Industrie : l’hémorragie sans fin
Les fermetures d’usines et les licenciements ont recommencé à un rythme accéléré ces derniers mois, dans l’indifférence générale. La destruction du capital industriel, économique et humain en cours s’abat sur un tissu tellement fragilisé qu’elle hypothèque nos capacités de rebond et notre avenir.
15 avril 2026 à 20h51 https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/150426/industrie-l-hemorragie-sans-fin?utm_source=quotidienne-20260415-192441&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260415-192441&M_BT=115359655566
IlsIls s’accrochent à cet espoir comme la dernière bouée de sauvetage jetée à la mer. Menacé·es de liquidation d’ici à la fin avril, les 405 salarié·es de l’usine chimique de Domo Polytechnyl espèrent pour une fois « un sursaut du gouvernement » afin d’éviter une procédure judiciaire bâclée amenant à un énième bradage industriel.
Comme Vencorex, l’usine de Belle-Étoile, située dans le couloir de la chimie de la région lyonnaise, est un héritage de Rhône-Poulenc. Comme son homologue, elle a subi une succession de réorganisations, restructurations et rachats, jusqu’à la faillite finale.
Mais ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres dans le marasme actuel. L’hémorragie industrielle et sociale semble sans fin. Chaque jour ou presque, de nouveaux plans sociaux sont annoncés. À l’exception de cas emblématiques, parce qu’ils s’inscrivent dans notre patrimoine commun comme la disparition de Brandt ou les 550 suppressions d’emplois chez Seb, la plupart sont totalement invisibilisés. Ils sont pourtant tellement nombreux.
Rien que dans le secteur de la chimie, quatre procédures de licenciements sont en cours de négociation. Dans le secteur du papier-carton, c’est aussi l’hécatombe. Dernière en date : les papeteries de Condat, qui fabrique du papier couché de haute qualité en Dordogne, menacée de fermeture. Plus de 150 emplois sont appelés à disparaître.

Mercredi 15 avril, le dernier fabricant de pâte à papier en France, Fibre Excellence, a été placé en redressement judiciaire. Plus de sept sites industriels ont été fermés entre 2024 et 2025, s’inquiète l’Union française des industries des cartons, papiers et celluloses, redoutant la disparition à terme de la filière.
Les secteurs de la métallurgie et de la sidérurgie continuent de supprimer des postes et de fermer des sites à tour de bras : 550 pertes nettes pour Novasco à Hagondange (Moselle) et 190 chez Erasteel à Commentry (Allier) en novembre ; 378 pour ArcelorMittal à Dunkerque dans les semaines à venir.
Mais qui en parle ? La destruction du tissu industriel hexagonal se déroule dans une indifférence généralisée, les responsables politiques préférant discourir de leurs primaires ou du travail le 1er-Mai. Aucun autre pays européen, à l’exception du Royaume-Uni, n’a connu un taux de désindustrialisation aussi massif au cours des dernières décennies. Entre 1974 et aujourd’hui, la part de l’industrie dans le PIB est tombée de 28,7 % à 10 % – un niveau comparable à celui du Luxembourg ou de Malte –, contre plus de 20 % en Allemagne et 17 % en Italie.
Quand un site ferme, c’est tout un capital économique et humain qui se disloque.
Les nouvelles fermetures vont nous faire tomber encore plus bas. Surtout, les drames actuels risquent d’empêcher tout rebond futur et de brider durablement l’avenir économique du pays. Car tous les écosystèmes territoriaux et les filières qui s’étaient construits au fil des années sont en train de se démailler en même temps. Une usine au milieu de nulle part n’a aucun sens : elle n’a pas le réseau pour l’accompagner.
Premières touches à travers les grandes restructurations industrielles, les régions du Nord ou des Vosges l’ont appris depuis longtemps : quand un site ferme, c’est tout un capital économique et humain qui se disloque. La crise de l’automobile en apporte une nouvelle illustration : les suppressions d’emplois massives ou la fermeture d’un site chez un constructeur entraînent tout le monde : sous-traitants, fournisseurs, transporteurs, sociétés de service diverses, commerçants…
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La vague qui s’abat sur l’industrie s’étend maintenant bien au-delà ; elle touche le commerce, les services, la construction ou l’artisanat. Mise en liquidation fin mars, l’enseigne d’ameublement Alinea abandonne 1 200 personnes du jour au lendemain. Touché par la concurrence des plateformes chinoises à bas prix et la baisse du pouvoir d’achat, l’enseigne Printemps a annoncé 229 suppressions d’emplois en France et la fermeture de son grand magasin à Rennes. La chaîne de grande distribution Lidl a de son côté l’intention de supprimer 550 emplois administratifs dans les mois qui viennent.
La presse se retrouve quant à elle en première ligne de la transition numérique. Le groupe Prisma Media, détenu par Vincent Bolloré, s’apprête à procéder à une saignée sociale d’ampleur : 261 postes supprimés, soit 40 % de ses effectifs. La Tribune, propriété de l’armateur Rodolphe Saadé, a annoncé un plan de rapprochement avec NextInteractive, la filiale numérique de RMC BFM, aboutissant à la suppression de 52 postes, pénultième mouvement avant la probable disparition à terme du titre.
Le groupe Bayard (La Croix, Le Pèlerin, Pomme d’Api, Astrapi) a lancé un plan social portant sur 59 postes (5 % de ses effectifs), « en raison d’un marché de la presse et de l’édition chahuté ». En difficulté financière, Centre France, éditeur de La Montagne, a annoncé la suppression de 152 postes, soit 10 % de ses effectifs.
La politique de l’édredon
Depuis deux ans, la CGT sonne l’alarme sur la dégradation économique et sociale continue dans le pays. Afin d’être au plus près de la réalité, le syndicat essaie de tenir la comptabilité des fermetures de sites et des suppressions d’emplois. Depuis 2024, elle a recensé 545 plans sociaux. En un an, leur nombre a été multiplié par deux.
Ces chiffres se trouvent confirmés par les données publiées le 13 avril par le groupe Altares. L’année 2025 avait été une année épouvantable avec plus de 70 000 défaillances d’entreprises dans l’année ; 2026 s’annonce encore plus catastrophique. Au premier trimestre (c’est-à-dire avant l’inévitable choc économique provoqué par la guerre contre l’Iran), le nombre de nouvelles procédures judiciaires déposées auprès des tribunaux de commerce a été de 18 986, soit une hausse de 6,4 % par rapport au quatrième trimestre 2025. Quelque 75 350 emplois sont menacés.
En dehors de la période hors norme du covid, il faut remonter aux années sombres de 2009 ou de 2013 pour retrouver des chiffres aussi alarmants.
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Plutôt que d’affronter cette réalité dérangeante, le gouvernement préfère adopter la politique de l’édredon : il n’en parle pas donc cela n’existe pas. Sa priorité semble être de défendre l’héritage des dix ans de macronisme, le succès de sa politique de l’offre, notamment en matière d’emploi, ou ses premières victoires dans sa bataille pour la réindustrialisation.
Certes, le chômage a baissé mais beaucoup moins que dans les autres pays. Dans les meilleures années, il est tombé à 7 %. Mais l’embellie a été de courte durée. Depuis mi-2024, la situation n’a cessé de se dégrader. Fin 2025, le taux de chômage s’établissait à 7,9 %, en hausse de 0,6 % sur un an.
Les livreurs de repas commandés sur des plateformes, dont une récente étude a mis en lumière les conditions de travail indignes, sont le symbole des emplois créés pendant cette période. Cela a surtout été des emplois précaires, mal payés, de services à la personne ou de mission à la tâche, mais beaucoup moins d’emplois qualifiés ou d’emplois industriels. En 2024, ces derniers s’élevaient à peine à trois millions, un million de moins qu’en 2000.
Les fruits de la politique de réindustrialisation mise en avant par le gouvernement se lisent dans ces chiffres, tout comme dans la productivité qui n’a cessé de se dégrader, dans le déficit commercial qui continue à se creuser année après année, ou dans le nombre de créations industrielles. En 2025, il y a eu plus de fermetures d’usines que d’ouvertures en France, à « un niveau qui n’avait plus été atteint »depuis 2013, a mesuré le cabinet Trendeo.
Absence de stratégie
Ces résultats ne doivent rien au hasard. Ils résultent d’une absence totale de vision stratégique de l’État. En dix ans, à part faire du Monopoly financier avec quelques entreprises amies du CAC 40, les différents gouvernements d’Emmanuel Macron n’ont défini aucune priorité pour l’avenir du pays. Il ne s’agit pas de s’immiscer dans toutes les activités du pays mais d’arrêter cinq ou six axes indispensables pour assurer l’avenir, que ce soit en matière énergétique, de défense, de santé, de sécurité alimentaire ou technologique, et d’organiser les moyens pour y parvenir.
Le réveil soudain du premier ministre Sébastien Lecornu, qui prône la transition écologique et l’électrification des usages en réponse à la crise énergétique, après que les gouvernements successifs ont méthodiquement torpillé toutes les mesures pendant des années au nom de la simplification des normes et de l’allégement des charges, n’est que la dernière illustration de cet amateurisme. Cela fait au moins quatre ans, après la première crise énergétique provoquée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, que l’appareil d’État aurait dû se mettre en ordre de marche.
Mais dans ces domaines, il y a longtemps que l’État a abandonné toute politique de long terme. Il a organisé volontairement sa propre impuissance, se départissant de toute compétence scientifique, industrielle, universitaire, interne, pour laisser la haute main sur ces dossiers à Bercy, qui n’a qu’une approche court-termiste et financière des sujets.
La relance d’un Haut-Commissariat au plan n’a rien changé à l’affaire. Le bref passage de François Bayrou à Matignon, après avoir occupé pendant trois ans la présidence de cet organisme, a montré combien il était totalement ignorant des problématiques industrielles et économiques. Son successeur, Clément Beaune, semble suivre ses traces, plus préoccupé par les élections municipales à Paris que par le lancement d’études sur ce que devraient être les chantiers prioritaires pour le pays.
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Il y a bien quelques dossiers industriels qui émergent parfois. Mais ce sont ceux du président. Ils répondent aux envies et aux modes du moment. Un jour, il s’entiche pour l’hydrogène, présenté comme l’énergie du futur ; le lendemain, il ne jure que par les « gigafactories » et promet de créer l’Airbus des batteries électriques ; un autre, il promet de tout miser sur l’intelligence artificielle.
À chaque fois, l’État est prêt à verser des milliards dans des projets qui parfois n’ont même pas été testés, sans qu’aucun pilote industriel n’ait été construit au préalable. Plusieurs annonces se sont terminées par des flops retentissants.
« France 2030 », qui a été créé en 2021, a été doté de 54 milliards d’euros pour accompagner en partie ces projets et faire émerger « les futurs champions industriels français ». À ce jour, personne n’est capable d’établir un bilan provisoire de son action. La Cour des comptes n’a pu obtenir de l’ancien député macroniste Bruno Bonnell, qui pilote ce projet, une liste précise de ses engagements. Dans un rapport remis en 2025, le Comité de surveillance des investissements d’avenir estimait que l’action de « France 2030 » se dispersait et qu’il y avait « trop de saupoudrage » pour une action efficace.
Alors que les entreprises reçoivent 211 milliards d’euros d’aides et d’allégements divers par an, la population française est en droit de leur demander des comptes.
C’est un peu la dominante de la politique économique et industrielle d’Emmanuel Macron depuis dix ans. Se conformant à l’orthodoxie doctrinale de la Commission européenne, l’État a banni toute référence à une politique industrielle pour lui préférer des réformes structurelles.
La politique de l’offre, faite d’ajustements incessants des règles salariales et sociales et de mesures d’austérité budgétaires, jointe à une distribution indifférenciée et non contrôlée des subsides de l’État aux entreprises, est censée être la martingale permettant de regagner en productivité, en compétitivité et en croissance.
Résultat ? En termes de croissance et d’innovation, l’Europe a totalement décroché du reste du monde depuis quinze ans. Et la France figure parmi les pays de la zone euro qui ont les plus piètres performances.
Alors que les entreprises reçoivent 211 milliards d’euros d’aides et d’allégements divers par an, la population française est en droit de leur demander des comptes. Où sont les innovations ? Où sont les produits d’avenir ? Où sont les sauts technologiques ? Où sont les emplois ? Où en est la recherche ? Où sont les investissements aussi bien matériels qu’immatériels ou humains ? Toujours prompt à réclamer une meilleure efficacité des dépenses publiques en vue de leur réduction, le patronat ne répond jamais à ce genre de questions. Et pour cause.
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Les entreprises souffrent d’un sous-investissement chronique, qui empêche toute montée en gamme, tout saut qualitatif ou technologique, tout gain réel de productivité. Plutôt que d’investir, ils préfèrent intensifier les tâches – ce qui participe à la dégradation brutale des conditions de travail – et, surtout, ils délocalisent. S’alignant sur les seuls intérêts des actionnaires, cela leur a permis d’augmenter leurs marges et le taux de profit au détriment de tout le reste.
Ces choix se retrouvent là encore dans les chiffres. Pour la quatrième année consécutive, le PIB par habitant en France a chuté et est désormais en dessous de la moyenne européenne. Dans le même temps, la France, qui figurait parmi les pays les plus égalitaires, a enregistré un creusement sans précédent des inégalités, marqué par une hausse continue de la pauvreté, un tassement des classes moyennes et une progression sans précédent des grandes fortunes.
Ces quelques chiffres résument par eux-mêmes quatre décennies de capitalisme financiarisé que le patronat français a embrassé sans retenue, à la fois par cupidité et par « volonté de revanche sociale », comme le reconnaît un haut dirigeant. Le prix à payer est la destruction inédite d’un capital industriel, économique et humain, dont l’ampleur hypothèque l’avenir même de tout un pays.
Vague de licenciements : l’État a toujours un temps de retard
Tandis que les fermetures d’entreprises et les plans de suppression d’emploi s’accumulent, les pouvoirs publics semblent dépassés, voire passifs. Un constat peu étonnant après dix ans de laisser-faire de l’exécutif, trop sûr de sa doctrine sur le terrain de l’emploi.
15 avril 2026 à 20h51 https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/150426/vague-de-licenciements-l-etat-toujours-un-temps-de-retard?utm_source=quotidienne-20260415-192441&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260415-192441&M_BT=115359655566
EnEn 2025, le secteur privé a détruit plus de 60 000 emplois, selon les derniers chiffres trimestriels publiés par l’Insee. Soit, hors covid, la plus mauvaise année sur le terrain de l’emploi depuis 2012. La facture est notamment très lourde dans l’industrie de l’automobile, l’industrie du bois, la construction et le commerce. Hélas, la saignée devrait se poursuivre en 2026, au vu du nombre de faillites d’entreprises et des plans de licenciements qui s’accumulent.
Ce mardi 14 avril, une étude publiée par le cabinet Altares chiffrait à plus de 71 000 le nombre d’entreprises ayant déposé le bilan lors des douze derniers mois, avec une surreprésentation des faillites de petites et moyennes entreprises (PME), menaçant un total de plus de 75 000 emplois, « un niveau record depuis la crise de 2009 ». De son côté, la CGT a recensé près de 500 plans sociaux depuis 2024, portant à 100 000 le nombre d’emplois menacés ou déjà supprimés, dont la moitié dans l’industrie.
Pour enrayer cette dynamique mortifère, force est de constater que les pouvoirs publics sont dépassés. Et lorsqu’ils réagissent, il est souvent déjà trop tard et les usines ferment. Preuve que la politique du laisser-faire – un concept qui valorise la non-intervention de l’État dans le système économique – à l’œuvre depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée touche ses limites.
Plusieurs gros ratés récents le montrent. Citons d’abord les difficultés de l’entreprise de fabrication d’acier Novasco (ex-Ascométal). Le tribunal de Strasbourg a décidé, le 17 novembre 2025, de ne sauver que 144 postes sur 696 du groupe, seule l’usine de Leffrinckoucke, près de Dunkerque (Nord), étant reprise par une PME des Ardennes, Métal Blanc.
Ce désastre industriel avait pour principal fautif l’actionnaire de Novasco, le fonds d’investissement britannique Greybull, qui avait pris l’engagement auprès des pouvoirs publics d’investir 90 millions d’euros au fil des ans dans l’entreprise, dont 15 millions sans condition. Mais il n’a finalement versé que 1,5 million en trésorerie. Le gouvernement a certes identifié la supercherie, mais il s’est réveillé beaucoup trop tardivement.

En effet, parce qu’il n’est pas dans les habitudes de l’exécutif en place de tenir un discours qui pourrait nuire à l’attractivité de la France pour les capitaux étrangers, ce n’est que quelques heures avant la décision du tribunal de Strasbourg que le gouvernement a pris position, pour la première fois, contre Greybull. En janvier, Bercy a certes engagé des poursuites judiciaires – ainsi que les salarié·es – contre le fonds britannique pour non-respect de ses engagements financiers. Mais de fait, sur ce dossier, l’État est arrivé après la bataille.
Les fiascos Brandt et Vencorex
Il en existe d’autres où il impose une fin de non-recevoir pure et simple à son propre interventionnisme. C’est le cas pour ArcelorMittal, qui a annoncé en avril 2025 la suppression de 608 postes en France – chiffre ramené depuis à 260 –, après avoir versé, excusez du peu, 1,34 milliard de dollars de dividendes à ses actionnaires en 2024 et perçu près de 300 millions d’euros d’aides publiques en 2023. Après l’annonce du nouveau plan de licenciements, l’idée d’une nationalisation des actifs français du groupe de sidérurgie a été relancée, notamment par la CGT.
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Cela permettrait de revenir sur la vente d’Arcelor au magnat industriel indien Lakshmi Mittal en 2006, alors que le groupe avait été modernisé à coups de milliards d’argent public à partir de la fin des années 1970. Le coût de la nationalisation : 1 milliard d’euros, selon un rapport d’enquête de l’Assemblée nationale publié en juillet 2025 sur les défaillances des pouvoirs publics face à la multiplication des plans de licenciements.
Une proposition de loi, soutenue unanimement à gauche, visant à nationaliser ArcelorMittal, a même été adoptée en novembre 2025 à l’Assemblée nationale, mais rejetée au Sénat en février 2026, l’exécutif et ses soutiens s’y opposant fermement.
« Une nationalisation n’est pas, d’un point de vue économique, une solution qui permette d’assurer une pérennité d’une industrie », déclarait en guise de doctrine l’ex-ministre de l’industrie Marc Ferracci. « Je ne vais pas nationaliser ArcelorMittal, parce que ce serait dépenser des milliards d’euros », a de son côté tranché Emmanuel Macron, le 13 mai 2025, sur TF1.
Disons tout de même que sur d’autres dossiers, les pouvoirs publics tentent (un peu) de mettre la main à la poche. Par exemple dans le cas du groupe d’électroménager Brandt, qui a été liquidé le 11 décembre 2025, laissant 750 salarié·es sur le carreau, l’offre de reprise étudiée par le tribunal de commerce était un projet de société coopérative et participative (Scop) monté par les salarié·es, mais soutenu par un gestionnaire de fonds – Groupe Revive – et par l’État, qui s’était engagé à mettre 5 millions d’euros sur la table, tout comme la région Centre-Val de Loire et la métropole d’Orléans.
Problème : ces engagements publics n’ont pas convaincu le tribunal de Nanterre, qui a rejeté l’offre de reprise, au motif qu’il n’y avait pas d’industriel derrière. Encore plus rageant, selon un élu, « il manquait 4 millions pour empêcher cette marque de disparaître ». Autant dire rien, à l’échelle du budget de l’État.
Pourquoi, dès lors, la banque publique d’investissement Bpifrance, qui assume de perdre des euros par dizaines de millions quand elle investit dans des start-up, n’est-elle pas venue en soutien de Brandt ? « Telle qu’elle est construite, Bpifrance ne peut pas financer les entreprises en difficulté », a répondu son directeur général, Nicolas Dufourcq, face à la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale en décembre 2025.
Au moins trois solutions viables
Un dernier exemple du manque de courage de l’exécutif lorsqu’il s’agit de mettre de l’argent public sur la table dans des entreprises autres que les start-up de la tech : le dossier Vencorex, une usine de production de sel pour l’industrie chimique, en Isère.
En avril 2025, le tribunal de commerce de Lyon a acté la suppression de près de 400 emplois, à laquelle se sont ajoutées 150 suppressions de poste sur le site voisin de Jarrie par le groupe de chimie Arkema, principal client de Vencorex.
Deux cas qui sont « symptomatiques du désengagement de la puissance publique dans la sauvegarde de l’emploi industriel », estime le rapport d’enquête parlementaire sur les défaillances des pouvoirs publics face à la multiplication des plans de licenciements. Le député auteur du rapport, Benjamin Lucas-Lundy (groupe Écologiste et social), a identifié au moins trois solutions qui auraient pu être viables.
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D’abord, la reprise d’une partie de l’activité de Vencorex par Arkema, que l’État aurait très bien pu appuyer, sachant que le géant de la chimie avait perçu, entre 2021 et 2024, 58 millions d’euros de subventions publiques et 124 millions d’euros au titre du crédit d’impôt recherche (CIR).
Ensuite, la nationalisation temporaire et partielle de Vencorex, le temps de trouver un repreneur fiable. Mais cela n’a jamais été sérieusement envisagé. Et enfin, le projet de société coopérative d’intérêt collectif (Scic) porté par certain·es salarié·es, et qui n’a pas été retenu par le tribunal de commerce car il n’avait pas reçu de « lettre d’engagement pour cette solution ni de l’État, ni de la région Auvergne-Rhône-Alpes », dit le rapport d’enquête.
Certes, face au tollé que cela a suscité, les pouvoirs publics ont, depuis, tenté de corriger le tir, pilotant après coup une nouvelle offre de reprise, nommée Exalia, avec les salarié·es de Vencorex. Ainsi, un plan de financement de 80 millions d’euros avec le soutien de l’État et des collectivités locales a été bouclé.
Mais, patatras, le tribunal de commerce a de nouveau débouté l’offre le 25 mars, préférant attribuer une partie des terrains à Suez et laissant toute l’installation industrielle à un ferrailleur, dont l’offre était mieux-disante financièrement.
« Les tribunaux de commerce, ce n’est plus possible, a pesté en réaction la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet. Il n’est plus possible que ce soit uniquement des patrons qui décident entre eux, entre copains et coquins, sur des critères financiers et non industriels. »
Et l’État, dans toute cette histoire ? « Le projet Exalia, j’y crois », a affirmé le 26 mars à un congrès de la CGT le ministre de l’industrie, Sébastien Martin. Pour autant, « ne comptez pas sur moi pour critiquer une décision de justice », a-t-il commenté. Maniant le « en même temps » macroniste, il a toutefois indiqué qu’il réfléchirait avec toutes les parties, y compris le repreneur, à « comment on peut reconstruire le projet » et le « réintroduire […] dans son ancien site industriel ».
Changer la doctrine de l’État
Dans son rapport d’enquête, Benjamin Lucas-Lundy en était arrivé à la conclusion que « la responsabilité de l’État ne peut être éludée » dans les plans de licenciements en cours. Et que « trop souvent, son inaction, son silence ou ses réponses diluées ont renforcé le sentiment d’abandon dans les bassins d’emploi ».
Un constat partagé par Sophie Binet : « Il apparaît que l’État refuse d’utiliser les leviers à sa disposition pour mettre en œuvre une stratégie volontariste sur le tissu productif », a-t-elle regretté lors d’une audition au Parlement. Par exemple : « Dans l’automobile : la France détient 15 % de Renault, mais qu’avons-nous fait pour anticiper les transformations et prévenir la catastrophe industrielle en cours ? »
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Le 26 mars, la secrétaire générale de la CGT formulait comme proposition que les salarié·es s’installent « à la table des tribunaux de commerce » et des conseils d’administration des grandes entreprises. Le syndicat revendique aussi « un droit de regard » sur les 211 milliards d’euros annuels d’aides publiques aux entreprises, pour les suspendre en cas de politiques nuisant aux salarié·es. Et attend « un État stratège, avec une vraie planification industrielle ».
En guise de conclusion de son rapport, Benjamin Lucas-Lundy proposait pour sa part de repenser la doctrine d’intervention de l’État dans l’économie et notamment de « créer un pôle financier public réunissant notamment l’Agence des participations de l’État, Bpifrance, la Caisse des dépôts et consignations, le secrétariat général pour l’investissement et l’Agence de la transition écologique ».
Pas sûr que le directeur général de la Bpifrance, Nicolas Dufourcq, soit d’accord. « Dans une économie, il y a des choses qui vivent, il y a des choses qui meurent […]. Si vous voulez en fait une banque publique qui devient une sorte d’agence de pétrification de l’économie par sauvetage de tout, y compris de ce qui est devenu pas bon […], ça s’appelle la nationalisation générale de l’économie. C’est un autre modèle. Ça n’est pas le nôtre », déclarait-il récemment lors d’une audition à l’Assemblée nationale.
Pourtant, l’on sait en fait désormais que le « concept-valise » dit de « destruction créatrice », cher à l’exécutif, et selon lequel les suppressions d’emplois pourraient être compensées par la création d’établissements et d’emplois plus productifs, n’est qu’une vue de l’esprit.
Une note du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii) datant de 2023 expliquait notamment que « dans les zones d’emploi où des plans sociaux ont eu lieu, la part d’établissements industriels créés est 14 % plus basse un an après le licenciement collectif, et même 22 % six ans après ».
Pis, « la situation se dégrade avec le temps et se propage aux autres secteurs de l’économie : l’effet sur la création d’établissements, tous secteurs confondus, est négatif et significatif cinq ans après le licenciement collectif ». En somme, du point de vue purement économique, l’État aurait tout intérêt à intervenir davantage pour éviter que les plans de licenciements se multiplient. Mais, jusqu’ici, certain que c’est grâce à sa politique de l’offre que le chômage a baissé, l’exécutif macroniste détourne le regard.