« Nos démocraties doivent rompre leur pacte implicite avec le pétrole », recommandent Lucas Chancel, Thomas Piketty, Jean Pisani-Ferry et Laurence Tubiana
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Dans une tribune au « Monde », un collectif d’universitaires et de personnalités politiques estime que, face au choc pétrolier, les pouvoirs publics doivent aider, via le leasing social, les ménages les plus modestes à accéder aux véhicules électriques, en mettant à contribution les profits liés aux énergies fossiles.
Publié aujourd’hui à 06h00, modifié à 10h42 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/04/16/nos-democraties-doivent-rompre-leur-pacte-implicite-avec-le-petrole_6680462_3232.html
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La France traverse une nouvelle crise énergétique, qui expose des millions de ménages à la hausse des prix des hydrocarbures et rappelle notre dépendance persistante au véhicule thermique. Le gouvernement a annoncé un élargissement du leasing social électrique [la location de véhicules avec option d’achat] à 100 euros par mois pour 50 000 ménages supplémentaires. Soit moins de 1 % des cinq millions de Français en situation de forte dépendance à la voiture.
Il y a urgence à accélérer. Le litre de diesel a dépassé en moyenne 2,30 euros, une hausse de plus de 30 % en quelques semaines. Les automobilistes français subissent, une fois de plus, le contrecoup de bouleversements géopolitiques sur lesquels ils n’ont aucune prise.
L’augmentation des prix à la pompe rappelle brutalement que la France reste une économie très dépendante des énergies fossiles dans son maillon le plus intime : la mobilité quotidienne et l’accès au travail, aux soins ou à l’école de millions de nos concitoyens. Sur 39,7 millions de voitures en circulation en France, moins de 3 % sont électriques. La part des véhicules électriques dans les ventes atteint 25 %, contre 95 % en Norvège. Notre parc automobile reste une colonie pétrolière en territoire national.
Nos démocraties ont bâti leur promesse sociale sur un socle d’énergie abondante et bon marché. Les protections, les droits, la consommation : tout cet édifice repose sur un pacte implicite avec le pétrole. Lorsque les prix augmentent, les libertés des plus vulnérables sont en première ligne. Dans les territoires périurbains et ruraux, un Français sur quatre déclare n’avoir aucun service de mobilité à proximité.
A l’heure d’un choix radical
L’énergie fossile est aussi le soubassement invisible de l’ordre et du désordre géopolitique. Chaque crise pétrolière, du choc de 1973 à l’invasion de l’Ukraine, a redistribué les cartes de la souveraineté et des inégalités mondiales.
L’Europe, importatrice d’hydrocarbures, se retrouve à chaque épisode dans la position du débiteur stratégique : contrainte de financer, par sa consommation, des régimes dont elle conteste les agissements, et d’exposer ses ménages à une volatilité qu’aucun bouclier tarifaire ne peut durablement contenir.
En 1974, au lendemain du premier choc pétrolier, la France avait fait un choix radical : bâtir en quinze ans un parc nucléaire afin de transformer profondément son système électrique. Aujourd’hui, il est temps de faire un second choix radical : un pacte d’autonomie énergétique fondée sur l’électrification massive du parc automobile. Nous proposons d’étendre le leasing social électrique à 1 million de ménages issus des classes moyennes et populaires. Ils pourraient accéder, pour 100 euros par mois, à un véhicule électrique compact sur la durée de leur choix. Pour ces ménages, le gain est immédiat : une réduction d’au moins 100 euros par mois sur leurs dépenses de mobilité.

Soyons clairs : l’électrification du parc automobile ne constitue certes qu’un des piliers d’une stratégie plus large incluant sobriété, transports collectifs, fret ferroviaire, covoiturage et investissement massif dans les énergies renouvelables. Mais pour les cinq millions de personnes en situation de dépendance à la voiture, c’est un levier immédiatement disponible pour desserrer l’étau de la contrainte fossile tout en préparant l’avenir.
Le leasing social, dans sa version actuelle, reste cosmétique. Et son extension ne change pas la donne. Il est donc urgent de changer d’échelle pour que la décarbonation cesse d’être un privilège de classe et devienne un levier d’émancipation collective et individuelle.
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La refonte du dispositif de leasing social coûterait de l’ordre de 5 milliards d’euros par an sur trois ans. A titre de comparaison, le crédit d’impôt recherche représente près de 8 milliards d’euros par an pour les finances publiques, alors que les bénéfices de ce dispositif pour les PME restent limités et que son efficacité globale est contestée. Surtout, cet investissement peut être financé par un paquet fiscal ciblant les activités qui entretiennent la dépendance dont nous prétendons sortir : taxe sur les superprofits pétroliers calculée sur les profits mondiaux ou sur les volumes vendus, suppression de la niche fiscale des armateurs – l’une des plus coûteuses selon la Cour des comptes –, contribution sur les vols aériens, notamment les jets privés, majoration de l’impôt sur les sociétés des très grandes entreprises.
Combinées, ces mesures pourraient susciter des recettes de l’ordre de 5 milliards d’euros par an. Chacun pourra discuter de la composition exacte de ce paquet fiscal. L’essentiel est là : il est possible de financer ce pacte sans taxer davantage les classes populaires et moyennes. Il nous appartient de faire payer le coût de notre dépendance à ceux qui l’entretiennent.
En finir avec les ristournes improvisées
L’industrie automobile française a perdu 100 000 emplois en dix ans et pourrait en perdre autant dans la décennie qui vient. Ce pacte doit donc être un outil de réindustrialisation : l’Etat devra négocier avec les producteurs, à commencer par ceux dont il est actionnaire, et mobiliser la commande publique pour garantir la production sur notre territoire de véhicules compacts, sobres et abordables – autour de 15 000 euros.
En pratique, les régions piloteront le dispositif au plus près des réalités territoriales et de la diversité des situations des ménages, dans une logique de service public régional de mobilité électrique. Il s’agit, au sens le plus concret du terme, de reconstruire les conditions matérielles de l’autonomie collective et individuelle, non plus sur le pétrole des autres, mais sur des sources énergétiques que nous maîtrisons.
Nous avons le choix. Continuer à subir chaque crise pétrolière – car d’autres suivront – en improvisant des chèques et des ristournes, ou poser les fondations d’une autonomie énergétique complète, condition de notre pleine autonomie politique et sociale. Le temps est venu de passer à l’action à travers un nouveau pacte énergétique.
Parmi les signataires : Lucas Chancel, économiste (Sciences Po, Ecole d’économie de Paris), à l’origine de la tribune ; Pierre Charbonnier, philosophe (CNRS, Sciences Po) ; Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France ; Lumir Lapray, activiste rurale ; Priscillia Ludosky, activiste pour la justice sociale et environnementale ; Thomas Piketty, économiste (EHESS, Ecole d’économie de Paris) ; Jean Pisani-Ferry, économiste (Sciences Po) ; Diane Strauss, directrice de Transport & Environnement France ; Laurence Tubiana, doyenne, Paris Climate School. Retrouvez tous les signataires ici.
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