Santé mentale des préadolescents : aux urgences de l’hôpital Robert-Debré, « parler de son envie de mourir, ça peut faire très peur, mais les mots ne rendent pas malade »
La Fédération hospitalière de France a alerté, mercredi, sur la hausse de 118 % sur cinq ans des hospitalisations pour tentative de suicide des filles de 10 à 14 ans. Reportage auprès de jeunes, de mères et de professionnels dans l’établissement parisien, qui projette l’ouverture d’une unité supplémentaire en pédopsychiatrie dévolue à la prévention du risque suicidaire.

Sur l’échelle des risques de passage à l’acte suicidaire, Léa (tous les prénoms ont été modifiés, pour préserver l’anonymat des mineurs), qui s’est présentée un lundi de mars, avec sa maman, aux urgences de l’hôpital pédiatrique Robert-Debré (Assistance publique – Hôpitaux de Paris, AP-HP), dans le Nord-Est parisien, semble cocher toutes les cases.
Elle a un « scénario » bien en tête, et même plusieurs : « Je pense à m’ouvrir les veines, à me pendre ou à me stranguler », souffle-t-elle, assise sur le lit d’auscultation du box numéro 3. Elle a aussi choisi son « moment » : « C’est ce soir, j’y pense tout le temps, même en dormant. » Deux réponses qui, pour les soignants, différencient les idées noires des idées suicidaires, et permettent d’évaluer la gravité de la crise.
Elisabeth, sa maman, vient appuyer le sentiment d’urgence : « Léa n’en peut plus, je la sens remplie de souffrance, de colère. Je pourrais l’inonder de mots d’amour, que ça ne suffirait pas… Regardez ses bras, ses cuisses [recouverts de cicatrices]. Elle est au max de ce qu’elle peut supporter, et moi aussi. »
Pendant les congés de février, les « idées étaient toujours là », raconte Léa, mais elle ne s’était pas scarifiée, et en tirait un certain réconfort. Les choses ont « basculé » dimanche, veille de la rentrée des classes, quand des camarades se sont jouées d’elle, lui promettant une « sortie entre copines », sans jamais venir la chercher. Crise d’angoisse, de panique, de violence… Léa s’en est prise à sa maman. Celle-ci a fait appel à la police. « Je voulais lui rappeler les limites, dit-elle. J’aime infiniment ma fille, elle le sait. Je ne la tiens pas pour responsable de ses souffrances. Ce n’est pas pour moi que j’ai peur. Mais il lui faut des soins. Elle n’a plus rien qui la retient. »
Mère et fille parlent d’une même voix – ce n’est pas toujours le cas lors des consultations – pour réclamer une hospitalisation. Face à elles, Jad Farhat – l’interne d’astreinte qui multiplie, depuis 9 heures ce jour-là, les allers et retours entre son service et les urgences, quand, comme dans le cas de Léa, il est sollicité pour une « évaluation psy » –, ne prolonge pas l’entretien. C’est deux couloirs plus loin, avec la pédopsychiatre senior Alicia Cohen, elle aussi d’astreinte, qu’une solution est trouvée : après une nuit « aux lits-portes » (des chambres adjacentes aux urgences), elle devrait, dès le lendemain, pouvoir être accueillie au sein de l’unité 3 – celle de psychiatrie générale de l’enfant. Une seconde hospitalisation, en deux mois, pour cette toute jeune fille : Léa n’a que 12 ans.
« Cadre adapté et rassurant »
Ses visites, récurrentes, viennent conforter un ressenti largement partagé par les soignants. Alors que le nombre de passages aux urgences pour idées suicidaires ne faiblit pas, les « petits », comme on les appelle simplement, âgés de 12 ans comme Léa, parfois moins, ne sont plus une exception.
Au point de pousser à élargir l’offre de soins, avec l’objectif d’ouvrir, en 2027, une unité d’hospitalisation supplémentaire destinée à la prévention du risque suicidaire. « L’idée est de pouvoir sortir rapidement ces enfants en crise des urgences pour les hospitaliser sur des durées très courtes, entre vingt-quatre heures et sept jours maximum, dans un cadre adapté et rassurant », explique Vincent Trebossen, pédopsychiatre et porteur du projet auprès de l’agence régionale de santé. Cinq lits d’hospitalisation pourraient ainsi venir s’ajouter aux dix déjà réservés aux moins de 15 ans, mais « toujours pleins », relève le médecin.
En attendant, les places sont comptées, et un « tri », même si les soignants n’aiment pas le mot, s’impose parfois. Juliette, 10 ans, arrivée presque en même temps que Léa aux urgences, quittera l’hôpital dans la soirée : il ressort de son évaluation des « idées envahissantes mais passives », rapporte Nathalie Tenne, l’infirmière en pratique avancée qui s’est longuement entretenue avec elle. « Juliette dit qu’elle a envie de disparaître, qu’elle ne veut plus exister, mais aussi qu’elle n’a pas du tout envie de mourir. »
Cette professionnelle, pilier des consultations pédopsychiatriques sans rendez-vous proposées à Robert-Debré (comme à Necker, à la Pitié-Salpêtrière et à Louis-Mourier, trois autres hôpitaux de l’AP-HP), pour prendre rapidement en charge ces jeunes en crise, connaît déjà le dossier médical de la préadolescente, suivie depuis un an et demi. Elle a vérifié qu’elle continuait à prendre ses traitements, à voir un psychologue toutes les semaines, et sa psychiatre régulièrement – le prochain rendez-vous est programmé le surlendemain. « J’ai l’impression que c’est surtout la maman, aujourd’hui, qui ne sait plus comment réagir, dit-elle. Il n’y a pas, pour moi, d’indication d’hospitalisation. » Alicia Cohen lui donne raison.
Phobies d’impulsion
En matière de santé mentale, les études statistiques qui se succèdent depuis la crise du Covid-19 – et même avant – ont braqué les projecteurs sur les adolescents, et particulièrement sur les adolescentes : les hospitalisations pour tentatives de suicide ou automutilations les concernant ont augmenté « massivement » en 2024, selon les données publiques, avec une hausse de 22 % chez les jeunes filles de 10 à 14 ans, et de 14 % entre 15 et 19 ans. Avant 10 ans, les chiffres manquent, soit parce que les études épidémiologiques portent presque toujours sur les « 10 ans et plus », soit parce que les cas sont trop peu nombreux pour être analysés, expliquent les médecins.
La Fédération hospitalière de France a encore donné l’alerte, mercredi 15 avril : entre 2019 et 2024, le nombre d’hospitalisations pour tentative de suicide de jeunes filles a plus que doublé dans la tranche d’âge des 10-14 ans, selon ses calculs.
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Et la tendance, aux urgences de Robert-Debré, ne semble pas s’infléchir : entre janvier et février, on y a décompté cinquante passages pour tentatives de suicide, 125 pour idées suicidaires. Un « record », hors crise sanitaire, que Vincent Trebossen essaie aussi de « voir au positif ». « On est face à une demande de soins qui intervient peut-être plus tôt qu’avant, un peu en amont de la crise suicidaire, dit-il, et que les adultes entendent ou voient aussi un peu mieux ou un peu plus tôt. »
Le « gros » des passages reste celui d’adolescents. Comme Mathias, 14 ans, qui passe sa matinée du lundi « aux lits-portes » plutôt qu’en classe, après avoir ingéré, pour tromper son angoisse, du cannabis mélangé à son yaourt au petit déjeuner. Ou Daphné, 14 ans aussi, qui souffre de phobies d’impulsion et se met un peu plus en danger chaque jour – fugues, consommation d’alcool, comportements sexuels à risques… Il y a aussi Margo, 15 ans, arrivée dans la nuit de dimanche à lundi, accompagnée par un éducateur du foyer de l’aide sociale à l’enfance où elle est placée. Plusieurs « TS », tentatives de suicide, figurent dans son dossier. Murée dans le silence, elle réclame qu’on la laisse dormir. L’équipe lui offre ce répit.
Harcèlement et agression sexuelle
Face à l’afflux, à la variété des profils et des besoins, une unité post-urgences s’est structurée : on fait revenir le jeune, après sa sortie de l’hôpital, entre une et trois fois, pour réévaluer son état et éviter le passage à l’acte ou la réitération suicidaire. Une prise en charge que Vincent Trebossen supervise, en s’appuyant sur des expertises pluridisciplinaires – celles de l’infirmière, d’une psychologue et d’une éducatrice spécialisée. « On travaille avec le jeune sur un “plan de sécurité”, en cas de crise, pour qu’il sache identifier les signaux d’alarme – se sentir nul, ressentir une sensation de vide –, mais aussi des stratégies pour s’apaiser », explique Appoline Mahe, la psychologue. « On propose aussi aux parents d’intégrer des groupes de psychoéducation pour qu’ils aient les outils permettant de dépasser le sentiment d’impuissance », ajoute Silvia Marrucchelli, l’éducatrice spécialisée.
Là encore, entre deux adolescents, des « petits » se font une place. Ce mercredi de printemps, Thomas, 8 ans, et Maël, 10 ans, venus accompagnés de leur maman, ne se sont pas croisés dans la salle d’attente. Mais leurs histoires, restituées en consultation, se font écho : harcèlement scolaire pour l’un, agression sexuelle à l’école pour l’autre. Trois mots griffonnés sur un cahier et sur un papier laissé au fond du cartable : « Je veux mourir. » Le sentiment, exprimé par les parents, que « l’école ne réagit pas assez »…
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Le parallèle entre les garçons s’arrête là – aux vulnérabilités ou, au contraire, aux « facteurs protecteurs » propres à chacun, et sur lesquels « on peut travailler ensemble », insiste Appoline Mahe, en direction des familles. Le message passe bien avec Thomas. « Il est content de revenir vous voir à l’hôpital, mais aussi d’être pris en charge par la psychologue scolaire, explique Stella, sa mère. Il se sent entendu. » Moins bien pour Maël, toujours envahi d’idées et d’images obsessionnelles liées à son agression. « J’ai l’impression que c’est pire depuis qu’il s’est confié, raconte sa mère, Catherine. Les TOC se sont amplifiés. Il pense qu’on ne le croit pas. » « Parler de ce qu’on a dans la tête, de son envie de mourir, ça peut faire très peur, explique posément Vincent Trebossen. Mais les mots ne rendent pas malade. Au contraire, ils protègent. »
L’équipe « borde au maximum » la poursuite du suivi hors de l’hôpital, que ce soit en centre médico-psychologique, en libéral, parfois aussi dans l’un de ces dispositifs en ambulatoire qui se sont développés, dans la foulée du Covid-19, même s’ils s’adressent plus souvent à des « grands » qu’à des « petits » adolescents. Une « aide à l’orientation » dans un paysage de soins peu lisible, qui contribue à leur « sortir la tête hors de l’eau », glisse la mère de Maël, en quittant la consultation. Une petite victoire après l’autre.
Une augmentation de 118 % d’hospitalisations pour tentative de suicide chez les filles de 10 à 14 ans
La Fédération hospitalière de France (FHF) a donné l’alerte mercredi 15 avril* : en cinq ans, le nombre d’hospitalisations de jeunes filles pour tentative de suicide a plus que doublé, soit une augmentation de 118 % entre 2019 (avant la crise du Covid-19) et 2024, dans la tranche d’âge des 10-14 ans, selon les calculs du lobby des hôpitaux publics, issus des bases de données nationales.
Toutes tranches d’âges réunies, ces hospitalisations ont augmenté de près de 16,6 % au niveau national, avec des écarts importants entre les femmes (+ 25,4 %) et les hommes (+ 2,5 %). Alors que la santé mentale, pour la deuxième année consécutive en 2026, a été érigée par le gouvernement en grande cause nationale, la FHF réclame la nomination d’une « délégation interministérielle à la santé mentale et à la psychiatrie », promise par Matignon, ainsi qu’un « plan pluriannuel dédié » pour « soutenir les centres médico-psychologiques » et « lutter contre la crise des vocations en psychiatrie ».
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