Sucrer des subventions aux ONG environnementales, tel est l’objectif de la droite et de l’extrême droite européennes.

« C’est une chasse aux sorcières » : la droite européenne veut réduire au silence les ONG

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Par Alexandre-Reza Kokabi

10 avril 2026 à 07h30Mis à jour le 11 avril 2026 à 08h40 https://reporterre.net/C-est-une-chasse-aux-sorcieres-la-droite-europeenne-veut-reduire-au-silence-les-ONG

Durée de lecture : 10 minutes

Sucrer des subventions aux ONG environnementales, tel est l’objectif de la droite et de l’extrême droite européennes. Derrière cette attaque, c’est la place de la société civile dans le débat public européen qui est visée.

Bruxelles (Belgique), reportage

Dans le quartier de Matongé, le Mundo est l’une de ces adresses où Bruxelles ressemble encore à ce qu’elle prétend être : un espace partagé, traversé par des gens qui travaillent pour l’intérêt général des citoyens européens. À chaque étage de cet immeuble, des associations, des collectifs, des ONG. Au rez-de-chaussée, une cafétéria ensoleillée que des voix emplissent depuis le matin. Tous, pourtant, partagent la même inquiétude : depuis les élections européennes de juin 2024, leur existence même est devenue un sujet politique.

En cause : des subventions européennes que la droite et l’extrême droite cherchent à supprimer — et dont certaines ONG dépendent jusqu’à 70 %. La semaine du 27 avril, le Parlement européen doit se prononcer sur un vote qui pourrait accélérer leur disparition. [1« Sans ces subventions, on pourrait ne plus exister », prévient Ingvild Jenssen, directrice et fondatrice de l’ONG Shipbreaking Platform, qui documente le démantèlement de navires dans des conditions toxiques sur les plages d’Inde, du Bangladesh et du Pakistan.

Un faux scandale monté de toutes pièces

Les hostilités ont été lancées en janvier 2025 par le Parti populaire européen (PPE, de centre droit et premier groupe parlementaire) et le groupe des conservateurs et réformistes (ECR). Les deux groupes s’en sont violemment pris au programme Life, via lequel l’Union européenne accorde chaque année des subventions de fonctionnement (les « Operating Grants ») à une trentaine d’organisations environnementales — dont WWF, Birdlife, Friends of the Earth (Les Amis de la Terre), Surfrider, Slow Food et Seas At Risk.

Contrairement aux subventions de projet, qui financent une action précise et limitée dans le temps, les subventions de fonctionnement couvrent les coûts structurels d’une organisation : loyers, salaires, coordination. Celles allouées aux ONG environnementales — moins de 15 millions d’euros en 2025, soit 0,006 % du budget de l’Union selon les organisations bénéficiaires — leur permettent d’être présentes à Bruxelles, face aux milliers de lobbyistes industriels. Selon le Corporate Europe Observatory et LobbyControl, les grandes entreprises et associations professionnelles y dépensent collectivement au moins 343 millions d’euros par an pour influencer les institutions européennes. Soit plus de vingt fois le montant total des subventions aux ONG environnementales.

« Avant, le Life Operating Grants était un financement d’un an à la fois, puis il est passé à deux ans, puis à trois ans, se souvient Ingvild Jenssen. Quand on a eu des contrats de trois ans, c’était “waouh” : on pouvait avoir un plan, embaucher des gens et les garder. » « Ces subventions permettent aux ONG d’avoir la colonne vertébrale couverte pour mener des combats de longue haleine », résume Matilda Flemming, directrice de Friends of the Earth Europe.

À travers ces fonds, la Commission est pourtant accusée de financer des ONG afin qu’elles fassent du lobbying en son nom. L’examen conduit par Politico Europe n’a pourtant trouvé aucune trace d’une telle pratique.

Une chasse aux sorcières

Ces attaques ont conduit à la création d’un groupe de travail de surveillance dédié aux financements des ONG, imposé par une majorité droite-extrême droite [2] au sein du Parlement européen, et placé sous l’autorité de la commission du contrôle budgétaire.

Les écologistes, les socialistes et la gauche ont boycottécette instance. « Pour eux, c’était une chasse aux sorcières », explique Faustine Bas-Defossez, directrice nature, santé et environnement au Bureau européen de l’environnement (EEB).

« Leur agenda, c’est que la société civile ne puisse plus peser dans la prise de décision »

Lors d’une réunion du groupe de travail, en février, Dirk Gotink, eurodéputé néerlandais PPE et corapporteur du groupe, a concédé que la légalité des financements n’était plus en cause. « Le problème que nous poursuivons ici n’est pas d’établir si les choses sont illégales, mais […] si elles sont politiquement indésirables », a-t-il déclaré, rapporte EU Observer. Contactés, Dirk Gotink et son parti n’ont pas répondu aux questions de Reporterre.

Pour Faustine Bas-Defossez, les attaques constituent « un retour de bâton » contre l’efficacité des ONGenvironnementales dans la construction du Green Deal. « Ceux qui sont derrière [ces attaques] veulent une revanche face au travail de la société civile et des scientifiques, qui a permis des politiques en phase avec l’urgence climatique. Leur agenda, c’est que la société civile ne puisse plus peser dans la prise de décision. »

Le programme Life court jusqu’à fin 2028. Mais pour 2028-2034, les propositions budgétaires de la Commission sonnent une alarme supplémentaire : le programme y est supprimé en tant que tel, ses activités absorbées dans de grandes enveloppes. Il s’agit d’une « disparition apparente généralisée du soutien structurel aux réseaux européens de la société civile », note Civil Society Europe. Si ces propositions ne sont pas encore définitives [3], le signal envoyé, lui, est déjà lisible. « La Commission a traduit ces attaques sur papier », regrette Faustine Bas-Defossez.

Interrogée par Reporterre, la Commission européenne assure pourtant que « le soutien aux organisations de la société civile restera fort » pour la période 2028-2034. Mais elle reconnaît que « les détails sur la façon dont ces organisations seront soutenues et le montant prévisible ne sont pas encore connus » — une incertitude que les ONGtraduisent comme une menace.

Des effets déjà tangibles

Ces attaques ont des effets bien réels. D’abord, une dispersion massive du travail des ONG. « C’est une stratégie très intelligente : nous forcer à consacrer notre temps à répondre aux attaques plutôt qu’à faire notre travail en lui-même », dit Matilda Flemming.

Le Bureau européen de l’environnement en témoigne directement : l’organisation a dû mobiliser des ressources considérables pour réfuter ces attaques, alors qu’elle travaillait sur les déréglementations « omnibus »annoncées en 2025. En découle un fort épuisement : « Ça fait trente-cinq ans que nous luttons, les petits pas ne se gagnent vraiment qu’après des efforts intenses, tout en étant directement attaqués, explique Éric Morbo, directeur de Surfrider Europe. C’est dur psychologiquement. »

L’autocensure constitue un autre effet, insidieux. « À un moment, je n’étais plus à l’aise lors de mes rencontres avec des eurodéputés au Parlement européen, alors que c’est la maison de la démocratie, que tout est légal et transparent », dit Faustine Bas-Defossez.

« Une organisation en mode survie va s’autocensurer, elle n’a pas le choix. Est-ce qu’elle prend position publiquement cette semaine, alors que sa demande de financement est encore dans les limbes ? Elle doit jouer la sécurité », selon Neil Campbell, conseiller principal au Good Lobby et directeur de l’initiative de recherche Impact Under Stress.

« Une organisation en mode survie va s’autocensurer, elle n’a pas le choix »

La Commission a confirmé à Reporterre avoir cédé à une partie des pressions : désormais, toutes les ONGfinancées par l’UE devront s’abstenir de toute action de plaidoyer ciblant directement les institutions ou leurs membres. En reconnaissant avoir « pris note des préoccupations du Parlement », la Commission admet que les attaques politiques ont déjà produit un effet concret. Sans qu’aucun vote formel n’ait été nécessaire.

Dans l’incertitude sur leurs financements futurs, les ONGhésitent à maintenir des équipes de plaidoyer étoffées. Elles externalisent ce travail vers des coalitions, ou le concentrent sur leurs employés déjà surchargés. Sur le marché du travail bruxellois, des postes juniors sont ainsi publiés et inondés de candidatures de professionnels expérimentés, faute d’emplois à leur niveau.

Certaines ONG admettent également déléguer à des outils d’intelligence artificielle des tâches attribuées aux jeunes recrues : veille, analyse de textes législatifs, rédaction de notes de position. « D’un point de vue financier, c’est compréhensible, dit Neil Campbell, mais il y a le risque que ce recours érode la capacité des organisations à former de nouveaux profils capables d’influencer les dynamiques politiques et stratégiques. »

À terme, les ONG ciblées craignent les mêmes conséquences que celles dans le secteur de la santé, en 2025, avec la suppression des subventions dédiées dans le programme EU4Health. « Elles se sont retrouvées dans l’incertitude et ont dû licencier du personnel », raconte Carlotta Besozzi, directrice de Civil Society Europe.

En octobre 2025, Eurocare a fermé son bureau bruxellois. Elle luttait depuis plus de vingt ans contre les effets de l’alcool sur la santé publique. « 30 000 lobbyistes arpentent chaque jour les couloirs de l’UE pour défendre les intérêts de leurs employeursa déploré sa secrétaire générale, Florence Berteletti. Eurocare était l’une des rares voix professionnelles à défendre la santé publique dans ce même espace. »

« Ce qui est véritablement en jeu, c’est la démocratie elle-même »

Pour les personnes rencontrées par Reporterre, c’est l’architecture même du débat public européen qui est aujourd’hui menacée. Selon Transparency International EU, la société civile n’est présente qu’à 16 % de l’ensemble des réunions tenues par la Commission européenne avec des représentants d’intérêts. Si elle n’est plus présente, « le vide sera comblé — comme c’est déjà le cas — par le secteur privé, ou par des organisations liées à l’extrême droite qui cherchent à perturber, démanteler ou dénigrer, en tout ou en partie, des politiques publiques », dit Neil Campbell.

Pour amortir le choc, certaines ONG cherchent ainsi à augmenter la part de leurs financements philanthropiques [4]. Mais ceux-ci « sont souvent établis par des industrielsqui choisissent eux-mêmes, hors de tout cadre démocratique, les sujets qu’ils veulent soutenir, met en garde Ingvild Jenssen. On deviendrait encore plus dépendants de ceux dont on combat précisément les intérêts ».

Pour Matilda Flemming, ce qui se joue ici dépasse Bruxelles. « Réduire l’opposition au silence est une stratégie clé des autoritarismes partout dans le monde. L’autoritarisme commence souvent par s’attaquer à la société civile — pas nécessairement de manière violente, mais par des moyens administratifs. On l’a vu dans de nombreux pays, et en ce moment aux États-Unis. » « Qui aurait cru que Trump pouvait démanteler les institutions américaines aussi vite ? » renchérit Éric Morbo, de Surfrider Europe.

« Ce qui est véritablement en jeu, c’est la démocratie elle-même et l’intégrité du projet européen, dit Anouk Puymartin, responsable des politiques chez BirdLife Europe. C’est un agenda qui vise à le détruire. Il faudrait que les partis qui défendent ce projet s’en rendent compte. »

Voir aussi:

https://environnementsantepolitique.fr/2026/04/16/plusieurs-associations-ecologistes-temoignent-aupres-de-reporterre-des-nombreuses-difficultes-financieres-auxquelles-elles-sont-confrontees/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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