupli illégal, comme l’a confirmé le service juridique de la Dreal Bretagne lui-même ». De fait, « la justice administrative a condamné l’Etat à trois reprises pour son inaction face aux pollutions agricoles », ajoutent-ils.

Le 19 mars, dans un courrier à ses services, le patron de la Dreal assurait n’être l’objet d’« aucune pression ni de la part du corps préfectoral, ni d’un lobby agricole, ni de personne d’autre ». A la vérité, on ne sait trop que croire : mi-février, le même écrivait au ministère de l’agriculture, dans un rapport consulté par Le Monde, que « la stratégie très exigeante[de la cheffe de la division Eau en Bretagne] en termes d’objectifs environnementaux » entrave la volonté de trouver des compromis « acceptables par la profession agricole et les autres parties prenantes ». Il ajoutait que « la Dreal fait face à des demandes de plus en plus fréquentes des autorités préfectorales d’écarter [l’agente] de certaines réunions ».
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Parfois, il ne s’agit pas de mutation mais de licenciement, sans autre forme de procès. C’est ce qui a été signifié à Laure Verdeau, directrice générale de l’Agence française pour le développement et la promotion de l’agriculture biologique (dite « Agence Bio »), dans la foulée des velléités de suppression de l’institution, qui a perdu en 2025 environ 60 % de son budget – un coup de sabre budgétaire inédit pour une agence publique. « Le soutien infatigable de Laure Verdeau à la filière bio dans un contexte d’utilisation massive des pesticides synthétiques sous la pression de certains acteurs de l’agrobusiness lui serait aujourd’hui reproché, comme si ça ne constituait pas l’une des dimensions incontournables de sa mission », s’indigne la députée (écologiste) du Doubs Dominique Voynet dans une lettre adressée, en février, à la ministre Annie Genevard.
Niveaux inédits
L’entourage de celle-ci précise au Monde que Mme Verdeau est licenciée dans le « cadre normal et transparent » de la fin de son mandat à la tête de l’agence – une rupture de contrat à durée indéterminée qui ne semble pas prévue par le droit du travail.
La déconstruction du droit de l’environnement et les atteintes à l’indépendance des institutions de l’Etat qui permettent – ou veillent à – son application ont atteint, ces dernières années, des niveaux inédits. Depuis un décret de juillet 2025, le travail de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail est soumis à un calendrier dicté par le politique ; l’agence Santé publique France est en cours de démantèlement ; l’Autorité environnementale se voit, pour la première fois de son existence, recadrée par le gouvernement. La liste est ouverte.
L’exécutif passe à un niveau de granularité plus fin dans ses interventions, et s’en prend désormais aux agents de l’Etat dont le travail embarrasse certains intérêts. Non seulement le quinquennat presque écoulé aura contribué à placer l’extrême droite au seuil du pouvoir, mais il aura peu à peu normalisé, sur la question environnementale au moins, tout ce qu’on peut craindre d’une telle perspective.